Collection André Lermite – Droits réservés.

« Marguerite, de Nantes… c’est tout ce que nous savions d’elle », écrira Charlotte Delbo en 1965…

Marguerite, Marie, Philomène, Henriette Joubert nait le 25 février 1910 à Vallet (Loire-Inférieure / Loire-Atlantique [1] – 44), fille de Pierre Joubert, 34 ans, ouvrier-maçon puis employé d’assurance, et de Marguerite Potier, 24 ans, couturière, son épouse. Elle a deux frères : Pierre, né en 1905, et Emmanuel, né en 1913.

Durant la Première Guerre mondiale, la famille s’installe à Nantes (44). Les enfants sont scolarisés dans l’école catholique Saint-Joseph, rue d’Allonville (son frère cadet deviendra professeur de lettres, proche des Croix-de-Feu)..

À douze ans (1922), après que Marguerite ait obtenu le Certificat d’études primaires, ses parents l’envoient à l’École Primaire Supérieure de Nantes. Dans la même période, elle se découvre « souverainement libre grâce à (sa) faculté d’écrire », essentiellement de la poésie.

À l’automne 1926, elle est admise à l’École normale d’institutrices de Nantes.
Mais, en avril 1927, une vague de tuberculose se répand parmi les pensionnaires. Étant au nombre des malades, Marguerite est renvoyée chez ses parents, qui l’isolent dans sa chambre.

Au bout d’un an, elle est admise au sanatorium mutualiste pour instituteurs de La Sainte-Feyre (Creuse).

Le sanatorium de La Sainte-Feyre.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Après une quarantaine d’observation dans sa petite chambre individuelle, Marguerite Joubert peut rejoindre les autres malades, au réfectoire et dans la coursive de cure air/soleil.

Sanatorium de la Sainte-Feyre. Galerie réservée aux enseignantes.
Carte postale, sans date. Collection Mémoire Vive.

Au gré des entrées et sorties, voire des décès, une micro-société improvisée et mouvante se constitue réunissant certaines d’entre elles autour de la littérature et de pratiques de sociabilité contrevenant aux règles de l’établissement. Au sein de ce cénacle, on trouve Marcelle B. – admise en 1927 et surnommée “Ultraviolette” en raison de la répétition des séances de radiothérapie reçues -, Hélène, Thérèse, Madeleine Clouet… Marguerite Joubert, que certaines surnomment “Bijou” ou “Mademoiselle Joujou”, leur donne à lire ses poèmes.

Le sanatorium recevant également des enseignants masculins dans une aile distincte, Marguerite est encouragée dans son écriture par un “admirateur”, un instituteur plus âgé et déjà marié, Simon Albert.

En août 1929, Marguerite – accompagnée de Thérèse – rejoint Marcelle et son amie Hélène à Briançon (Hautes-Alpes), où celles-ci se sont installées depuis le printemps. Thérèse succombe à la maladie dans ses bras. Quand Hélène, la plus jeune des quatre, qui survit avec un seul poumon, s’affaiblit, Marguerite, effrayée, abandonne la petite bande et retourne à La Sainte-Feyre.

Au début de l’été 1930, son amie Madeleine Clouet sort du sanatorium.

En octobre 1930, Marguerite Joubert est affectée comme institutrice sur un poste isolé à la campagne, à Saint-Julien-de-Vouvantes (44). Cette solitude lui convient, lui permettant de mener réflexion et correspondance.

De son côté, après sa propre guérison, Simon Albert a été nommé à l’école pour garçons de Portes-les-Valences (Drôme). Dans les longs courriers qu’il lui adresse ensuite, il poursuit l’initiation de Marguerite Joubert au communisme, la menant à l’adhésion et au militantisme [x].

Cependant, la santé de celle-ci reste fragile : en raison de rechutes de tuberculose, elle obtient des congés de longue durée en 1932-1933 (occasionnant un nouveau séjour à La Sainte-Feyre ? à vérifier…).

Quand elle est affectée à Ancenis (44), Marguerite Joubert forme un Syndicat CGT Unitaire dont elle devient la secrétaire. Elle tente également de constituer un syndicat de pêcheurs de la Loire.

Elle correspond avec l’écrivain André Gide, chef de file des rédacteurs de La Nouvelle Revue Française (NRF). En novembre 1933, dans son Tableau de la Poésie en France (II), la revue littéraire (n° 242) publie un de ses poèmes intitulé « Vision ».

Au cours de l’été 1932, Marguerite séjourne chez Simon Albert et son épouse Marie (“Mimi”) à Portes-les-Valences.

Le 7 janvier 1935, son amie Madeleine Clouet, 25 ans, décède à l’hôpital (où ?) où elle a été admise en urgence. Témoignant de son affection, Marguerite lui dédit un court poème qui sera transmis à sa famille.

