Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz.  Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Roland Lebel naît le 22 janvier 1920 au Havre (Seine-Inférieure / Seine-Maritime [1] – 76).

En 1941, à une date restant à préciser, Roland Lebel se marie avec Alice Homo, née au Havre le 31 mars 1920. Ils ont une fille, née vers la mi-novembre suivante.

Pendant un temps, ils habitent au 9, rue des Viviers, au Havre. Mais ils doivent quitter leur domicile qui a été sinistré (conséquence d’un bombardement ?). Au moment de l’arrestation du chef de famille, celle-ci est domiciliée au 22, rue Saint-Julien, située entre l’église Notre-Dame et le quai de Southampton, dans le quartier Notre-Dame (le plus vieux de la ville, cartographié dès 1530).

Inscrit maritime, Roland Lebel est marin-pêcheur.

S’il est syndiqué, la police française déclare ne pas lui connaître d’activité politique.

Le 15 mai 1940, au cours de la Campagne de France, son frère est tué en combattant (« mort au Champ d’honneur »).

Sous l’occupation, Roland Lebel navigue pendant quelques mois à la petite pêche. À partir de janvier 1942, il trouve un emploi l’amenant à travailler « pour le compte de l’armée allemande ».

Le matin du 24 février 1942, alors qu’il attend au pont de la Barre le camion qui doit le conduire au travail sur le port, Roland Lebel est arrêté par la police allemande comme otage à la suite de l’attentat de la place de l’Arsenal [2].

Plusieurs interventions ont eu lieu en sa faveur : le préfet (le 21 mars), l’Inscription maritime (le 26 mars), le commissaire de police attestant que « les renseignements sont bons sous tous rapports » (31 mars). Mais ces démarches n’empêchent pas son incarcération à la prison de Rouen (quartier allemand de Bonne-Nouvelle).

Rouen, la prison Bonne-Nouvelle. Carte postale des années 1900.

Rouen, la prison Bonne-Nouvelle. Carte postale des années 1900.

En juin 1942, c’est le « brusque transfert » au camp allemand de Royallieu à Compiègne [3] (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). À la fin du mois, Roland Lebel se trouve assigné au bâtiment C5, chambre 14.

Une deuxième intervention préfectorale a eu lieu le 3 août, alors que le départ pour Auschwitz date de près d’un mois.

Entre fin avril et fin juin 1942, Roland Lebel est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande, en application d’un ordre de Hitler.

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

TransportAquarelle

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Roland Lebel est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 45739, selon les listes reconstituées. La photo du détenu portant ce matricule n’a pas été retrouvée.

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

© Mémoire Vive 2017.

© Mémoire Vive 2017.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib (le premier créé).

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, une moitié des déportés du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp. Aucun document ni témoignage connu ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Roland Lebel.Il meurt à Auschwitz le 18 septembre 1942, alors qu’a lieu une grande sélection des “inaptes au travail” à l’intérieur du camp au cours de laquelle 146 des “45000” sont inscrits sur le registre des décès en deux jours (probablement tués d’une piqûre intracardiaque de phénol ou gazés [4]). Il a 22 ans.

Il est déclaré “Mort pour la France” (5-12-1947). La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 10-02-1994).

Notes :

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] L’action de la place de l’Arsenal et la rafle de février 1942 : « Le 23 février 1942, place de l’Arsenal au Havre, les jeunes des premiers “Bataillons de la Jeunesse” incorporés dans l’O.S., attaquent à la grenade un détachement de l’armée allemande. L’O.S. est l’ Organisation Spéciale qui à partir de septembre 1940 est la structure militante chargée de la protection des colleurs d’affiches et desdistributeurs de tracts, elle est devenue le premier cadre de la résistance armée. Il y a là Michel Muzard, Jean Hascouet et le groupe “Léon Lioust”. C’est une des premières attaques d’un détachement de l’armée allemande dans la France occupée. » Albert Ouzoulias, Les bataillons de la Jeunesse, Éditions Sociales, Paris 1967, p. 201, 202.

