Photo anthropométrique prise le 9 avril 1942
par le service de l’identité judiciaire.
© Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.

Madeleine, Marie, Plantevigne naît le 11 avril 1897 à Aigre (Charente – 16), au lieu dit La Broussette où ses parents sont cultivateurs (plusieurs documents d’archives ne mentionnent que son deuxième prénom – Marie -, qui était peut-être son prénom d’usage).

Le 9 septembre 1919, elle épouse le Gustave, Maxime, Normand, né le 21 janvier 1893 à Bernac (16), lui aussi cultivateur, militant du parti communiste, responsable départemental. En octobre 1937, le Parti communiste le présente comme candidat aux élections cantonales dans la circonscription d’Aigre.

Gustave et Madeleine Normand exploitent une jolie ferme à Germeville, hameau sur la commune voisine de Marcillac-Lanville : quinze hectares en polyculture, trois chevaux, des moutons. Attenante à la ferme, une petite maison qui est comme le salon : on y entre en chaussons pour lire. Des planches courent sur tout un côté de la pièce, chargées de livres. Certains prêtent à suspicion en 1940. L’instituteur du pays possède aussi beaucoup de livres interdits. Gustave Normand mure le bout de la classe et, dans ce double mur, on les cache tous.

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Marcellac-Lanville. La mairie et les écoles.
Carte postale colorisée.

Dès le début de l’occupation, le couple est dans la résistance : recueillir les fonds, cacher des résistants, leur faire franchir la ligne de démarcation, leur fournir ravitaillement et argent, est la tâche quotidienne de Gustave et de Madeleine Normand.

En 1941, le couple est repéré. Il faudrait s’en aller : Gustave hésite à quitter la ferme… Madeleine l’entraîne. Ils placent les chevaux chez des voisins, les moutons chez les uns et chez les autres. Des amis, les Gauvin, veilleront sur la terre.

Madeleine et son mari louent une propriété bourgeoise dans un village près de Saintes. Mais ils y sont bientôt débusqués. Au début de mars 1942, ils décident de passer complètement dans l’illégalité. Ils vendent un cheval pour avoir l’argent nécessaire au départ.

Ils vont loger chez un camarade, Poilane [1], en attendant que le responsable de l’organisation leur apporte consignes et fausses cartes d’identité.

L’arrestation

Le 27 mars 1942, Octave Rabaté, alors responsable politique de la région des Charentes et de Loire-Inférieure du Parti communiste clandestin, arrive de Paris porteur de fausses cartes d’identité et va chez Alexandre et Marcelle Lemasson. La maison est sous surveillance et la police arrête Octave Rabaté et Marcelle, Alexandre ayant réussit à s’échapper. Les policiers saisissent les cartes d’identité portant les photographies de ceux à qui elles étaient destinées.

Madeleine Normand attend dans un jardin public les nouvelles cartes d’identité pour elle et son mari que doit lui lui apporter Marcelle Lemasson. Celle-ci n’arrivant pas, Madeleine Normand s’impatiente et se rend chez les Lemasson. Ayant sa photo sous les yeux, les policiers la reconnaissent immédiatement. Interrogée, elle dit où elle habite. Les policiers vont chez Poilane, l’y trouvent ainsi que Gustave. Les deux hommes sont arrêtés.

Madeleine Normand porte sur elle 45000 francs. « C’est le parti communiste qui vous a donné cet argent ? – Non, c’est le produit de la vente des bêtes. » On les emmène à la mairie d’Aigre pour les confronter avec leur acheteur : c’était vrai. Gustave a quand même été battu.

Après quatre jours d’interrogatoire à Saintes, tout le groupe (Rabaté, Marcelle Lemasson, Poilane – qui seront déportés, et reviendront -, les époux Normand) est transféré à Paris et passe quelques jours dans les bureaux des Renseignements généraux, puis au dépôt de la préfecture, sous le Palais de Justice, île de la Cité.

