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Auschwitz-I, le 8 juillet 1942.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau,
Oswiecim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Marcel, Achille, Delozanne naît le 13 mai 1902 à Paris 5e, fils de Victor Delozanne, 41 ans, mouleur en plâtre puis corroyeur, et d’Eugènie Gallon, son épouse, 34 ans, domiciliés au 9, chemin des Ruffins à Montreuil-sous-Bois [1] (Seine / Seine-Saint-Denis). Sa mère accouche au 3, rue Linné, sans que l’on sache pourquoi à cette adresse ; le nouveau-né est déclaré à l’état civil par Louise Huvet, 26 ans, domestique habitant l’immeuble, le père étant absent.

Marcel a un frère qui meurt dans les combats de 1914-1918.

Le 26 novembre 1919, le tribunal correctionnel de la Seine l’astreint à une colonie pénitentiaire jusqu’à sa majorité.

Le 20 février 1926 à la mairie de Montreuil, Marcel Delozanne, alors âgé de 23 ans, se marie avec Jeanne Chalmey, 21 ans, née le 18 janvier 1905 à Fontenay-sous-Bois, emboutisseuse. Ils auront deux garçons : Raoul, né le 21 mars 1927, et Louis, né le 21 juin 1928.

Au moment de l’arrestation du chef de famille, celle-ci est domiciliée au 53, rue des Ruffins à Montreuil-sous-Bois.

Marcel Delozanne est plombier-couvreur, comme artisan travaillant à son compte jusqu’à la déclaration de guerre.

C’est un militant communiste, assistant « régulièrement aux réunions, manifestations et meetings ». Secrétaire local du Mouvement Paix et Liberté, il serait également, selon la police, secrétaire des Amis de l’URSS et de la cellule PCF du quartier des Ruffins.

Au début de septembre 1939, mobilisé, Marcel Delozanne est “affecté spécial” comme ouvrier à la Cartoucherie de Vincennes.

Le 14 avril 1940, une perquisition opérée à son domicile « par les soins » du commissariat de Montreuil amène la découverte d’un certain nombre de brochures anciennes du Parti communiste alors dissout.

Replié sur Toulouse avec les ouvriers de la Cartoucherie lors de la Débâcle, Marcel Delozanne est démobilisé le 20 juillet et regagne Paris vers la fin du mois. Il se fait alors inscrire au fonds de chômage de sa circonscription.

Sous l’occupation, la police française le considère comme un « animateur de la propagande communiste parmi les chômeurs de Montreuil ». Peu avant son arrestation, plusieurs lettres anonymes le signalent à la police, une de celles-ci l’accusant « d’avoir, en compagnie de plusieurs autres individus, jeté des tracts en passant à bicyclette devant le bureau de chômage de Vincennes », faits, « bien que vraisemblables », n’ayant pu être prouvés.

Le 26 octobre 1940, le préfet de police (dont l’autorité couvre le département de la Seine) signe un arrêté ordonnant son internement administratif « en application du décret du 18 novembre 1939 », parmi 38 personnes visées ce jour-là dans le département (dont 12 futurs “45000”). Le jour même, il est interpellé et conduit au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt (Seine-et-Oise / Val-d’Oise), créé au début du mois dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt.

Aincourt. Le sanatorium de la Bucaille. Au premier plan,  le pavillon qui fut transformé en camp d’internement.  Carte postale oblitérée en 1958. Coll. Mémoire Vive.

Aincourt. Le sanatorium de la Bucaille. Au premier plan,
le pavillon qui fut transformé en camp d’internement.
Carte postale oblitérée en 1958. Coll. Mémoire Vive.

Marcel Delozanne est désigné comme chef d’équipe d’un groupe de détenus.

Le 21 novembre 1940, Jeanne Delozanne écrit au préfet de la Seine, pour solliciter que justice soit rendue à son mari, afin de rendre au plus tôt à ses enfants « leur papa qui ne pense qu’à eux ».