Ayant été nommée titulaire de l’Enseignement, Marguerite Joubert adhère au Syndicat National des Instituteurs où elle rencontre André Lermite et Alphonse Braud, deux instituteurs militants originaires de Chantenay. Ils rejoignent tous les trois le Groupe des jeunes, une tendance syndicale minoritaire proche du parti communiste qui milite pour que le syndicat des instituteurs, affilié à la CGT, se rapproche des syndicats enseignants de l’autre grande confédération syndicale, la CGTU. Mais les oppositions sont fortes et la plupart des membres du Groupe des jeunes sont exclus de leur syndicat au début de 1935. Pourtant la montée du fascisme en France et en Europe pousse les militants à s’unir. Les syndicats enseignants opposés fusionnent à la fin de 1935, quelques mois avant la CGT et la CGTU. Les exclus retrouvent leur place dans les nouvelles structures syndicales unifiées.

Vers cette époque, la Sûreté nationale repère Marguerite Joubert comme membre du « Front mondial contre le fascisme et la guerre » (de la section locale du Mouvement Amsterdam-Pleyel ?), diffusant par ailleurs La Vie ouvrière, L’Avant-Garde et L’Humanité.

Une période de deux ans d’intense activité s’ouvre alors pour Marguerite Joubert qui est très présente lors des débats sur l’union syndicale. Elle prend des responsabilités dans la nouvelle fédération enseignante et dans le nouveau syndicat des instituteurs. Elle y a obtenu la création d’une Commission des jeunes où elle s’occupe de la défense des intérêts des instituteurs débutants et elle prend en charge la rubrique intitulée la « Page des jeunes » dans le bulletin syndical. Elle y multiplie les initiatives proposant enquête, entraide, sorties communes, mais aussi information syndicale et lutte pour les salaires.

À partir de 1937 et plus encore de 1938, les crises politiques en Europe et la fin du Front populaire accentuent les tensions entre la majorité socialiste et la minorité communiste du syndicat. En décembre 1937, Marguerite Joubert est critiquée par son syndicat pour des propos qu’elle a tenus sur l’école lors d’une conférence du parti communiste. La question de la compatibilité de ses deux engagements est posée. Elle se défend dans deux articles publiés dans le bulletin en 1938, mais sa rubrique disparaît. Elle reste toutefois membre du syndicat jusqu’en 1939.

À la rentrée 1937, après avoir été affectée un temps au Gavre, elle obtient un poste à Bouaye – en bordure nord du lac de Grand-Lieu – se rapprochant ainsi de Nantes. L’école publique de filles, située au 1, place du Bois-Jacques (devenue aujourd’hui le Foyer Marcel Herbreteau de l’Amicale laïque), comporte deux classes ; Marguerite y est chargée de celle des petits. Pendant la semaine, elle partage avec l’autre institutrice un appartement dans une maisonnette de fonction accolée à l’arrière de l’école.

Bouaye. L’ancienne école publique de filles, aspect en 2022.
Google-View, droits réservés.

Le 10 novembre 1938, à Chantenay (quartier de Nantes) [2], Marguerite Joubert, 28 ans, se marie avec André Lermite, 30 ans, le collègue avec lequel elle a milité sur le plan syndical et politique. Les témoins au mariage sont un autre instituteur de Nantes et Alexandre Lermite, oncle d’André, agriculteur à Mouzeil et maire de cette commune (44).

Nantes-Chantenay, la mairie-annexe.
Carte postale non datée. Collection Mémoire Vive.

Collection André Lermite – Droits réservés.

Ils s’installent dans la maison des parents de celui-ci, tenue Gouleau (peu après dénommée rue Ferdinand-Buisson) [3], canton n° 6 de Nantes, limitrophe de Chantenay ; la maison est cadastrée au n° 27 (aucune plaque commémorative…). Ils y disposeront d’un bureau de travail, d’une cuisine, d’une salle à manger, d’une véranda, d’un cabinet de toilette, de deux chambres à coucher, d’un débarras et d’un grenier.

Le 22 août 1939, Marguerite donne naissance à leur fils : André, Jean.

Marguerite et son fils.
Collection André Lermite. Droits réservés.

En 1939, André Lermite est mobilisé dans un dépôt d’artillerie à Bordeaux, puis, une fois la guerre commencée (à préciser…), il est affecté dans les services auxiliaires. N’ayant pas été fait prisonnier, il revient à Nantes en juillet 1940.

Le 18 mars 1941, le Directeur de l’Enseignement primaire auprès du Secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse du gouvernement de collaboration. écrit au préfet de Loire-Inférieure : « Je vous prie d’exercer une surveillance stricte sur les instituteurs dont les noms suivent qui m’ont été signalés dans votre rapport du 11 décembre 1940 : M. Braud, instituteur à Nantes, Mme Gallet, institutrice à Trignac, M. et Mme Lermite, instituteurs à Nantes, M. Viaud, instituteur à Chateaubriand. Vous voudrez bien prendre à leur encontre toute mesure que leur attitude imposerait ou qu’exigeraient les circonstances, et ensuite m’en rendre compte. »

Le 7 avril 1941, espérant échapper à la répression, Marguerite doit rédiger à destination de |’Inspection académique une lettre réaffirmant qu’elle a volontairement quitté le Parti communiste et désapprouvé le pacte germano-soviétique.

