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Auschwitz-I, le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Marie, Charlotte, Dauriat naît le 14 août 1911 à Oradour-sur-Vayres (Haute-Vienne), dans une famille de cinq enfants. Son père est menuisier. Elle passe les premières années de sa vie dans son village natal, puis ses parents viennent s’installer à Nogent-sur-Oise (Oise – 60). C’est là qu’elle va à l’école communale, jusqu’à treize ans.

Ensuite, elle travaille en usine, ouvrière métallurgiste chez Brissonneau [1], à Montataire, commune voisine. Elle se marie avec un camarade de travail, Georges Decock, né le 4 octobre 1908 à Montataire, alors chef lamineur dans la même entreprise. Le couple est domicilié à Nogent-sur-Oise.

Georges Decock est l’un des premiers responsables des groupes armés constitués par le Parti communiste d’où sortiront les FTP.

En 1942, selon certaines sources, il devient responsable départemental de l’Organisation spéciale quand Marcel Deneux est appelé à des responsabilités sur plusieurs départements.

Le 21 mai 1942, la Section spéciale de la cour d’appel d’Amiens, jugeant par contumace, condamne Georges Decock à vingt ans de travaux forcés.

Dans la nuit du 21 au 22 juin 1942, celui-ci réalise le sabotage de l’usine Desnoyers de Laigneville (Oise) en faisant sauter deux moteurs.

Le 30 juin suivant, Georges Decock est arrêté puis écroué à la Maison d’arrêt de Beauvais (Oise).

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Beauvais. La prison dans les années 1900.
Carte postale colorisée. Collection Mémoire Vive.

En octobre, il réussit à s’en évader.

Le 15 octobre, la Gestapo, accompagnée d’un gendarme de Nogent-sur-Oise, arrête Charlotte à l’usine. En bleu de travail, on l’emmène au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

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La caserne de Royallieu dans les années 1950.
La ligne transversale des bâtiments du premier plan
constitue le quartier “C”, d’abord « Camp des Juifs »,
avec un double cloisonnement de barbelés, puis
secteur à usage multiple, notamment regroupement des
personnes en instance de déportation. C’est probablement là
que furent enfermées les futures “31000” avant leur départ.
Carte Postale. Collection Thephilou.

Il semble que Charlotte Decock soit la seule déportée de son convoi à être passée par Royallieu avant le regroupement du départ. Quelques jours après son arrivée au camp, deux policiers l’accompagnent chez elle pour qu’elle y prenne des vêtements.

Quand il apprend l’arrestation de sa femme, son mari veut se constituer prisonnier, mais la famille l’en dissuade : « Une femme, ils ne la garderont pas. »

Une autre fois, Charlotte Decock obtient la permission de sortir pour se rendre à un baptême ; elle rentre au camp une fois la cérémonie terminée.

Le 24 octobre 1942, elle est transférée au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas [2] (Seine-Saint-Denis – 93), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122. Charlotte Decock y est enregistrée sous le matricule n° 1075.

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L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Ses enfants – un garçon de dix ans, une fille de sept ans – sont recueillis par sa sœur. Son mari retourne au maquis.

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camion du Fort de Romainville au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles de Romainville indiquent « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »). Le lendemain, Charlotte Decock fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). Le commissaire de police de Compiègne signale au préfet de l’Oise que « selon des indications recueillies auprès de personnes habitant aux abords du camp, ces femmes auraient entonné La Marseillaise et L’Internationale ».

À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Séparées des autres internés par des clôtures de barbelés, les futures “31000” sont probablement enfermées dans un secteur du quartier “C” du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne, sur la commune de Margny, et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille et l’avant-veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

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En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL [3] Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Charlotte Decock y est enregistrée sous le matricule 31756. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail dans les Kommandos, mais pas de corvée.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie : vues de trois-quart, de face et de profil (la photo d’immatriculation de Charlotte Decock a été retrouvée, puis identifiée par des rescapées à l’été 1947).

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

À Blrkenau, Charlotte Decock tient avec un entrain, une bonne humeur inoubliables.

En juillet 1943, elle est envoyée au Kommando agricole de Raïsko, où elle est cuisinière des SS. Elle leur vole tout ce qu’elle peut : un litre de vin, partagé en vingt-cinq, des œufs, de la farine, un bocal de porc en conserve, dont chacune a une cuillerée (faire disparaître le bocal en le pulvérisant à coups de pierre n’a pas été facile).

Le 14 août 1944, le groupe de Raïsko est transféré au KL Ravensbrück.

Le 2 mars 1945, Charlotte Decock est parmi les trente-trois “31000” transférées au KL Mauthausen où elle arrivent le 5 mars après un voyage très pénible (enregistrée sous le matricule n° 1499 ?).

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Mauthausen. Carte postale non datée. Collection Mémoire Vive.

Depuis Mauthausen, en les transportant de nuit, on conduit la plupart d’entre elles à la gare de triage d’Amstetten pour boucher les trous d’obus et déblayer les voies quotidiennement bombardées par l’aviation américaine.

Le 21 mars 1945, Charlotte Decock est tuée par un de ces bombardements, en même temps que deux autres “31000”, un mois avant la libération de son groupe.

Sa famille apprend sa mort par Berthe Falk [4], qui était ce jour-là près de Charlotte Decock et qui a été blessée.