Un mois plus tard, le 23 décembre, c’est sa belle-mère, Eugénie Delozanne, 71 ans (son mari en a 79), qui écrit au préfet de la Seine dans les mêmes termes que sa belle-fille pour lui demander de remettre son fils en liberté.

Le 1er février 1941, Jeanne Delozanne écrit au préfet de police, à Paris, pour solliciter que justice soit rendue à son mari, « bon père de famille » arrêté « sans savoir pourquoi », dont la mère vient de « tomber paralysée d’un pied », afin de le rendre au plus tôt à celle-ci et à ses propres enfants.

Le 25 février 1941, sur le formulaire de « Révision trimestrielle du dossier » qui le concerne, à la rubrique « Avis sur l’éventualité d’une mesure de libération », le commissaire spécial, directeur du camp, émet un avis défavorable en s’appuyant sur le constat que cet interné est un « communiste certain, agent sûr de propagande… », tout en reconnaissant qu’il « travaille régulièrement » au Centre.

À trois reprises – 15 mars, 12 mai et 18 juillet 1941 -, Jeanne Delozanne écrit au préfet de Seine-et-Oise afin de lui présenter diverses requêtes, la dernière étant que son mari puisse bénéficier d’une permission afin de rendre visite à sa mère. Toutes ces demandes sont transmises à la direction des renseignement généraux de la préfecture de police à Paris, responsable de la mesure d’internement.

Le 15 septembre, consulté au sujet de la libération éventuelle de Marcel Delozanne, le commissaire de Montreuil émet un avis défavorable ; le contraire eût été étonnant…

Le 13 octobre, le cabinet du préfet de police demande au commissaire de Montreuil de faire connaître à Jeanne Delozanne « que sa demande ne peut être favorablement accueillie dans les circonstances actuelles ». Elle est convoquée au commissariat pour signer ce courrier, signifiant ainsi qu’elle en a pris connaissance.

Le 6 septembre 1941, Marcel Delozanne est parmi les 150 détenus d’Aincourt (dont 106 de la Seine) transférés au camp français (CSS) de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne), pour l’ouverture de celui-ci. Pendant un temps, il est assigné au baraquement n° 10.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 26 décembre 1941, Eugénie Delozanne, sa mère, « paralysée depuis un an », s’adresse directement au maréchal Pétain, pour solliciter la libération d’un « bon père », « élevé dans le bon chemin », ayant été baptisé, fait sa communion et fait baptiser ses enfants ; « que Dieu nous vienne en aide, Monsieur le Maréchal, afin que notre fils nous revienne ». Le 2 février, le préfet de la Vienne transmet une copie de cette lettre à la direction des Renseignements généraux de la préfecture de police. Le 19 mars, le préfet de la Vienne répond à François de Brinon, ambassadeur de France, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés : « Monsieur le préfet de police, consulté, juge inopportune dans les circonstances actuelles la libération de cet interné “militant communiste notoire” ».

Le 22 mai 1942, Marcel Delozanne  fait partie d’un groupe de 148 détenus (pour la plupart déportés avec lui) remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduit au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Entre fin avril et fin juin 1942, Marcel Delozanne est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne, installés sur une voie de la gare de marchandise d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne,
installés sur une voie de la gare de marchandise
d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Marcel Delozanne est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45450 (sa photo d’immatriculation a été retrouvée).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Marcel Delozanne est dans la moitié des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».
« Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive.

Le 4 juillet 1943, comme les autres “politiques” français (essentiellement des “45000” rescapés), Marcel Delozanne reçoit l’autorisation d’écrire (en allemand et sous la censure) à sa famille et d’annoncer qu’il peut recevoir des colis.

À la mi-août 1943, il est parmi les “politiques” français rassemblés (entre 120 et 140) et mis en “quarantaine” au premier étage du Block 11. Ceux-ci sont exemptés de travail et d’appel extérieur, mais témoins des exécutions massives de résistants, d’otages et de détenus dans la cour mitoyenne.

