Collection © Marie-Paule Pivain.

Collection © Marie-Paule Pivain.

Cyprien Depardieu naît le 9 novembre 1889 à Aubigny-Ville [1] (Cher), fils d’Eugène Depardieu, 33 ans, charpentier, et de Marie Coco, son épouse, 23 ans, couturière, domiciliés route de Bourges. Son père étant absent, c’est son oncle paternel Auguste qui vient présenter l’enfant en mairie pour son inscription à l’état civil, avec pour témoin un autre oncle, Célestin. Tous deux sont tanneurs et déclarent « ne savoir signer ». Cyprien a alors deux sœurs plus âgées : Mathilde, 5 ans, et Jeanne, 3 ans.
Lors du recensement de 1911, âgé de 22 ans, il habite toujours chez ses parents à Aubigny et travaille comme ouvrier typographe chez Horzincher (?). Ses deux sœurs sont alors chaînistes chez Lemaitre (?).
Le 10 février 1912, à Aubigny-sur-Nère, Cyprien Depardieu épouse Marie Louise Brossard, 21 ans, née le 26 décembre 1890 à Sens (Yonne), domestique. Ils auront deux enfants : Marcel, né le 21 octobre 1912, et Renée, née le 16 septembre 1915 (plus tard, épouse Venot).Pendant une période, Cyprien Depardieu travaille dans un moulin à Amilly (Loiret – 45). Puis, dans les années 1920, il entre comme ouvrier typographe à l’imprimerie Léger de Montargis (45), ville qui est alors un des points forts du communisme dans le Loiret.
Ayant adhéré au Parti communiste, Cyprien Depardieu y est candidat aux élections législatives du 11 mai 1924 (3,5 % des électeurs inscrits).Le 27 février 1926, un rapport de police le signale comme contradicteur lors d’une réunion publique du Parti socialiste à Orléans (45).

Vers octobre 1926, il part pour Chartres (Eure-et-Loir) où il dirige l’imprimerie coopérative « La Prolétarienne » qui réalise le journal communiste régional Le Travailleur (Eure-et-Loir, Loiret, Loir-et-Cher). Depardieu assure bientôt le secrétariat du rayon communiste d’Eure-et-Loir et se présente aux élections législatives des 22 et 29 avril 1928 dans la première circonscription de Chartres (4,5 % des inscrits au premier tour – 1,3 % au second).

En 1929, il est inscrit sur la liste électorale de Chartres-sud comme étant domicilié au 13 rue Daniel-Boutet,

Ses fonctions d’imprimeur-gérant du Travailleur lui valent d’être condamné à une amende pour injure à l’Armée, par un tribunal du Loir-et-Cher. La Cour d’appel d’Orléans prononce le jugement définitif : 100 F d’amende et 1 000 F de dommages et intérêts pour diffamation à un adjudant de la garnison de Blois. Conformément aux consignes du Parti communiste, Depardieu refuse de payer. La saisie doit avoir lieu le 29 juin 1929, mais le produit de la vente risquant d’être presque nul, le directeur de la sûreté générale demande au ministre des Finances, par lettre du 20 juin, de ne pas mettre à exécution la saisie projetée (Arch. Nat. F7/13115).

En 1931, « La Prolétarienne » est transférée à Orléans (45) et Depardieu s’installe au 33, rue de l’Empereur. Cyprien Depardieu siège au bureau de la Région communiste orléanaise comme archiviste. Le PC le présente aux élections législatives du 1er mai 1932 dans la circonscription de Pithiviers (3 % des électeurs inscrits).

Il est également candidat au conseil général en octobre 1934 dans le canton de Pithiviers et aux élections législatives partielles du 24 mars 1935 dans la première circonscription du Loir-et-Cher (Blois) : 3,3 % des suffrages exprimés au premier tour). Lors des élections municipales de mai 1935 à Orléans, Depardieu est présentée en 5e position sur la liste du Bloc ouvrier et paysan.

Dans la clandestinité, puis sous l’Occupation, Cyprien Depardieu reste en contact avec Marcel Boubou, d’Orléans, et Henri Ferchaud, de Saran. Il participe à la rédaction, à l’impression, au transport et à la diffusion de tracts et journaux clandestins, ainsi qu’à l’hébergement de militants.

Le 23 septembre 1941, à 6 heures du matin, Cyprien Depardieu est arrêté à son domicile par la police française, en présence de son épouse. Il est rapidement conduit à la prison d’Orléans. Selon une attestation ultérieure du comité du Loiret de la Fédération nationale des internés et déportés politiques (FNDIRP), une perquisition opérée à son domicile aurait prouvé son activité clandestine et ses contacts avec des groupes armés en formation.

Début juillet (?), il est transféré  au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Entre fin avril et fin juin 1942, Cyprien Depardieu est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Cyprien Depardieu est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45470 (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, Cyprien Depardieu est dans la moitié des déportés du convoi ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».  « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »  Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ». « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Là, il est assigné au Block 4.

Le 30 juillet, il est admis à l’ “hôpital d’Auschwitz” [2].

Il meurt à Auschwitz le 14 août 1942, d’après les registres du camp.

