Jean, Henri, Philibert naît le 17 décembre 1892 à Romans-sur-Isère (Drôme – 26), à l’hospice de la ville, fils de Mélanie Philibert, 21 ans, domestique, née à Coucouron (Ardèche), domiciliée à Valence (26) ; la suite de son trajet de vie est inconnu…
En 1912, à la veille de son incorporation pour le service militaire (20 ans), Jean Philibert habite au 66 rue Michelet à Alger (en Algérie, alors “département français” !), et travaille comme boulanger. Sur le feuillet de son registre matricule (n° 862), sa mère est déclarée « feue » (décédée). Début octobre 1913, il est incorporé au 142e régiment d’infanterie. Mais, le 29 octobre suivant, la commission de Montpellier le réforme n° 2 pour « Myopie de 8 degrés à droite et de 10 degrés à gauche, avec taies cornéennes des deux yeux ; acuité visuelle de 1/10e à droite et de 1/8e à gauche après correction ; staphylomes postérieurs » (lésion du globe oculaire se caractérisant par une déformation de la coque de l’œil apparaissant sous forme de saillie).
Le 16 janvier 1913, le tribunal civil d’Alger le condamne à un mois d’emprisonnement et vingt-cinq francs d’amende pour violence et outrage à l’encontre de la force publique (?) ; peine ultérieurement amnistiée.
Au début de la guerre 1914-1918, le Conseil de révision d’Alger le maintien réformé lors de sa séance du 13 novembre 1914, en application du décret du 9 septembre précédent. Le 3 mai 1917, la Commission spéciale de réforme de la Seine le maintien réformé n° 2 pour « la vue » (sic !).
En janvier 1917 – selon le feuillet de son registre matricule -, il habite au 48 rue de Charles X (?) à Paris (depuis 1830, la rue Charles-X, voie débaptisée, constitue une partie de la rue La Fayette ?).
Début 1919, Jean Philibert, toujours boulanger, habite au 31 rue Edgard Quinet à Puteaux (Seine / Hauts-de-Seine – 92) [1].
Le 25 février 1919, il se marie avec Anne Marie Léocadie Pinon, née le 23 juin 1898 à La Bosse (Ille-et-Vilaine), “journalière”, qui habite à la même adresse avec sa propre mère ; de son côté, la mère de Jean Philibert est absente à la cérémonie : « disparue »…
Le 15 janvier 1921, Jean Philibert est nommé concierge titulaire à la ville de Puteaux, gardien de la salle des fêtes de la commune – qui deviendra théâtre – au 3 rue Henri-Martin (l’école des garçons se trouvant de l’autre côté de la rue). Ils emménagent tous les trois dans un logement de fonction.
Le 7 avril 1923, Anne Marie décède à leur domicile, âgée de 25 ans (cause inconnue).
Le 27 juin 1925 à Puteaux, Jean Philibert se marie avec Louise Hinault, née le 20 janvier 1899 (26 ans) à Trégueux (Côtes-du-Nord / Côtes-d’Armor), alors cuisinière domiciliée à Bois-Colombes. Ils auront deux enfants : Ginette, née le 18 juillet 1926 à Paris 8e, et Serge, né le 2 juin 1932 à Paris 18e.
Le 21 avril 1926, il est nommé cantonnier titulaire à la ville d’Ivry-sur-Seine (Seine / Val-de-Marne – 94). Cependant (?) le couple habite alors au 53 boulevard Richard Wallace à Puteaux… (sur le registre de recensement, aucune profession n’est mentionnée).
Le 1er août de la même année, il est nommé cantonnier à la ville de Clichy-la-Garenne [2] (92), exerçant les fonctions de concierge de l’école Paul-Bert au 3, rue Gobert (devenue rue du Docteur-Calmette). Louise, son épouse, intègre le personnel communal de Clichy en 1929, comme femme de service.
