Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Henri, Léopold, Lefèvre naît le 17 juin 1894 à Levallois-Perret [1] (Seine / Hauts-de-Seine – 92), chez ses parents, Louis Léopold Lefevre, 31 ans, serrurier, et Émilie Pierre, 37 ans, journalière, son épouse, domiciliés au 33, rue Victor-Hugo. La famille compte déjà Thomas, 13 ans, Eugénie, 9 ans 1/2, et Louis, 3 ans. Leur frère cadet, Georges Louis Léopold, naît le 12 mars 1899 à Clichy, alors qu’ils sont domiciliés au 1, rue du Bois.

En 1911, la famille est installée au 3, rue Trezel à Levallois, hébergeant également Louis Le Rouillé, 15 ans, né à Marigny (?).

Habitant chez ses parents, Henri Lefevre commence à travailler comme électricien.

Incorporé le 2 septembre 1914 comme canonnier de 2e classe au 5e régiment d’artillerie à pied, il rejoint son unité le 18 septembre. Le 5 septembre, un tribunal militaire de Paris l’a condamné à une peine de prison avec sursis pour vol. Le 9 mars 1916 à Béthincourt, sur la rive gauche de la Meuse, au cours de la bataille de Verdun, lors d’une offensive allemande au nord du Mort-Homme, Henri Lefevre est fait prisonnier. Il est interné dans un Stalag [2] à Meschede (Rhénanie-du-Nord/Westphalie). Le 1er septembre 1917, l’armée le considère comme « passé dans la réserve de l’armée active ». Le 26 décembre 1919, il est rapatrié d’Allemagne. Deux jours plus tard, il arrive au DTI. Le 18 février 1919, il passe au 13e RAC. Le 3 septembre suivant, il est démobilisé et se retire au 3, rue Trézel. Plus tard, il adhérera à l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC).

Le 29 mars 1919, à Levallois-Perret, Henri Lefèvre épouse Marie Raymond, née le 25 février 1891 à Châteauneuf-la-Forêt (Haute-Vienne), veuve d’un premier mariage dont elle a une fille, Marie-Louise Valade, âgée de 4 ans et demi. Un an plus tard, le couple a un premier enfant, Albert.

Henri Lefèvre est métallurgiste (rectifieur).

En mai 1921, il habite avec sa famille au 129, rue Gravel à Levallois. Son deuxième fils, Raymond, naît en 1924.

En octobre 1925, la famille est installée dans une maison mitoyenne d’un étage au 155, de la Cité Jardin à Gennevilliers [1] (92), qui vient d’être édifiée dans l’ancien parc du château de Richelieu par l’Office public d’habitation à bon marché de la Seine.

La cité jardin de Gennevilliers dans les années 1920-1930 ; probablement la future rue Chevreul. Carte postale.

La cité jardin de Gennevilliers dans les années 1920-1930 ; probablement la future rue Chevreul.
Carte postale.

Leur fille Jacqueline naît en 1930. En 1931, les Lefèvre hébergent la mère d’Henri, Marie-Louise, ainsi qu’une nièce, Renée Jean-Pierre, née en 1914 à Paris et manœuvre à Levallois. Marie Lefèvre est alors manœuvre chez Carbone.

Début 1931 et jusqu’à son arrestation, Henri Lefèvre est perceur aux établissements Chausson, fabrique de radiateurs pour véhicules automobiles, à Asnières-sur-Seine [1] (92). Il est adhérent à l’Union syndicale des travailleurs de la Métallurgie, voiture-aviation, maréchalerie et parties similaires de la région parisienne et secrétaire du Comité intersyndical de Gennevilliers.

D’autre part, il est membre du 7e rayon de la région parisienne et assiste régulièrement aux réunions organisées, parfois à son domicile, par les groupements dont il fait partie. Il est également membre du Secours populaire de France. En janvier 1931, il fait l’objet d’un rapport de la direction des Renseignements généraux adressé au préfet de police.

En 1936, le même pavillon familial a reçu pour nouvelle adresse le 34, rue Chevreul. Marie Valade est alors employée comme bonne. L’aîné des garçons, Albert, 16 ans, est entré comme tôlier chez Chausson. Renée Jean-Pierre habite toujours avec eux, travaillant chez Hydra à Levallois.

Après la déclaration de guerre, Henri Lefèvre est affecté spécial comme ouvrier perceur-rectifieur à l’arsenal de Puteaux.

Communiste, « vieux syndicaliste (qui) a vécu toutes les luttes ouvrières », il « rejoint le combat clandestin dès août 1940 ».

Sous l’occupation, la police française le considère comme un « agitateur communiste notoire ; se (livrant) à une active propagande clandestine ».

Le 5 octobre 1940, Henri Lefèvre est appréhendé par la police française lors de la grande vague d’arrestations organisée dans les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise par les préfets du gouvernement de Pétain contre des hommes connus avant guerre pour être des responsables communistes (élus, cadres du PC et de la CGT) ; action menée avec l’accord de l’occupant. Le préfet de police a signé l’ordonnance de son internement administratif, en application du décret du 18 novembre 1919. Après avoir été regroupés en différents lieux, 182 militants sont conduits le jour-même en internement administratif au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt (Seine-et-Oise / Val-d’Oise), créé à cette occasion dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt.

© AD 78.

© AD 78.