Le 30 juillet 1945, Lucien Vannier, rescapé du convoi domicilié à Orléans, signe une attestation par laquelle il déclare que Cyprien Depardieu, qu’il a « connu au camp » d’Auschwitz, y est mort au cours de l’année 1942 ; ce manque de précision indiquant qu’il n’a pas été témoin direct de son décès.

Le 10 juillet 1946, Marie-Louise Depardieu remplit un formulaire de demande de régularisation de l’état civil d’un « non-rentré ». Elle y indique que, selon des « renseignements oraux procurés par déportés retour de l’Allemagne », son mari serait « mort par suite de mauvais traitements en octobre 1942 au camp de Birkenau, dépendant du camp d’Auschwitz. Aucun témoignage écrit de parvenu à la famille ». Dans son attestation, Lucien Vannier ne précisait aucun mois ni ne mentionnait le sous-camp de Birkenau…

Le 22 août 1946, l’officier de l’état civil alors en fonction au ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre (ACVG) dresse l’acte de décès officiel de Cyprien Depardieu « sur la base des éléments d’information figurant au dossier du de cujus, qui nous a été présenté ce même jour » (certainement le formulaire rempli par sa veuve) et en fixant la date au 15 octobre 1942 (soit à la moitié du mois retenu) avec Birkenau comme lieu [3].

Dans cette période, une plaque au nom de Cyprien Depardieu est apposée sur l’immeuble où il habitait, au 33, rue de l’Empereur à Orléans, « mort pour la France à Birkenau-Auschwitz ».

Le 19 avril 1950, le secrétariat d’État aux Forces armées-Guerre établit un certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française (RIF) au nom de Cyprien Depardieu, pour services accomplis au sein du Front national [4] du 23 juin 1941 au 15 octobre 1942, avec attribution du grade fictif d’adjudant en vue de la liquidation de ses droits (nomination confirmée par arrêté le 25 septembre 1950, parue au Journal Officiel du 5 octobre).

Le 18 janvier 1951, Marie-Louise Depardieu – qui habite toujours au 33 rue de l’Empereur – remplit un formulaire du ministère des ACVG pour demander l’attribution du titre de Déporté Résistant à son mari. Le 9 mars suivant, la commission départementale des Anciens combattants prononce à l’unanimité un avis défavorable à cette demande au motif qu’ « … à la date de l’arrestation, les tracts distribués ne pouvaient pas être établis par une organisation reconnue par l’autorité militaire (FFC, FFI ou RIF) comme le prévoit l’article 2 du décret du 25 mars 1949, 4e § a ». Après l’avis défavorable de la commission nationale le 21 octobre 1953, le ministère prononce sans surprise le rejet de la demande. Six jours plus tard, la Commission nationale des déportés et internés politiques donne un avis favorable à l’attribution du titre de déporté politique à Cyprien Depardieu. Le 13 novembre suivant, le ministère adresse à sa veuve la carte DP n° 1110.07773.

Par l’arrêté du 25 mars 2008, le ministère de la Défense décide de l’inscription de la mention « Mort en déportation » en marge de l’acte de décès de Cyprien Depardieu sur les registres d’état civil d’Orléans… sans correction de l’indication « décédé à Birkenau (Pologne) le 15 octobre 1942 ».

Notes :

[1] Le 23 août 1906, par décision du conseil général du Cher, Aubigny-Ville et Aubigny-Villages sont réunies pour former Aubigny-sur-Nère.

[2] L’ “hôpital d’Auschwitz” : en allemand Krakenbau (KB) ou Häftlingskrakenbau (HKB), hôpital des détenus. Dans Si c’est un Homme, Primo Lévi utilise l’abréviation “KB”. Mais les “31000” et Charlotte Delbo ont connu et utilisé le terme « Revier » : « abréviation de Krakenrevier, quartier des malades dans une enceinte militaire. Nous ne traduisons pas ce mot que les Français prononçaient révir, car ce n’est ni hôpital, ni ambulance, ni infirmerie. C’est un lieu infect où les malades pourrissaient sur trois étages. », Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 24.

[3] Différence de date de décès avec celle inscrite sur les actes d’état civil en France : Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ. Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les monuments aux morts.

[4] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN”, jusqu’à son changement d’appellation le 1er juin 2018).

Sources :

- Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron, Editions de l’Atelier/Editions Ouvrières, CD-rom, 1990-1997, Morts pendant la Seconde Guerre mondiale en raison de leur action militante, citant : Arch. Nat. F7/13082, F7/13106, F7/13115, F7/13129 – Arch. Dép. Loiret, 2 M 110 – Arch. Dép. Loir-et-Cher, série M, élections – Le Travailleur, 1926-1935, 1945 – Le Progrès de Loir-et-Cher.
- Son nom (orthographié « DEPARDIEV ») et son matricule (avec une erreur : « 45400 ») figurent sur la Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60.
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 365 et 401.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 221 (20468/1942).
- Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne, Bureau d’information sur les anciens prisonniers (Biuro Informacji o Byłych Więźniach) ; registre du Block 4.
- Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, DMPA, Caen : dossier individuel de Cyprien Depardieu (21 P 442 776).
- Site Les plaques commémoratives, sources de mémoire (aujourd’hui désactivé – nov. 2013), photographie de Véronique Bury.
- Relecture de Marie-Paule Pivain, sa petite-fille (message 02-2020).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 4-02-2020)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.