Claude-Paul Couture désigne comme auteur de l’attentat « le groupe Chatel de la 2e Cie FTP », En Seine-Maritime de 1939 à 1945, CRDP de Rouen, 1986, p. 15., « sans avoir connu la raison exacte de son arrestation ». En représailles à cette action, il y aura de nombreuses arrestations d’otages et vingt seront fusillés le 31 mars suivant.

AVIS

De nouveau, un attentat a été commis au Havre contre l’armée allemande et cela contre une colonne en route.

Jusqu’à présent, le coupable n’a pas été découvert.

Si, dans un délai de douze jours, c’est-à-dire jusqu’au 6 mars 1942 à midi, le coupable n’est pas retrouvé, trente communistes et juifs, parmi lesquels le coupable doit être recherché, seront fusillés sur l’ordre du Militaerbefehlshaber in Frankreich.

Pour éviter cette sanction, la population est invitée à coopérer de toutes ses forces à la recherche et à l’arrestation du coupable.

Der Chef des Militaerbefehlshaber in Frankreich

Von der Lippe, Generalleutnant

Journal de Rouen du 25 février 1942.

AVIS

Le 23 février 1942, au Havre, on a jeté un engin explosif sur une colonne de route de la Kriegsmarine. Deux soldats allemands ont été blessés. Jusqu’à aujourd’hui, malgré ma demande à la population havraise, les auteurs de cette attaque si lâche sont restés inconnus.

En suite, le vom Frankreich a ordonné, comme je l’ai menacé l’autre jour, la fusillade de communistes et juifs – dont appartiennent les malfaiteurs – pour expier cette nouvelle attaque.

La fusillade a été exécutée aujourd’hui.

Saint-Germain-en-Laye, le 31 mars 1942

Der Chef des Militaerverwaltung Bezirkes A.

Gez : Von der Lippe, Generalleutnant

Journal de Rouen des 4 et 5 avril 1942.

[3] Sous contrôle militaire allemand, le camp de Royallieu a d’abord été un camp de prisonniers de guerre (Frontstalag 122), puis, après l’invasion de l’URSS, un « camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs ». À partir de septembre 1941, on y prélève – comme dans les autres camps et prisons de zone occupée – des otages à fusiller. À partir du 12 décembre 1941, un secteur du sous-camp C est réservé aux Juifs destinés à être déportés à titre de représailles. Le camp des Juifs est supprimé le 6 juillet 1942, après le départ de la plupart de ses internés dans le convoi transportant les otages communistes vers Auschwitz. Les derniers détenus juifs sont transférés au camp de Drancy (Seine / Seine-Saint-Denis).

[4] Les chambres à gaz du centre de mise à mort situé à Birkenau fonctionnent principalement pour l’extermination des Juifs dans le cadre de la “Solution finale”, mais, jusqu’en mai 1943, elles servent également à éliminer des détenus, juifs ou non, considérés comme “inaptes au travail”. Cette opération a commencé en avril 1941, dans d’autres camps, sous le nom de code 14 f 13. Les détenus d’Auschwitz-I sélectionnés pour la chambre à gaz sont amenés en camions à Birkenau. Quelquefois, ils attendent la mort au Block 7 de ce camp.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 150 et 153, 376 et 410.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Haute-Normandie réalisée à Rouen en 2000, citant : Claude-Paul Couture, chercheur, “En Seine-Maritime de 1939 à 1945”, CRDP Rouen,1992, pages 15 et suivantes – Liste établie par Louis Eudier (45523), du Havre, en 1973 – Acte de décès du 7 février 1947 – Archives municipales du Havre (Madame S. Barot, Conservateur, 18/6/1992) – Récit « Lacoudure » : L’inexorable destin d’otage.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 700 (31478/1942).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 21-04-2014)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.