Le 26 février 1941, sur le formulaire de « Révision trimestrielle du dossier » de Henri Lefèvre, à la rubrique « Avis sur l’éventualité d’une mesure de libération », le commissaire spécial, directeur du camp, n’exprime pas son avis mais constate que cet interné est « un « communiste certain dont l’internement n’a pas modifié les opinions », ajoutant à sa décharge : « père de 4 enfants ».

L’administration du camp lit systématiquement la correspondance des détenus et y relève toutes les informations concernant leur état d’esprit à titre individuel ou collectif. Le 12 juillet 1941, après l’invasion de l’URSS par le Reich, le directeur du CSS d’Aincourt adresse un rapport au préfet de Seine-et-Oise avec plusieurs extraits des lettres interceptées en lui faisant « connaître que, depuis la guerre germano-soviétique, [il] communique tous les matins, à Laurent Darnar, la presse parisienne. Ce dernier fait un extrait succinct et objectif des informations que[le directeur fait] afficher ensuite à l’intérieur du Centre. Ce procédé représente l’avantage de [lui] éviter toute critique personnelle dans la rédaction de ce communiqué et a fini de discréditer complètement l’interné Laurent Darnar aux yeux de ses anciens camarades… ». Le 26 juillet, le préfet de Seine-et-Oise écrit à Joseph Darnand, ministre secrétaire d’État à l’Intérieur, pour lui transmettre « les réactions suscitées par ce communiqué ». Henri Lefevre, de Gennevilliers, a écrit : « …nous avons appris aujourd’hui que la France demandait l’armistice en Syrie. Il aurait été préférable de ne jamais faire cette guerre, cela eût évité de perdre des vies humaines. Quant aux communiqués allemands, la semaine dernière, il paraît qu’ils avançaient et, depuis deux ou trois jours, il paraît qu’ils n’avancent plus. Je crois que c’est un recul stratégique qu’ils opèrent ».

Le 6 septembre, Henri Lefevre est parmi les 150 détenus d’Aincourt (dont 106 de la Seine) transférés au camp français (CSS) de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne), pour l’ouverture de celui-ci.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue.
Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 9 février 1942, il est parmi les 52 « communistes » (dont 36 seront déportés avec lui) remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits par des Feldgendarmes à la gare de Poitiers. Enfermés dans deux wagons à bestiaux, ils sont transférés – via Paris – au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”, désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”. À l’arrière plan à gauche, sur l’autre rive de l’Oise, l’usine de Venette qui fut la cible de plusieurs bombardements avec “dégâts collatéraux” sur le camp. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”,
désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”.
À l’arrière plan à gauche, sur l’autre rive de l’Oise, l’usine de Venette qui fut la cible de plusieurs bombardements avec “dégâts collatéraux” sur le camp.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet, Henri Lefèvre est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 45762, selon les listes reconstituées (la photo du détenu portant ce matricule n’a pas été retrouvée).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, une moitié des déportés du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp. Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Henri Lefèvre.Il meurt à Auschwitz le 20 août 1942, d’après l’acte de décès établi par l’administration SS du camp (Sterbebücher), qui indique pour cause certainement mensongère de sa mort « valvulopathie cardiaque » (Herzklappenfehler).

Au deuxième semestre 1952, Marie Lefèvre, en tant que conjointe, remplit un formulaire du ministère des anciens combattants et victimes de guerre (ACVG) pour demander l’attribution du titre de déporté politique à son mari à titre posthume. Elle habite alors toujours rue Chevreul à Gennevilliers. Mais début 1953, elle s’installe à Saint-Léger-du Bois (Oise)

Henri Lefèvre est homologué comme “Déporté politique”. La notice délivrée en Mairie en rappelle « le dévouement et l’abnégation ».

Son nom est inscrit sur le Monument aux morts de Gennevilliers, situé dans le cimetière communal.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 9-04-1994).

Notes :

[1] Levallois-PerretGennevilliers et Asnières : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, ces communes font partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] Stalag : abréviation de Stammlager, « camp ordinaire », venant du terme Kriegsgefangenen-Mannschafts-Stammlager, « camp ordinaire de prisonniers de guerre », est un camp de prisonniers destiné aux soldats et sous-officiers, les officiers étant détenus dans des Oflags. (source Wikipedia)

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 382 et 410.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” des Hauts-de-Seine nord (2002), citant : Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen (dossier individuel) – Archives municipales de Gennevilliers (liste des déportés, nom des rues).
- Archives départementales des Hauts-de-Seine (AD 92) : registre des naissances de Levallois-Perret, année 1895, acte n° 454 (vue 80/90).
- Archives de Paris : registres matricules du recrutement militaire, 2e bureau de la Seine, classe 1914 (D4R1-1796), n° 4854.
- Archives départementales de la Vienne : camp de Rouillé (109W75).
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : archives du cabinet du préfet, dossier individuel (1 W 1200-61330).
- Archives départementales de la Vienne : camp de Rouillé (109W75).
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 704 (23421/1942).
- Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, direction des patrimoines de la mémoire et des archives (DPMA), Caen : copies de pages du Sterbebücher provenant du Musée d’Auschwitz et transmises au ministères des ACVG par le Service international de recherches à Arolsen à partir du 14 février 1967, carton de L à R (26 p 842), acte n° 23421/1942.
- Site Mémorial GenWeb, 92-Gennevilliers, relevé de Sylvain Aimé (2000-2002).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 5-05-2020)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.