En janvier 1928, le service des Renseignements généraux de la Préfecture de police ouvre un dossier à son nom. Jean Philibert y est désigné comme membre du Syndicat unitaire des employés et ouvriers des communes de la Seine, membre du “sous-rayon de Clichy” (7e rayon) de la Fédération parisienne du Parti communiste, affecté à la cellule 399 de Communaux de Clichy.
Le 6 décembre 1940, il est arrêté une première fois à Clichy par la police française pour « reconstitution de ligue dissoute » (le Parti communiste a été interdit à l’automne 1939) ; en même temps qu’Alexandre Antonini (à vérifier !).
Le 28 janvier 1941, au cours d’une perquisition opérée à son domicile par le commissaire de police de Clichy – lors de laquelle sont saisis « divers livres et documents révolutionnaires antérieurs au décret de dissolution du Parti communiste » – il déclarerait à son épouse : « Laisse-les chercher. Nous aurons notre revanche et les rôles changeront », ajoutant en direction des agents « Ce n’est pas en perquisitionnant chez moi que vous me ferez changer d’opinion » (… suggérant une forme d’intimidation policière). Le commissaire le soupçonne de n’être pas « étranger aux distributions de tracts effectuées fréquemment dans la localité ».
Le 24 juin 1941, alors qu’il est presque aveugle, Jean Philibert est de nouveau arrêté à son domicile par la police française à la demande du commissaire de police de Clichy. Sur une liste dressée à cet effet, il est inscrit parmi neuf militants, dont Jean Maretheu, Alexis Martin, Marcel Poullain, Pierre Primel, Maurice Pruniaux… Lui-même y est désigné comme « meneur des plus actifs, élément dangereux ». Le préfet de police a signé l’arrêté ordonnant son internement administratif « en application du décret du 18 novembre 1939 ». Mais, en réalité, il est pris dans le cadre d’une vaste opération menée en concertation avec l’occupant, conséquence directe en France de la rupture du pacte germano-soviétique. En effet, pendant quelques jours, plusieurs dizaines de militants de Paris et de la “petite couronne” arrêtés dans les mêmes conditions sont aussitôt conduits dans la cour de l’Hôtel (de) Matignon [3], alors désigné comme siège de la Geheime Feldpolizei (GFP), pour y être “mis à la disposition des autorités d’occupation” [4]. Tous sont ensuite regroupés au Fort de Romainville, sur la commune des Lilas (Seine / Seine-Saint-Denis), premier élément du Frontstalag 122 ; considérés comme étant en transit, ils ne sont pas enregistrés sur les registres du camp.
Le 27 juin, Jean Philibert est interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), Frontstalag 122 – Polizeihaftlager. Enregistré sous le matricule 386, il fait partie des militants qui inaugurent ce camp de police. [5]

Le camp vu depuis le mirador central.
Les “politiques français” étaient dans le secteur constitué par la ligne de bâtiments de gauche (“camp communiste”)
Photo Hutin, Compiègne, carte postale. Droits réservés.
Le 5 janvier 1942, le maire de Clichy (ou le président de la délégation spéciale ?) prend un arrêté qui le relève de ses fonctions, avec effet rétroactif au premier juillet 1941.
Entre fin avril et fin juin 1942, Jean Philibert est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).
Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.
Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.
Le 8 juillet 1942, Jean Philibert est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I), peut-être sous le numéro 45978, selon les listes reconstituées (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).
Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.
Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib (le premier créé).
Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.
Le 13 juillet, après l’appel du soir, une moitié des déportés du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp. Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Jean Philibert.
Il meurt à Auschwitz le 14 octobre 1942, selon l’acte de décès établi par l’administration SS du camp (Sterbebücher).
Sa fille Ginette est embauchée le 1er octobre 1943 à la mairie de Clichy, comme employée aux écritures. Elle en part le 7 avril 1945.
Jean Philibert est homologué comme “Déporté politique” en 1954. La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (14-12-1997).
Une cellule du PCF de Clichy a pris son nom.