Charlotte Decock était la seule déportée “31000” domiciliée dans l’Oise.

Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Nogent-sur-Oise, situé place de la République.

La mention « Morte en déportation » est apposée sur son acte de décès (JORF n° 10 du 12 janvier 2008).

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 83-84.
- Jean-Pierre Besse, notice sur Georges Decock in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (DBMOF), site du Maitron en ligne, Université Paris 1.
- Clarisse Lorieux, Montataire, 100, 105, rue Louis-Blanc, Ancienne fonderie de cuivre Fondu et Laverne, puis usine de construction mécanique Brissonneau et Lotz, puis Chausson, actuellement pépinières d’entreprises, site Inventaire du Patrimoine culturel de Picardie.
- Marion Queny, Un cas d’exception : (…) le convoi du 24 janvier, mémoire de maîtrise d’Histoire, Université Lille 3-Charles de Gaulle, juin 2004, notamment une liste réalisée à partir du registre de Romainville (copie transmise par Thomas Fontaine), pp. 197-204, et p. 114.
- Thomas Fontaine, Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France (1940-1944), avec le concours du Conseil général de Seine-Saint-Denis, éditions Tallandier, 2005, pages 74 à 86.
- Liste des photos d’Auschwitz « identifiées de camarades non rentrées », Après Auschwitz, bulletin de l’Amicale, n°17 septembre-octobre 1947, page 3.
- Site Mémorial GenWeb, Nogent-sur-Oise, relevé de Cédric Hoock, 11-2002.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, 8-03-2012)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] L’usine Brissonneau et Lotz de Montataire. À l’emplacement d’une fonderie de cuivre et d’un atelier de construction créés en 1903 rue Louis-Blanc, Marcel Brissonneau fonde une usine de construction mécanique spécialisée dans la réparation du parc ferroviaire de la Compagnie du Nord endommagé pendant la Première Guerre mondiale. À sa création, l’usine située en partie sur la commune de Creil occupe une superficie de 102 470 m², dont 5700 m² de bâtiments construits (ateliers de fabrication et bureaux) le long de la rue Louis-Blanc. Elle est desservie par un embranchement ferroviaire particulier et possède un pont transbordeur. À partir du début des années 1930, l’usine se spécialise dans la fabrication du matériel ferroviaire : wagons, voitures grandes lignes et autorails diesel-électrique. De nouveaux ateliers de fabrication et une infirmerie sont construits vers l’est et le sud sur la commune de Creil. En 1939, la production s’élargit avec la construction de bombardiers légers appelés “Léo 45” qui emploie 3000 personnes. Cette activité est transférée au début du conflit et jusqu’en juin 1940 dans les carrières souterraines de Saint-Leu-d’Esserent (reconverties plus tard en entrepôts pour les V1). Entre 1930 et 1945 la surface des bâtiments passe de 19 500 à 24 000 m² (constructions d’ateliers de fabrication mécanique, d’un atelier de menuiserie, de bâtiments de stockage). À la fin de la décennie 1950, la société Brissonneau est restructurée : l’usine se spécialise dans la fabrication d’automobiles, la production de locomotives cesse définitivement. Dans les années 1970, l’entreprise devient Chausson. La période 1985-1996 est marquée par une crise qui conduit à la fermeture de l’usine en 1996. En 1997, l’ancien site de fabrication devient une zone franche, les Marches de l’Oise, où sont implantées sur 30 hectares 83 entreprises.

[2] Les Lilas : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[3] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilise l’abréviation “KZ”.

[4] Berthe Falk. Les “31000” l’ont rencontré à Raïsko. Charlotte Delbo raconte : « Elle avait le numéro 14148. Qu’elle fût vivante après huit mois de Birkenau tenait du prodige. D’origine roumaine, elle avait fait ses études de sciences à Paris et avait ouvert un laboratoire d’analyses médicales avenue de Suffren. Elle avait été arrêtée comme juive dans la nuit du 16 juillet 1942, prise dans cette première grande rafle de juifs qui avaient été parqués au Vél d’Hiv, transportés à Pithiviers et déportés de là à Auschwitz le 30 juillet. Vingt mille environ. Il n’en restait guère quand nous sommes arrivées à Birkenau le 27 janvier 1943.

 

Berthe était la seule à avoir un numéro 14000. Notre groupe l’avait adoptée ; plus d’une de nous lui doit la vie. Toute petite – elle ne mesurait pas 1.50 m -, elle avait un courage, une énergie toujours renaissants. Jamais on ne l’a vue abattue, même au commando disciplinaire où elle avait été envoyée pour avoir écrit un article sur le 14 juillet à Paris, après la libération. Écrit comme cela, pour se dérouiller l’esprit. Elle nous a rejointes à Ravensbrück en novembre 1944. Nous avons été heureuses de la revoir. Elle a fait partie du groupe qui est allé à Mauthausen et elle a été blessée dans le bombardement du 21 mars 1945. Elle a été rapatriée encore malade, a guéri et recouvrant toute son énergie, s’est employée à remonter son laboratoire qui avait été réquisitionné. Elle semblait remise à flot quand elle est tombée brusquement malade en juillet 1948. Un cancer du duodénum l’a emportée en deux mois. Elle était née le 9 août 1911. »