Collection André Le Breton. D.R.

Collection André Le Breton. D.R.

Christophe, Michel, Stanislas, Jérôme, Le Meur, naît le 30 septembre 1911 à Tourch, canton de Rosporden (Finistère – 29), dans une famille de petits fermiers bretons qui compte quatorze enfants.

En 1929, âgé de 18 ans, il vient s’installer chez sa sœur aînée Catherine, mariée à Jean Le Breton, qui tient une pension de famille au 11, rue du Docteur-Quéry à Villejuif [1] (Val-de-Marne). Il est célibataire. Il devient terrassier, puisatier.

En 1930, il adhère à la CGTU (puis à la CGT après la réunification), ainsi qu’au Parti communiste, en 1934. Militant actif, il participe à différentes manifestations et diffuse la presse communiste : Front Rouge (journal local de Villejuif), L’Avant-GardeL’Humanité….

En 1936, ayant décidé de partir combattre en Espagne pour y défendre la République du Frente Popular contre la rébellion du général Franco soutenue par Hitler et Mussolini, il dit au revoir à ses proches au cours d’une réunion familiale chez les Le Breton. Le 17 novembre 1936, il part avec ses amis Louis Mayet, natif de Tourch, conseiller municipal de Villejuif, Jean Couléou et René Legrand, demeurant dans la pension de Catherine Le Meur. Arrivés à Albacete pour s’engager dans les Brigades internationales, ils sont versés dans la 14e brigade. Christophe Le Meur y est affecté comme tirailleur.

Collection André Le Breton. D.R.

Collection André Le Breton. D.R.

Après quelques semaines d’instruction, il rejoint le front à Teruel, un saillant franquiste en zone républicaine. Avec son bataillon, il participe à de nombreuses offensives de janvier à mars 1937. Grièvement blessé à lajambe droite, il est rapatrié en urgence et admis à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre [1](94) en avril. Il souffre beaucoup de sa blessure. Opéré au début de mai 1937 dans le service d’un chirurgien qui ne cache pas ses sympathies fascistes, et où on l’isole, il en sort définitivement handicapé de la jambe droite.

Insigne de l’Association des volontaires pour l’Espagne républicaine, ayant appartenu à Christophe Le Meur. Produit entre la mi-1938 et la mi-1939. Coll. André Le Breton.

Insigne de l’Association des volontaires pour l’Espagne républicaine, ayant appartenu à Christophe Le Meur.
Produit entre la mi-1938 et la mi-1939.
Coll. André Le Breton.

À partir de septembre 1937, après une convalescence chez sa sœur Catherine où il est entouré de ses camarades (Cogrel), il accepte le poste qu’on lui propose comme gardien au Comité central du PCF, 44 rue Le Peletier à Paris. Les relations d’amitié qu’il noue dans cette période avec Marcel Cachin, directeur de L’Humanité, l’amènent à cacher une partie des archives de celui-ci quand le PCF sera interdit pendant la “drôle de guerre” (mais – enterrés quatre ans dans un jardin – une grande partie de ces documents sera irrémédiablement détériorée).

À l’automne 1939, quand le Parti communiste est interdit, Christophe Le Meur reprend son travail de terrassier puisatier.

En mai-juin 1940, Catherine Le Breton – dont les enfants sont déjà réfugiés en Bretagne – récupère un camion de la Banque de France et demande à Christophe d’accompagner et protéger leur sœur Joséphine et ses enfants sur les routes de l’exode. En chemin, ils s’arrêtent à Mer, près de Blois, pour prendre leur sœur Marie et ses enfants (alors mobilisés, les maris de celles-ci, Corentin Troalen et Guillaume Le Mao, seront fait prisonniers). Leur exode s’achève à Thouars (Deux-Sèvres – 79).

En septembre 1940, quand la maison de Marcel Cachin à Choisy-le-Roy (94) est réquisitionnée par l’occupant, une partie de ses meubles est placée chez les Le Breton.

Sous l’occupation allemande, Christophe Le Meur participe à la Résistance au sein du Parti communiste clandestin, en relation avec Jean Lastenet, responsable d’un vaste secteur (Saint-Maur, Ivry, Vitry, Choisy, Villejuif…). Responsable de la diffusion de la propagande, Christophe Le Meur transporte sur son vélo des valises de tracts qui sont cachées chez ses sœurs, Catherine Le Breton et Joséphine Troalen (domiciliée à Vitry-sur-Seine).

