Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Paul, Louis, Théophile, Crauet naît le 28 mars 1906 à Monchy-Saint-Éloi (Oise – 60), fils de César Crauet et de Lydie Mordaque.

Paul Crauet effectue son service militaire dans la gendarmerie.

Il se marie le 22 mars 1932 à Herchies (Oise). Il aura un enfant, né vers 1937.

Au moment de son arrestation, Paul Crauet est domicilié dans l’immeuble HBM [1] du 72 – aujourd’hui n° 4 -, rue Étienne-Dolet à Creil (Oise – 60). Selon la police, il possède quatre maisons d’habitation de peu de valeur.

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L’immeuble de la rue Étienne-Dolet.
Cliché Nellie Rochex.

Paul Crauet est technicien, dessinateur chez Citroën à Paris. Avec François Rochex, un autre militant de Creil qui habite dans le même immeuble, il prend quotidiennement le train à la gare de Creil pour se rendre dans la capitale.

Le 29 janvier 1940, convoqué par la police, Paul Crauet refuse « de renier ses anciennes idées ».

Le 16 juillet 1941, il est arrêté avec François Rochex [2]. Ce soir-là, quand le train arrive en gare de Creil, ils aperçoivent sur le quai un déploiement de forces de police allemande accompagnées du commissaire français de la ville.

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La gare de Creil.
Carte postale oblitérée en 1946. Collection Mémoire Vive.

À la sortie du souterrain passant sous les voies, un agent de police désigne Paul Crauet aux gendarmes allemands qui l’arrêtent immédiatement. François Rochex n’est alors pas reconnu. Mais, arrivant dans la cour de son immeuble, il est arrêté sous les yeux de son épouse par des gendarmes allemands qui l’y attendent. Les personnes arrêtées sont conduites à la Maison d’arrêt de Senlis, où elles sont interrogées. Au bout de 36 heures, les détenus manifestent pour obtenir enfin à boire et à manger, un gardien leur ayant d’abord répondu : « Les Allemands m’ont demandé un local pour vous enfermer, mais n’ont pas mentionné que je devais aussi vous nourrir ». Quelques jours plus tard, 26 militants de l’Oise sont internés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). Paul Crauet y est enregistré sous le matricule n° 1307.

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Le camp vu depuis le mirador central.
Les “politiques français” étaient dans le secteur constitué
par la ligne de bâtiments de gauche (“camp communiste”)
Photo Hutin, Compiègne, carte postale. Droits réservés.

Le 18 septembre, le commissaire spécial de la Sûreté nationale de Beauvais écrit au préfet de l’Oise, Paul Vacquier [3], pour l’informer que le « Kreiskommandant de Senlis a demandé de lui transmettre une liste de quinze individus, choisis parmi les communistes les plus militants de la région creilloise, destinés, le cas échéant, à être pris en qualité d’otages. En accord avec le commissaire de police de Creil, [une liste] a été établie » sur laquelle Paul Crauet est inscrit en deuxième position. Considérant le ton de la lettre, on peut penser que la liste a été effectivement transmise à l’occupant.

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Archives départementales de l’Oise. Beauvais.

Le 20 février 1942, le chef de la Feldkommandantur 580 à Amiens – ayant autorité sur les départements de la Somme et de l’Oise – insiste auprès du préfet de l’Oise afin que la fiche de chaque interné du Frontstalag 122 pour activité communiste demandées à l’administration préfectorale indique « son activité politique antérieure (très détaillée si possible), ainsi que les raisons qui militent pour ou contre sa prompte libération du camp d’internement ».

Le 10 mars, le préfet de l’Oise écrit au Ministre secrétaire d’État à l’Intérieur pour lui transmettre ses inquiétudes quant à cette demande : « Étant donné que parmi les internés du camp de Compiègne une vingtaine déjà ont été fusillés en représailles d’attentats commis contre les membres de l’armée d’occupation, il est à craindre que ces autorités aient l’intention de se servir de mon avis pour désigner de nouveaux otages parmi ceux pour lesquels j’aurais émis un avis défavorable à la libération. Me référant au procès-verbal de la conférence des préfets régionaux du 4 février 1942, qui précise “qu’en aucun cas les autorités françaises ne doivent, à la demande des autorités allemandes, procéder à des désignations d’otages”, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien me donner vos directives sur la suite qu’il convient de réserver à la demande dont je suis saisi… »

Le 13 avril, le commissaire principal aux renseignements généraux de Beauvais transmet au préfet de l’Oise soixante-six notices individuelles concernant des individus internés au Frontstalag 122 à Compiègne, dont dix-neuf futurs “45000”. Sur la notice qui le concerne – à la rubrique « Renseignements divers » -, Paul Crauet est présenté comme « Ex-militant communiste. À continué la propagande après la dissolution du Parti, en distribuant clandestinement des tracts ».

