Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Édouard Dufour naît le 19 février 1899 à Choisy-le-Roi [1] (Seine / Val-de-Marne – 94), chez ses parents, Léonard Dufour, 27 ans, ouvrier mouleur en carreaux chez Ferry, et Julie Soumy, 23 ans, son épouse, domiciliés dans un pavillon au 12 rue des Gondoles [2] ; et où il habitera lui-même (au n° 11 en 1936) jusqu’au moment de son arrestation. Édouard a alors une sœur plus âgée de deux ans : Marthe (?). Ensuite viendront Marcel Joseph, né le 2 juin 1901, Marie Léontine, née le 6 mars 1904 et Julia, née le 25 mars 1906

Le 14 juillet 1915, leur père décède au domicile familial, âgée de 43 ans, peut-être de tuberculose ; les enfants deviennent pupilles de la Nation le 4 février 1920. Aîné des cinq enfants, Édouard devient soutient de famille.

Le 19 avril 1918, il est incorporé au 4e bataillon de chasseurs à pied. Il est “aux armées” (sur le front) le 30 août suivant, jusqu’à la signature de l’armistice, le 11 novembre. Le 13 avril 1919, il passe au 25e bataillon de chasseurs à pied. Le 21 octobre 1919, il est nommé soldat de 1ère classe. Trois jours plus tard, il est affecté à l’occupation des Pays rhénans. Le 14 février 1920, il passe à la 20e section de secrétaires d’état major et de recrutement. Le 13 janvier 1921, il passe au 89e régiment d’infanterie. Le 23 mars suivant, il est renvoyé dans ses foyers, titulaire d’un certificat de bonne conduite.

Lors du recensement de 1926, Édouard et Marcel sont cimentiers chez Senone, Marie est cartonnière chez Soury.

Le 27 octobre 1927 à Choisy-le-Roi, Édouard Dufour épouse une cousine germaine, Marie Soumy, née le 20 janvier 1898 à Paris 14e, remailleuse. Ils n’auront pas d’enfant, mais adopteront une nièce d’Édouard, Jacqueline, née en 1934, orpheline de ses père et mère.

Au moment de son mariage (?), Édouard Dufour est cimentier (métier déclaré après son arrestation). À partir de 1929, il se déclare comme chauffeur (peut-être celui qui “alimente” une chaudière !). Mais, « issu d’une famille de tuberculeux » et de santé fragile, il ne travaille que par intermittence.

À partir de 1935, il reste sans emploi, sans bénéficier du « secours de chômage en raison de la situation de sa femme, gérante d’une laiterie Hauser, avenue de Paris à Thiais » depuis le début des années 1930.

Sympathisant communiste, il fréquente « certains militants notoires de la région », selon la police.

Du 13 avril au 2 septembre 1939, il est manœuvre à la Société ouvrière française de Travaux publics, à Cachan.

Le 18 septembre 1939, à la suite de la déclaration de guerre, il est rappelé à l’activité militaire dans un service auxiliaire. Mais, dès le 21 octobre, il est réformé définitivement n° 2 par la 5e commission de la Seine, à la suite d’une congestion pulmonaire.

Sous l’occupation, la police française le considère comme un « meneur communiste actif ».

 Le 14 novembre 1940, à 22 h 15, Édouard Dufour est arrêté par deux « gardiens de la paix en flagrant délit de distribution de tracts communistes » ; il vient « de glisser un tract sous la porte du poste de police situé rue Chevreul, à Choisy-le-Roi. »  « …présentant qu’il s’agissait d’un tract communiste, ceux-ci sont sortis aussitôt et ont vu fuir un individu. Ils s’élancèrent à sa poursuite et le rejoignirent après une course de cinquante mètres environ. Au moment d’être appréhendé, l’individu jeta les papiers qu’il avait encore en sa possession. Les gardiens les ramassèrent. Il s’agissait d’une dizaine de tracts ronéotypés, invitant à adhérer au groupement des Jeunesses communistes. » Emmené au commissariat de la circonscription de Choisy-le-Roi, il refuse de fournir aucun renseignement sur la provenance de ces tracts. « La perquisition effectuée le lendemain à son domicile [permet] la découverte de 3 ou 4 brochures anciennes de propagande ». Ce 15 novembre, il est envoyé au dépôt de la préfecture de police.
Par la suite, Édouard Dufour est écroué à la Maison d’arrêt de la Santé (Paris 14e).
Sa fille adoptive part se réfugier dans la Creuse avec sa grand-mère.
À une date restant à préciser, Édouard Dufourest jugé et condamné à six mois de prison pour infraction au décret du 26-9-1939, effectués à la Maison centrale de Fresnes (94).

L’établissement pénitentiaire de Fresnes après guerre. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

L’établissement pénitentiaire de Fresnes après guerre.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

À l’expiration de sa peine, il n’est pas libéré. En effet, le 31 mars 1941, le préfet de police de Paris signe l’arrêté ordonnant son internement administratif en application du décret du 18 novembre 1939. Édouard Dufour est conduit au dépôt de la préfecture de police (la Conciergerie, sous le Palais de Justice, sur l’île de la Cité) à Paris 1er.