Dans la soirée du 21 au 22 avril 1941, Christophe Le Meur est surpris par des policiers du commissariat de Gentilly « en flagrant délit de distribution de tracts communistes » avec son ami Jean Couléou. Celui-ci échappe à l’arrestation et va immédiatement prévenir la famille Le Breton qui prend toutes les dispositions pour dissimuler les tracts en dépôt et les deux revolvers ramenés d’Espagne par Christophe Le Meur (armes transmises plus tard à d’autres résistants ; Jean Couléou part se réfugier en Bretagne). Le lendemain, trois inspecteurs viennent perquisitionner la maison familiale accompagnés de leur prisonnier. Les policiers refusent alors que sa sœur lui donne un casse-croûte. Leurs recherches étant infructueuses, la famille n’est pas inquiétée.

Christophe Le Meur est conduit au dépôt de la préfecture de police (Conciergerie, sous-sol du Palais de Justice, île de la Cité). Il est inculpé d’infraction au décret-loi du 26-09-1939 (dissolution et interdiction du PC).

Deux jours après son arrestation, le 24 avril, il comparaît – seul – devant la 12e chambre du tribunal correctionnel de la Seine qui le condamne à huit mois d’emprisonnement.

Le 8 mai, il est transféré à la Maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne – 94) ; n° d’écrou “correction homme” 7785.

Mais il n’y reste que deux jours : le 10 mai, pour un motif restant à préciser, il est transféré à la Maison centrale de Poissy (Yvelines) [2] – 78).

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Au deuxième plan, la Maison centrale de Poissy vers 1916.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Enregistré sous le numéro d’écrou 1287, il est affecté à l’atelier “Brosses B.”. Il peut écrire à sa famille, recevoir des visites et des colis.

Au cours du mois de novembre, en « exécution de la note préfectorale » du 14 novembre 1940, le directeur de la prison transmet au bureau politique du cabinet du préfet de Seine-et-Oise onze notices de détenus de la Seine devant être libérés à l’expiration de leur peine au cours du mois suivant. Le 22 novembre, le préfet de Seine-et-Oise transmet le dossier au préfet de police de Paris, direction des services des Renseignements généraux.

À l’expiration de sa peine, le 17 décembre, Christophe Le Meur est informé qu’il va être envoyé dans un camp « jusqu’à la fin de la guerre », comme “détenu administratif” en application du décret du 18 novembre 1939. En attendant, il est maintenu en prison et affecté à l’atelier “Seccotine”.

Le 13 février 1942, Christophe Le Meur est dans un groupe de vingt-quatre « militants communistes » – composé pour moitié de futurs “45000” – transférés au dépôt de la préfecture de police de Paris (au sous-sol de la Conciergerie, île de la Cité).

Son neveu André Le Breton, âgé de 12 ans, l’y voit pour la dernière fois en mars : « Mon oncle Christophe Le Meur venait de quitter Poissy pour le dépôt de la Conciergerie. Ma mère (Catherine Le Meur) et moi-même (André Le Breton)allâmes lui rendre visite ; j’étais alors âgé de 12 ans. Nous prîmes le métro, descendîmes à la station Châtelet et arrivâmes à la Conciergerie, où de nombreuses personnes attendaient sur le parvis. Je revois cette scène : le corridor qu’il nous a fallu traverser, le questionnaire inhérent aux autorisations de visite qu’il a fallu subir. Vu mon faible état de santé (primo infection), je bénéficiai d’un avis favorable et pus pénétrer à l’intérieur, tandis que ma mère restait derrière les grilles. Escorté d’un gardien, je traversai un long corridor au bout duquel se trouvait une porte débouchant sur une grande salle : d’un côté se trouvait de nombreuses tables et de l’autre une rangée de paillasses alignées.

Mon oncle s’avança vers moi, m’accueillit chaleureusement et me conduisit à un lit. Nous parlâmes alors de la famille et je lui remis une tablette de chocolat au-dessous de laquelle ma mère avait collé une lettre ; il s’empressa de la ranger. Il s’inquiéta ensuite de mon état de santé. Nous étions très proches l’un de l’autre. Il vivait chez mes parents depuis l’âge de 17 ans et en avait 31. De ce fait j’étais un peu comme son petit frère, et il était pour moi un peu plus qu’un grand frère, un exemple. Il me donna des recommandations : bien travailler à l’école, être studieux comme l’était mon frère aîné.

Je regardai alors vers le haut de la salle et je vis une mezzanine où des policiers surveillaient les détenus. Je marquais mon étonnement et mon oncle m’en donna la raison : ils étaient classés comme éléments dangereux par l’état de Vichy, ce qui justifiait une surveillance renforcée. L’inquiétude qui traversa mon esprit d’enfant me glaça, mais mon oncle enchaîna rapidement par un discours optimiste sur l’évolution de la situation qui lui faisait entrevoir une libération proche et la défaite du fascisme ; je fus rassuré. Puis vint le temps de la séparation, je contournai les tables où de nombreuses personnes lisaient ou discutaient. Mon oncle m’embrassa ; dans son regard las et fiévreux se lisait la tristesse de ne pas voir les siens. Ce fut la dernière fois que je le vis.

