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Coll. Danièle Laresse. Droits réservés.

Jacques Delestre naît le 27 novembre 1909, officiellement à Fulham, comté de Londres (Royaume-Uni) ; selon la mémoire familiale sur un bateau assurant la liaison Dieppe-Southampton, sur lequel ses parents travaillent. Il est fils de Pierre Thomas Bertolino, né en France, italien par ses parents, cuisinier, et de Marie Delestre, femme de chambre, alors domiciliés au 5, Cranbury Road à Fulham. Ses parents n’étant pas encore mariés, il reçoit le nom de sa mère, selon la loi anglaise, la reconnaissance paternelle n’étant pas reconnue.

Il a trois frères : Jean, né le 6 mars 1906 à Paris 14e, Pierre, né le 28 septembre 1912 à Saint-Martin-le-Gaillard (Seine-Maritime [1] – 76), et Daniel, plus jeune ; et une sœur, Jeanne.

Leurs parents se marient le 30 décembre 1909 à Fulham, après la naissance de Jacques ; mariage transcrit en janvier suivant à l’état civil de Rocca de’ Baldi, province de Cunéo (Italie). Marie Delestre, devenant épouse Bertolino, perd alors sa nationalité française pour prendre celle de son mari. Elle retrouve la sienne quand son époux obtient sa naturalisation, le 10 janvier 1940, par décret du Président de la République. À cette date, ils tiennent un hôtel-restaurant, Le Café de la Paix, rue Notre-Dame au Tréport (76) où leurs enfants viennent régulièrement les voir.

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Au Tréport. Pierre Bertolino est assis à droite, les jambes 
couverte d’un tablier ou d’un torchon blanc. 
Collection Danièle Laresse. Droits réservés.

En 1930, Jacques Delestre est responsable des Jeunesses communistes à Dieppe (Seine-Maritime – 76), quand Charles Pieters y adhère. Tous les dimanches, le groupe vend L’Avant-Garde.

Ayant adhéré au PCF, Jacques Delestre s’engage dans les Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne pour défendre la République espagnole contre la rébellion du général Franco soutenue militairement par Hitler et Mussolini. Arrivé le 18 décembre 1936, avec Albert Leroy. Il est affecté à la 14e brigade, au 1er groupe R. (de renfort ?). Il combat dix mois sur le front, où il est blessé. Considéré comme un « très bon camarade », il rentre d’Espagne le 4 décembre 1937, avec Albert Leroy ; tous deux se rendent chez Madame Poinson, au 9, rue Lemoine à Dieppe.

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Insigne de l’Association 
des volontaires pour 
l’Espagne républicaine, ayant 
appartenu à Christophe Le Meur. 
Produit entre la mi-1938 et la mi-1939. 
Coll. André Le Breton.

Au moment de son arrestation, Jacques Delestre est domicilié au 7, rue Saint-Rémy à Dieppe. Il est marié, père d’un garçon, Jacky.

Jacques Delestre est docker sur le port de Dieppe.

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Le port de Dieppe dans les années 1930. 
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Membre de la direction de la section du parti communiste de Dieppe, il est aussi à la direction du Syndicat des Dockers aux côtés de Charles Pieters. Il le demeure dans la clandestinité.

Au cours de la drôle de guerre, lors d’une permission de Charles Pieters, il participe à une réunion au 40, rue Guerrier (?) avec celui-ci, Victor Dolé et Marcel Dufriche, pour faire le point sur la situation politique du pays.

En août 1940, après l’invasion allemande et la débâcle, il reconstitue le premier groupe communiste clandestin de Dieppe avec Charles Pieters et trois autres camarades. Ils diffusent l’appel de Jacques Duclos et Maurice Thorez, imprimé chez un nommé Giffard, rue du Bœuf.

Le 17 ou le 18 juillet 1941, « par ordre des autorités d’occupation », le commissaire de police de Dieppe procède à l’arrestation de Jacques Delestre – interpellé à Saint-Aubin-sur-Mer -, de Robert Lefranc et d’Emmanuel Lenormand, qui sont finalement interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne [2] (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). Jacques Delestre y retrouve un de ses frères, Pierre Bertolino, arrêté à Paris le 19 janvier 1941, qui sera déporté avec lui.

Charles Pieters, arrêté le 23 octobre 1941 et interné dans ce camp, convaincu d’être sur la liste des prochains fusillés, s’en évade seul le 7 mars 1942, en montant à l’arrière d’un camion venant chaque jour faire des livraisons dans le camp, puis en prenant le train à la gare de Compiègne. Le soir de son évasion, il est hébergé par Marie Bertolino, d’abord dans son petit hôtel du Tréport, puis encore plusieurs jours dans une maison de la famille à Freuleville.

Entre fin avril et fin juin 1942, Jacques Delestre est sélectionné, avec son frère Pierre, parmi plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande, en application d’un ordre de Hitler.

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Jacques Delestre est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45444. Sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée.

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Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz. 
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Jacques Delestre meurt à Auschwitz le 1er septembre 1942, d’après les registres du camp ; dans le sous-camp de Birkenau selon Albert Ouzoulias (cité par Ch. Pieters).

Son frère, Pierre Bertolino (45231) y meurt à une date inconnue ; probablement avant la mi-mars 1943.