Photo anthropométrique prise le 17 mars 1942
(le même jour que Madeleine Marie)
par le service de l’identité judiciaire.
© Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.

Le 29 avril, les hommes sont emprisonnés à la prison militaire du Cherche-Midi et les femmes à la Maison d’arrêt de la Santé, à Paris 14e.

le 24 août, Madeleine Normand fait partie d’un groupe de détenues – dont trente-cinq seront déportées avec elle – transférées au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas [2] (Seine-Saint-Denis – 93), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122, gardé par la Wehrmacht.

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L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Madeleine Normand y est enregistrée sous le matricule n° 679 (et le prénom Marie). Elle y aperçoit Gustave, arrivé en même temps qu’elle dans un groupe d’hommes et devenu presque aveugle à la suite des coups reçus lors des interrogatoires.

Le 22 janvier 1943, elle fait partie des cent premières femmes otages qui sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »).

Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites en camion à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

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La mère de Madeleine meurt de chagrin le jour de sa déportation, le 24 janvier 1943.

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL [3] Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été extraites de wagons et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Madeleine Normand y est enregistrée sous le matricule 31678. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie de la police judiciaire allemande : vues de trois-quart avec un couvre chef (foulard), de face et de profil. La photo de Madeleine Normand n’a pas été retrouvée.

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Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant
l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943,
le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive).

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Les châlits du Block n° 26. La partie inférieure, au ras du sol,
est aussi une “couchette” où doivent s’entasser huit détenues.
Les plus jeunes montent à l’étage supérieur, où il est possible
de s’assoir. Photo Mémoire Vive.

Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Madeleine Normand meurt dans la nuit du 23 février 1943, sous les coups d’une stubova, alors qu’atteinte de dysenterie, elle essayer d’atteindre la brouette entre les Blocks. Poursuivie par la furie, elle rentre dans son block où ses camarades réussissent à la hisser dans le châlit. La nuque fracassée, elle meurt dans la nuit.

Gustave Normand, conduit au fort de Romainville (matricule 767) le même jour que Madeleine, y est resté en qualité d’otage (« Sühneperson »). Le 2 octobre 1943, il est fusillé au fort du Mont-Valérien (Suresnes) parmi cinquante hommes désignés en représailles de l’exécution de Julius Ritter, président allemand du service de la main-d’œuvre en France, par un groupe des FTP-MOI le 28 septembre. Jean Sabail, le mari de Léonie, et René Damous, mari de Madeleine, font également partie des fusillés.

Sur la route d’Aigre, un monument à la mémoire du couple Normand est inauguré par Charles Tillon en 1947.

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1995), pages 215-216.
- Marion Queny, Un cas d’exception : (…) le convoi du 24 janvier, mémoire de maîtrise d’Histoire, Université Lille 3-Charles de Gaulle, juin 2004, notamment une liste réalisée à partir du registre du Haftlager 122 (copie transmise par Thomas Fontaine), pp. 197-204, et p. 114.
- Thomas Fontaine, Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France (1940-1944), avec le concours du Conseil général de Seine-Saint-Denis, éditions Tallandier, 2005, pages 40-14, 43.
- Serge Klarsfeld et Léon Tsevery, Les 1007 fusillés au Mont-Valérien parmi lesquels 174 Juifs, Association des fils et filles des déportés juifs de France, mars 1995.
- Site Gallica, Bibliothèque Nationale de France, L’Humanité 14153 du 18 septembre 1937, page 4.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 25-07-2013)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Poilane : très probablement Jean Poilane, né le 28 novembre 1913, déporté dans le transport d’au moins 1466 hommes parti le 24 janvier 1943 de Compiègne et arrivé le 25 janvier au KL Sachsenhausen (matr. 58616), affecté au Kommando Heinkel, libéré le 2 mai 1945, décédé en 1989 (Livre-Mémorial FMD, transport I.74, tome 1, page 639)

[2] Les Lilas : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne” (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[3] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.