À la porte m’attendait un gardien qui m’escorta. Nous franchîmes plusieurs portes grillagées et je retrouvai ma mère. Retenant ses larmes de n’avoir pu voir son frère, elle m’assaillit de nombreuses questions. Après avoir franchi une grande porte cochère, alors que nous marchions sur le trottoir, nous fûmes interpellés par un sergent de ville en capeline, qui nous sermonna de notre inconscience de faire passer du courrier clandestin : il était de faction au moment de la visite et avait aperçu la lettre. Il nous fit l’énumération des risques que nous avions encourus, arrestation immédiate de ma mère et de mon père. Figée par la peur, ma mère le remercia. De nombreuses années après, alors que j’accompagnai ma mère en voiture à la Samaritaine et que nous passions non loin de la Conciergerie, elle me dit que nous avions eu de la chance ce jour-là de tomber sur un résistant, et que son frère était toujours présent dans son cœur, même après le temps passé. Quant à moi, la dernière image que j’avais de mon oncle était toujours gravée dans ma mémoire. »

Le 25 mars 1942, Christophe Le Meur écrit à son frère Yvon : « J’ai été arrêté et condamné à huit mois de prison. Mais, soyez tranquilles, ce n’est heureusement ni pour vol ni pour assassinat, c’est pour mes idées. »

Le 16 avril, Christophe Le Meur est transféré au camp français (centre de séjour surveillé – C.S.S.) de Voves (Eure-et-Loir – 28), avec d’autres internés administratifs, et enregistré sous le matricule 87.

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Entrée du camp de Voves.
Date inconnue, probablement après mars 1943.
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Musée de la Résistance Nationale, Champigny.
Fonds de l’Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant.
Droits réservés.

Le 9 mai, il écrit à sa famille depuis la baraque n°4 : « Quand on a vu tout ce qu’on a vu, on se contente de peu de choses, un coin où dormir et un peu de pain à manger… On est tous des internés politiques, on est neuf de Villejuif : on peut causer un peu du pays… Marijeanne est partie à Paris, elle pensait venir me voir, mais malheureusement elle ne pourra pas venir parce qu’à partir du 16 de ce mois, les visites seront limitées : il n’y [en] aura que six par semaine et comme on est près de mille ici et que je suis un des derniers [arrivés], je ne suis pas près d’en avoir une. J’espère qu’avant que mon tour [ne soit] venu, la guerre sera finie… »

Le lendemain, 10 mai, il fait partie des 81 internés remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné sur dossier avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne – sur la commune de Margny – et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30. Du convoi, Christophe Le Meur jette un message qui sera posté à sa famille depuis Bar-le-Duc : « Le moral est bon. Nous allons en camp de concentration en Allemagne. La victoire est pour bientôt. Nous chantons “Allons au-devant de la vie” ».

transportaquarelle

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Christophe Le Meur est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I), peut-être sous le numéro 45779 ou 46247, selon les listes reconstituées (la photo des détenus portant ces matricules n’ont pas été retrouvées).

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied à Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire – au cours duquel Christophe Le Meur se déclare sans religion (Glaubenslos) -, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après les cinq premiers jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – il est dans la moitié des membres du convoi qui reste dans ce camp en construction choisi pour mettre en œuvre la “solution finale” (contexte plus meurtrier). Il est affecté dans le même Kommando que Victor Louarn, de Concarneau.

Christophe Le Meur meurt à Birkenau le 23 janvier 1943, d’après les registres du camp ; succombant après avoir été violemment frappé à coups de manche de pioche par un Kapo, selon Victor Louarn.

En mars 1943, ignorante de son sort, sa famille tente une démarche pour la « recherche de disparu » auprès de la Croix-Rouge : une fille de Marcel Cachin, venue rendre visite à la famille Le Breton à Villejuif, dicte le contenu d’une lettre en ce sens à Jean, le fils de Catherine.

Christophe Le Meur est déclaré “Mort pour la France”. Il est déclaré “Mort en déportation” (J.O. n° 189, 17-08-1994).