Leur frère aîné, Jean Bertolino, garçon de café à Toulon (Var), était membre de la commission exécutive de l’Union locale CGT de la ville avant-guerre. Mobilisé dans la marine, il est néanmoins arrêté comme militant CGT et communiste, puis interné au centre de séjour surveillé de Chibron, près de Signes (Var) le 14 novembre 1940. À une date restant à préciser (après février 1941), il s’évade du camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn) et crée, à la fin de 1942, avec trois autres militants recherchés par la police, le premier maquis varois dans la forêt des Maures (camp “Faita”, FTP). Devenu responsable inter-régional FTP en octobre 1943, Jean Bertolino est arrêté par les Allemands vers Gonfaron le 16 novembre, emprisonné aux Baumettes à Marseille puis transféré à Compiègne-Royallieu. Le 27 mars 1944, il est déporté vers le camp de transit de Neue Bremm, près de Sarrebruck. Enregistré au KL [3] Mauthausen (matricule 64103) le 22 avril, il est affecté au Kommando de Gusen où il meurt le 19 avril 1945. Il laisse trois orphelines : Germaine, Simone et Jeanne Madeleine (née en 1936 à Toulon).

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Les trois fils morts en déportation : Jacques, Jean et Pierre. 
Collection Danièle Laresse. Droits réservés.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur l’acte de décès de Jacques Delestre (J.O. du 7-08-2007).

À une date restant à préciser, le Conseil municipal de Dieppe donne son nom à une rue de la Ville.

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Photo Mémoire Vive. D.R.

Sa sœur, Jeanne Bertolino (qui deviendra épouse Poirson), élèvera plusieurs de ses neveux, orphelins de père.

Son fils unique, Jacky, deviendra lui aussi docker, peut-être sur le port de Dieppe.


Charles Pieters, de nouveau arrêté le 4 août 1942, alors qu’il est responsable inter-régional technique des FTPF, déporté au KL Buchenwald le 10 mai 1944, participe à la Résistance à l’intérieur du camp, dans le comité des intérêts français, et à sa libération par le Comité international clandestin des détenus le 11 avril 1945.

En mars 1971, à trois mois de sa retraite professionnelle, il est élu Conseiller municipal de Dieppe sur la liste d’Union de la gauche conduite par Irénée Bourgois. Au sein du Conseil, il est élu premier adjoint au maire. En mars 1977, tous deux sont reconduits dès le 1er tour.

De 1950 à 1955, Charles Pieters se voit refuser la carte de déporté résistant à cause de son engagement dans la Résistance communiste. Sollicitant la Légion d’honneur fin 1954, il ne reçoit celle-ci que fin novembre 1982, ainsi que la Croix de guerre 1939-1945 avec palmes ; Officier de la Légion d’honneur en 1988.

Charles Pieters décède le 20 janvier 2011.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 375 et 401. 
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Basse-Normandie (2000), citant : Témoignage de Madame D. Laresse, sa nièce, fille de Pierre Bertolino – Liste établie par Louis Eudier (45523), rescapé, p. 3 – Liste CGT, p. 4 – Avis de décès. 
- Messages et communications téléphoniques de Danièle Laresse, sa nièce (11-2008). 
- Charles Pieters, Témoignages contre l’oubli, Le Temps des Cerises, août 1995, pages 15, 30, 32, 129. 
- Dossiers des brigades internationales dans les archives du Komintern, fonds du Centre russe pour la conservation des archives en histoire politique et sociale (RGASPI), Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), campus de l’Université de Paris X-Nanterre, microfilms acquis par la BDIC et l’AVER-ACER, bobine cote Mfm 880/47 (545.2.112 – 545.2.113). 
- Archives départementales de Seine-Maritime, Rouen, cabinet du préfet 1940-1946, cote 51 W, recherches conduites avec Catherine Voranger, petite-fille de Louis jouvin (“45697”). 
- Danièle Robbe, site Memorial GenWeb, bp03-987541. 
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 218 (26484/1942). 
- Concernant Jean Bertolino : Jacques Girault, Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron (aujourd’hui Claude Pennetier), citant : Arch. Dép. Var, 4 M 50 ; 4 M 54 ; 4 M 56.10 ; 4 M 59.4 ; 7 M 12.2 ; 3 Z 3.40 ; 3 Z 4.22 ; 3 Z 16.5 ; 3 Z 16.7 ; 3 Z 16.8 – Renseignements fournis par J.-M. Guillon. 
- Concernant Jean Bertolino : Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression…, 1940-1945, Éditions Tirésias, Paris 2004 ; I.193, tome 3, pages 323 et 324. 
- Concernant Jean Bertolino : Joseph Bessone, Le mouvement ouvrier varois dans la Résistancesite internet
- Concernant Jean Bertolino : René Merle, Chronologie pour servir à l’histoire du P.C.F dans le Var – 1939-1944, site internet.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 9-04-2014)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] Sous contrôle militaire allemand, le camp de Royallieu a d’abord été un camp de prisonniers de guerre (Frontstalag 122), puis, après l’invasion de l’URSS, un « camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs ». À partir de septembre 1941, on y prélève – comme dans les autres camps et prisons de zone occupée – des otages à fusiller. A partir du 12 décembre 1941, un secteur du sous-camp C est réservé aux Juifs destinés à être déportés à titre de représailles. Le camp des Juifs est supprimé le 6 juillet 1942, après le départ de la plupart de ses internés dans le convoi transportant les otages communistes vers Auschwitz. Les derniers détenus juifs sont transféré au camp de Drancy (Seine-Saint-Denis – 93).

[3] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.