 

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Auschwitz-I. La cour séparant le Block 10 – où se pratiquaient
les expérimentations “médicales” sur les femmes détenues –
et le Block 11, à droite, la prison du camp, avec le 1er étage
de la “quarantaine”. Au fond, le mur des fusillés.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Selon le témoignage de Georges Brumm, de Montreuil, Marcel Delozanne doit quitter le Block 11, car il est atteint de tuberculose.

Marcel Delozanne meurt à l’infirmerie le 4 octobre 1943, d’après les registres du camp.

Le 2 avril 1946, au commissariat de police de Montreuil, deux Montreuillois n’habitant pas la rue où il résidait se portent garant que Marcel Delozanne a été arrêté par la police française au motif : « socialiste » [?]. Aucun rescapé du convoi ne semble avoir été sollicité pour témoigner de sa mort…

Le 18 août 1947, Jeanne Delozanne remplit un formulaire pour demander la régularisation de l’état civil d’un « non-rentré ». Le 14 octobre suivant, le service de l’état civil du ministère des anciens combattants et victimes de guerre (ACVG) dresse un acte de disparition de Marcel Delozanne « déporté le 6 juillet 1942 en direction d’Auschwitz (Pologne) ».

Le 27 juillet 1948, Jeanne Delozanne écrit au ministre des anciens combattants pour solliciter l’inscription sur les registres d’état civil de la mention « mort pour la France ».

Le 27 janvier 1950, le tribunal civil de la Seine prononce un jugement déclaratif de décès fixant officiellement celui-ci à la date à décembre 1943 pour l’état civil. La mention « mort pour la France » est apposée sur l’acte de décès en mai suivant.

En avril 1950, Jeanne Delozanne habite encore au 53, rue des Ruffins à Montreuil. Plus tard, elle est à Pithiviers (Loiret) et c’est son fils Raoul qui occupe le domicile montreuillois.

Aucun ayant-droit n’a déposé de demande d’attribution du titre de “Déporté politique” à Marcel Delozanne (même si le chef du bureau des fichiers et de l’état civil déportés du ministère des ACVG l’a classé dans cette catégorie le 15 mars 1949).

Le nom de Marcel Delozanne est parmi les 58 inscrits sur la stèle commémorative apposée devant le siège de la section du PCF, au 10, rue Victor-Hugo, afin de rendre « Honneurs aux communistes de Montreuil tombés pour une France libre forte et heureuse ».

© Mémoire Vive.

© Mémoire Vive.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. n° 72 du 26-03-2008).

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 385 et 401.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour 60e anniversaire du départ du convoi des 45000, brochure répertoriant les “45000” de Seine-Saint-Denis, éditée par la Ville de Montreuil et le Musée d’Histoire vivante, 2002, page 24, citant : Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen (fichier central).
- Archives départementales de Paris, site internet, archives en ligne, extrait du registre des naissances du 5e arrondissement à la date du 16-05-1902 (V4E 8461), acte n° 1364 (vue 19/31).
- Archives départementales des Yvelines (AD 78), Montigny-le-Bretonneux, centre de séjour surveillé d’Aincourt ; révisions trimestrielles (1w74), dossier individuel (1w107).
- Archives de la préfecture de police (Paris/Le-Pré-Saint-Gervais) ; cartons “Occupation allemande” : camps d’internement… (BA 2374), liste des internés communistes, 1939-1941 (BA 2397) ; cabinet du préfet, dossiers individuels (1w0263), n° 62640.
- Mémorial de la Shoah, Paris, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) : liste XLI-42, n° 63.
- Archives départementales de la Vienne ; camp de Rouillé (109W75).
- Musée de la Résistance nationale (MRN) Champigny-sur-Marne (94), carton “Association nationale de des familles de fusillés et massacrés”, fichier des victimes (4078).
- Direction des archives des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, Caen ; dossiers de Marcel Delozanne (21 p 442 329 et 21 P 251 949), recherches de Ginette Petiot (message 07-2016).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 10-06-2016)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Montreuil-sous-Bois : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).