Notes :
Jean Lyraud (né le 28 septembre 1897 à La-Jonchère-Saint-Maurice, 87 ; déporté à Sachsenhausen le 24 janvier 1943). Le 26 juin, à 5 heures du matin, il est réveillé par des policiers français : « Veuillez nous suivre au poste avec une couverture et deux jours de vivres. » Un autobus le prend bientôt avec trois autres personnes arrêtées. Le véhicule fait le tour des commissariats de Montreuil et du 11e arrondissement. Après un crochet à l’hôtel Matignon où les “internés administratifs” sont livrés à l’armée d’occupation, c’est le transport jusqu’au Fort de Romainville où ils passent la nuit dans les casemates transformées en cachots. « Le lendemain 27 juin dans l’après-midi, nous embarquons en gare du Bourget dans des wagons spéciaux pour Compiègne. Nos gardes ont le revolver au poing et le fusil chargé, prêts à faire feu. Dans la soirée nous arrivons au camp. Quelques jours après, d’autres contingents de la région parisienne nous rejoignent. »
Henri Pasdeloup (déporté à Sachsenhausen le 24 janvier 1943), cheminot de Saint-Mihiel (Meuse), est arrêté le 23 juin 1941 par la Gestapo qui le conduit à la prison de la ville. Le 27 juin, avec d’autres détenus emmenés à bord de deux cars Citroën, il arrive devant le camp de Royallieu vers 16 h 30 : « À l’arrivée face au camp, nos gardiens nous font descendre. Alignement sur la route, comptages et recomptages. En rangs par trois nous passons les barbelés… À 19 heures, environ 400 prisonniers en provenance de la région parisienne entrent en chantant L’Internationale… Le lendemain 28 juin, réveil à 7 heures : contrôle d’identité, toise, matricule. J’ai le numéro 556. Pour notre groupe de la Meuse, cela va de 542 à 564. Ceux de la région parisienne, bien qu’arrivés après nous, sont immatriculés avant… »
Henri Rollin : « Le 27 juin 1941, vers 6 heures de matin, ma femme et moi nous sommes réveillés par un coup de sonnette. Trois inspecteurs de la police française viennent nous arrêter ; perquisition rapide sans résultat (nous avions la veille au soir distribué les derniers tracts que nous avions). Nous arrivons à l’hôtel Matignon où nous trouvons de nombreux cars et camions, résultat d’une rafle dans toute la région parisienne. Nous sommes remis par la police française aux autorités allemandes. Au moment de ma remise aux Allemands, j’ai aperçu qu’on leur donnait une petite fiche portant mon nom et la mention “communiste”, soulignée à l’encre rouge. Nous subissons un court interrogatoire d’identité… Attente… Vers la fin de l’après-midi, départ en car. Arrivée au fort Romainville, fouille, identité. Départ de Romainville le 1er juillet, au matin, par train spécial et bondé au Bourget, arrivée l’après-midi à Compiègne. Le lendemain, même cérémonie, refouille et identité, ensuite la vie de camp... »
Sources :
Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 381 et 416.
Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Paris (2002), citant : Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen (fichier central) – Témoignage de René Petitjean, de Clichy – Archives municipales de Clichy.
Archives communales de Romans-sur-Isère, archives en ligne : état civil, registre des naissances de l’année 1892, acte n°402 (cote E109, vue 206/236).
Archives communales de Clichy : listes électorales, archives de la section locale de la FNDIRP.
Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 3, page 924 (36108/1942).
Archives de la préfecture de police (Paris / Seine), Service de la mémoire et des affaires culturelles (SMAC), Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : dossier individuel au cabinet du préfet (1 W 656-29257).
SHD, Vincennes : GR 16 P 474020, PHILIBERT, Jean Henri, né le 17.12.1892 à Romans-sur-Isère, Drôme > non homologué.
MÉMOIRE VIVE
(dernière mise à jour, le 29-09-2026)
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En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.