Sources :

- Témoignage et archives familiales d’André Le Breton, son neveu, et Aline Le Guyader, sa nièce.
- André Le Breton, bulletin de Mémoire Vive n°11, mars 2000.
- Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron, Editions de l’Atelier/Editions Ouvrières, 1990-1997, CD-rom (citant : Eugène Kerbaul, “1640 militants du Finistère (1918-1945)”, Bagnolet, 1988 – État civil de Tourch).
- Marcelino Gaton et Carlos Escoda, Mémoire pour demain, L’action et les luttes de militants communistes à travers le nom des cellules de la section de Villejuif du Parti communiste français, éditions Graphein, septembre 2000, pages 150 et 151 (citant : témoignage d’André Le Breton et lettres de prison de Christophe Le Meur – Villejuif à ses martyrs de la barbarie fasciste, brochure, 1946 – Archives municipales de Villejuif).
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 354, 389 et 410.
- Rémi Skoutelsky, L’espoir guidait leurs pas, Les volontaires français dans les brigades internationales, 1936-1939, éditions Grasset, Paris, mai 1998, pages 272-275.
- Dossiers des brigades internationales dans les archives du Komintern, fonds du Centre russe pour la conservation des archives en histoire politique et sociale (RGASPI), Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), campus de l’Université de Paris X-Nanterre, microfilms acquis par la BDIC et l’AVER-ACER, bobine cote Mfm 880/22 (545.6.1277).
- Archives de Paris, archives du tribunal correctionnel de la Seine, rôle du greffe du 28 mars au 5 juin 1941, cote D1u6-5855.
- Archives Départementales du Val-de-Marne, Maison d’arrêt de Fresnes, registre d’écrou n° 151, “correction hommes” du 20 avril au 7 juillet 1941, cote 2742w18.
- Archives départementales des Yvelines (AD 78), Montigny-le-Bretonneux ; bureau politique du cabinet du préfet de Seine-et-Oise, cote 1W69.
- Comité du souvenir du camp de Voves, liste établie à partir des registres du camp conservés aux Archives départementales d’Eure-et-Loir.
- Archives de la préfecture de police de Paris, carton BA 2374 (occupation allemande – camps d’internement…).
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 3, page 803 (3427/1944).

André Le Breton, Carlos Escoda et MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 4-11-2012)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

 

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.


Tonton Christophe…

Un nom indissociable pour moi du respect que nous lui devions et dont Maman, sa sœur, a voulu nous imprégner. Respect pour un homme désireux de justice, d’amélioration de la condition ouvrière, de patriotisme et du bien-être de la famille en toutes circonstances. Soucieux aussi du devenir de ses neveux et nièces, mettant l’accent sur l’importance de l’instruction. Un homme certainement épris d’idéal politique et le prouvant par son comportement.

Été 1938 : Nous étions en vacances chez notre grand-mère. Christophe y était également, en convalescence de sa grave blessure à la jambe pendant la guerre d’Espagne. Je le revois, marchant avec difficulté, sa jambe “folle” allant de côté. Mais il plaisantait toujours et nous poussait, les enfants, à toujours faire bien, mieux, se moquant gentiment de nos petits défauts et de nos points faibles.

Juin 1940 : Pendant l’exode, Tonton Christophe, un ami, une de ses sœurs et ses enfants (son mari était mobilisé), fuyant l’invasion allemande, s’étaient réfugiés chez nous, en Loir-et-Cher. Papa était à la guerre. Tout était désorganisé. Prendre la route ? Se serrer et rester ensemble ? Là, un souvenir dont je n’ai compris le sens que bien plus tard (geste patriotique de Tonton en référence à l’identité de la France) : j’avais fixé au mur une carte postale, fléchée, reçue en “bon-point” de notre institutrice, représentant l’Europe nouvelle, englobant les pays appelés à exister sous la domination allemande. Saisi à la vue de cette carte, Tonton l’a arraché et déchiré dans une vive protestation dont je n’ai retenu ni les mots, ni le sens. Seuls me sont restés en mémoire la force de sa réaction – incompréhensible pour moi – avec le sentiment d’une injustice inexpliquée. Deux jours après, nous prenons aussi la route, dans l’espoir de rejoindre la Bretagne. Bombardements, peur, chaleur, charrettes chargées… Il a fallu nous séparer. Mais Tonton a réussi, en persuadant un camionneur, à nous faire partir pour la Vendée, alors que lui, mon cousin et leur ami tentaient de rejoindre la Bretagne. Je garde de ces quatre ou cinq jours le sentiment que Tonton Christophe a pris les précautions et les décisions pour nous mettre le plus possible en sécurité.

Pâques (avril) 1941 : Tonton avait invité Maman, mon frère et moi (Papa était prisonnier en Allemagne) à passer quelques jours en famille à Villejuif. De retour à la maison, nous apprenions sont arrestation. Les années de guerre ont passées. Inquiétudes. Christophe n’est pas revenu…

Ces quelques souvenirs se veulent le témoignage de la personnalité de Christophe Le Meur, qui s’est imposée à moi avec le respect qu’il a su inspirer autant que les valeurs morales qu’il voulait communiquer.

Aline LE MAO

Notes

[1] Villejuif et le Kremlin-Bicêtre : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, ces communes font partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] Yvelines : à l’époque, dans le département de la Seine-et-Oise.