Le 3 avril, Marie Dufour – prévenue par son mari – écrit au préfet de police de Paris pour solliciter à la fois sa libération et une autorisation de visite. Elle craint pour sa santé : « qu’on me le rende afin de le soigner pendant qu’il est temps, sinon c’est la tuberculose qui le guette ».

Le 7 avril, Édouard Dufour est fait partie des six détenus – dont cinq futurs “45000” – conduits au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt (Seine-et-Oise / Val-d’Oise), créé en octobre 1940 dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt.

Aincourt. Le sanatorium de la Bucaille. Au premier plan,  le pavillon qui fut transformé en camp d’internement.  Carte postale oblitérée en 1958. Coll. Mémoire Vive.

Aincourt. Le sanatorium de la Bucaille. Au premier plan,
le pavillon qui fut transformé en camp d’internement.
Carte postale oblitérée en 1958. Coll. Mémoire Vive.

La requête de Marie Dufour suit son cours : le 20 mai, le préfet de police écrit au délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés pour l’informer qu’il ne s’oppose pas « à ce qu’à titre exceptionnel une mesure de libération soit prise en sa faveur », considérant que « Dufour est un malade sans volonté ». Le 23 juin, le délégué du ministère de l’Intérieur transmet la proposition de libération au préfet de Seine-et-Oise, sous réserve qu’il partage « cette manière de voir en raison de la conduite de l’intéressé depuis son internement ». Le 31 juillet, le préfet de Seine-et-Oise demande l’avis personnel du chef du centre de séjour surveillé d’Aincourt sur une éventuelle libération. Le 6 août, celui-ci répond à propos d’Édouard Dufour « Son attitude au centre a toujours été correcte. Toutefois, il n’a jamais participé volontairement à des corvées. Une lettre récente, qui lui a été adressée par un de ses parents [!], a été censurée. Elle contient, en outre, la phrase suivante : “la fin des brimades approche, il n’est que temps d’ailleurs”. Dufour est un élément communiste certain et je donne, à l’égard de sa libération, un avis défavorable ».

Le 6 septembre, Édouard Dufour est parmi les 150 détenus d’Aincourt (dont 106 de la Seine) transférés au camp français (CSS) de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne), pour l’ouverture de celui-ci.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue.
Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 22 mai 1942, Édouard Dufour fait partie d’un groupe de 156 internés – dont 125 seront déportés avec lui – remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduit au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 - Polizeihaftlager).

Entre la fin avril et la fin juin, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet, Édouard Dufour est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45497 (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp) ; Édouard Dufour se déclare également sans religion (Glaubenslos). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, Édouard Dufour est dans la moitié des déportés du convoi ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».  « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »  Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ». « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Pendant un temps, il est assigné à l’étage du Block 15 (15a).

Le 4 août, il est admis au Block 20 de l’hôpital d’Auschwitz-I.

Édouard Dufour meurt à Auschwitz le 9 août 1942, d’après les registres du camp, un mois après l’arrivée de son convoi.

Le 4 avril 1943, le commissaire de police de la circonscription de Choisy-le-Roy envoie son rapport au directeur des Renseignements généraux sur la perquisition qu’il a effectué la veille au domicile d’Édouard Dufour, « interné en Allemagne depuis plusieurs mois » (sic), en présence de sa femme ; « visite domiciliaire » au cours de laquelle « rien de suspect » n’a été trouvé..

L’acte de décès d’Édouard Dufour en France porte les mentions « Mort pour la France » et « Mort en déportation » (1989).

Notes :

[1] Choisy-le-Roi : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] La rue des Gondoles deviendra la rue des Fusillés le 29 décembre 1944

Sources :

- Son nom et son matricule figurent sur la « Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne » éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60.
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 387 et 402.
- Cl. Cardon-Hamet, Biographies des déportés du convoi du 6 juillet 1942 de Choisy-le-Roi, fichier informatique, décembre 2006.
- Archives de Paris : registres matricules du recrutement militaire, classe 1919, 3e bureau de la Seine (D4R1-2126), n° 4152.
- Archives municipales de Choisy-le-Roi : registre d’état civil, listes électorales 1929-1935-1939, carton 4H2G, “Victimes militaires et civiles 1939-1945”.
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : cartons “occupation allemande” :  camps d’internement… (BA 2374) ;  liste des internés communistes, 1939-1941 (BA 2397) ; dossier individuel des Renseignements généraux (77 W 1462-21225).
- Archives départementales des Yvelines (AD 78), Montigny-le-Bretonneux, centre de séjour surveillé d’Aincourt : dossier individuel (1W110).
- Mémorial de la Shoah, Paris, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) ; liste XLI-42, n° 73.
- Archives départementales de la Vienne : camp de Rouillé (109W75).
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 244 (19090/1942).
- Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne, Bureau d’information sur les anciens prisonniers (Office for information on former prisonniers), archives : registre du Block 20, pages 056, malade n° 16768.
MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 1-01-2020)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes) qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.