Le 24 avril, Paul Vacquier transmet à la Feldkommandantur 580 les notices individuelles des « personnes internées au camp de Compiègne, figurant sur la liste [qui lui a été] communiquée et domiciliées dans le département de l’Oise » qui mentionnent uniquement « des renseignements concernant l’état civil, la parenté et la situation matérielle ».

Enfin, le 29 juin, Paul Vacquier écrit à la Feldkommandantur 580 pour essayer d’obtenir la sortie du Frontstalag 122 de soixante-quatre ressortissants de son département – dont Paul Crauet – au motif « qu’aucun fait matériel d’activité communiste n’a été relevé à leur encontre depuis l’arrivée des forces allemandes dans la région », envisageant la possibilité d’interner certains d’entre eux « dans un camp de concentration français ». Sa démarche ne reçoit pas de réponse.

Le mal est probablement déjà fait : quand elles ont procédé à des arrestations dans l’Oise entre juillet et septembre 1941, les forces d’occupation ne disposaient-elles pas déjà d’informations et d’appréciations transmises par certains services de la police française ? N’en ont-elles pas obtenu d’autres par la suite ? Le préfet craignait la fusillade. Ce sera la déportation.

Entre fin avril et fin juin 1942, Paul Crauet est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Paul Crauet est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45410 (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Paul Crauet est dans la moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir.

Pendant un temps, il est assigné au Block n° 4.

Paul Crauet meurt à Auschwitz le 14 août 1942, d’après les registres du camp, un peu plus d’un mois après l’arrivée de son convoi.

Après la guerre, une plaque à sa mémoire a été apposée sur l’immeuble où il habitait.

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Droits réservés.
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Entrée de l’immeuble de la rue Étienne-Dolet.
Cliché Nellie Rochex.

La mention “Mort en déportation » a été apposée sur son acte de décès (JORF du 29 janvier 1988).

Sources :

- Son nom (orthographié « GRAUET ») et son matricule figurent sur la Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne, éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60.
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 369 et 400.
- Jean-Pierre Besse, notice sur Paul Crauet pour le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (DBMOF), site du Maitron en ligne, Université Paris 1.
- Nellie Rochex, fille de François Rochex, message (05-2012).
- Archives départementales de l’Oise, Beauvais ; cote 33W 8253/1, exécutions d’internés, camp de Royallieu, mesures contre les communistes ; cote 141w 1162, Internement administratif.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 1, page 384 (20768/1942), « Grauet ».
- Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne, Service d’information sur les anciens détenus (Biuro Informacji o Byłych Więźniach) ; page du registre du Block 4.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 8-11-2012)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous dispose (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] HBM : habitations à bon marché, immeubles ancêtres des HLM, construits par les offices publics créés en 1912 par la loi Bonnevay permettant aux pouvoirs publics de prendre le relais de l’initiative privée, caritative ou patronale, pour lancer dans l’entre-deux guerre les premiers grands programmes de logements sociaux.

[2] François Rochex est arrêté à Creil avec d’autres camarades en 1934 pour avoir collé des affiches illégalement alors qu’il milite au sein du comité “Amsterdam-Pleyel” contre la montée en puissance des idées fascistes. Le maire de Creil, Jean Biondi, paye leur amende et ils sont libérés, mais leurs noms sont inscrits dans les fichiers de la police de Creil. Après son arrestation en compagnie de Paul Crauet et Marcel Bataillard, François Rochex est interné au Stalag 122 (matricule 1311) de juillet à octobre 1941, probablement libéré parce que son fichier de police français paraît insuffisant aux “sélectionneurs” de l’armée d’occupation. À partir de 1942, François Rochex s’engage dans l’OCM – où il est ensuite rejoint par André Bataillard (frère de Marcel Bataillard), alias commandant Martin – et jusqu’en septembre 1944, il participe à la récupération et transport d’armes parachutées, à quelques sabotages et aussi à l’hébergement et au transfert de pilotes d’avions américains ou anglais qui avaient du sauter en parachute au-dessus du territoire. En 1946, il témoigne à charge au procès d’assises du commissaire de Creil.

Son père, Antoine Rochex, inscrit comme communiste en 12e position sur la liste du 18 juillet 1941, n’est pourtant pas inquiété. Sous l’occupation, il héberge des membres du PC clandestin. En 1947, il se présente sur une liste communiste aux élections municipales de Nogent-sur-Oise et est élu 3e adjoint jusqu’en 1953. Il milite au PCF jusqu’à son décès en 1974, à 89 ans. Il est également porte-drapeau de l’ARAC. Antoine Rochex n’a jamais parlé à ses proches de son activité pendant la guerre.

[3] Paul Vacquier, nommé préfet de l’Oise le 22 mai 1940, au début de l’offensive allemande, cherche à maintenir un semblant de souveraineté française à l’échelon local, ce qui lui vaut son départ le 30 octobre 1942.