Le 22 et/ou 23 juin, une première vague d’arrestations opérée par la police militaire allemande (Geheim FeldpolizeiGFP) frappe l’agglomération de Nantes [2] : son collègue et ami Alphonse Braud est arrêté.

Le 9 juillet 1941 à 6 heures de matin, André Lermite est arrêté chez lui par la police française, de même qu’Alphonse Filloleau et Jean Raynaud, qui seront déportés avec lui. Tous trois sont « conduits aussitôt au camp du Champ de Mars » de Nantes.

Le 12 juillet, André Lermite est parmi les vingt-quatre communistes (dont les dix futurs “45000” de Loire-Atlantique) transférés avec sept Russes (juifs) au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Une semaine après son arrivée, le 19 juillet 1941, il est autorisé à donner de ses nouvelles à son épouse en utilisant une carte officielle allemande de seulement sept lignes, conçue à l’origine pour les prisonniers de guerre (Postkarte, Kriegsgefangenenlager). Il dit espérer être libéré rapidement.

Le 28 août, Marguerite est victime d’une lettre de dénonciation adressée au préfet de la Loire-Inférieure : « Monsieur, si vous désirez que les incidents de Versailles (?) ne se produisent pas à Nantes, faites surveiller Madame Lermitte, institutrice, habitant près de la place Lechat. Son mari a été déjà ramassé comme communiste, mais elle continue la propagande dans tout Chantenay. Elle assure que les salaires seront payés (par la “solidarité”) à tous ceux qui iront dans les camps de concentration (désignant ici les centres d’internement français). Elle encourage le sabotage. Pourquoi l’administration de l’Enseignement qui a eu des plaintes n’a-t-elle prise des sanctions ??? Il y a certes dans cette administration beaucoup de ses amis. »

Le 5 juillet 1942, André Lermite écrit à sa famille une lettre dont il ne semble pas imaginer qu’elle puisse être la dernière.

Le lendemain 6 juillet à l’aube, il fait partie des 1175 détenus conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Après un voyage de deux jours et demi, ils sont enregistrés au camp souche d’Auschwitz le 8 juillet. Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau. Le 13 juillet, après l’appel du soir, André Lermite est dans la moitié des déportés du convoi sélectionnés pour rester dans ce sous-camp, alors que les autres sont ramenés à Auschwitz-I. Il n’aura pas l’occasion d’écrire à ses proches pour leur faire connaître sa situation… Il y succombe un mois plus tard, le 7 août 1942 ; selon des témoignages de ses camarades rescapés, il aurait été gazé.

Le 5 septembre 1942, Marguerite Lermite est arrêtée à son tour au Boulay, lieu-dit de la commune de Mouzeil (44), où elle est en vacances avec ses beaux-parents et son fils. Alexandre Lermite, oncle d’André, est agriculteur et maire de cette commune. Marguerite se sentait menacée et songeait à se cacher quand elle est tombée malade. Tenue au lit par une forte fièvre due à un abcès dentaire, elle n’a pu mettre son projet à exécution. Des inspecteurs de la 4e brigade de police judiciaire d’Angers arrivent dans la nuit et l’emmènent en voiture. Les grands-parents disent au petit, âgé de trois ans, que sa mère est partie dans une clinique.

Malade, Marguerite Lermite est d’abord soignée à la maison d’arrêt de Nantes, alors située rue Descartes, près du Palais de Justice, puis écrouée à la fin septembre à la maison d’arrêt de la Roche-sur-Yon (Vendée – 85), boulevard d’Angleterre, qui intègre un quartier pour femmes. À la fin octobre, elle est transférée avec d’autres communistes – très probablement en détention allemande – à la maison d’arrêt de Fontenay-le-Comte (85), aujourd’hui au 30 rue Rabelais, réouverte pour y interner des résistants (après avoir été fermée en avril 1934).

Le 13 janvier 1943, Marguerite Lermite écrit depuis sa prison une dernière lettre adressée à ses parents.
« Bien chers Maman et Papa, je reçois juste votre lettre du 4 au moment de vous écrire. Hélas, il n’y a actuellement rien de changé pour moi ; calme plat supporté patiemment. Je continue à ne pas comprendre pourquoi on me maintient en prison après des enquêtes qui n’ont pu qu’être favorables. À vrai dire, j’ai cessé d’attendre un dénouement ; cela viendra peut-être me surprendre au moment où je n’y penserai pas. Ce serait une heureuse surprise. En attendant, il faut être raisonnables ; vous savez que je n’ai pas à souffrir matériellement et j’espère que vous avez confiance en ma tête solide ! Mais que Maman ne s’occupe pas du train de La Rochelle (?) ; rien n’est plus démoralisant que ces espoirs retombés. Pensez qu’au moins, lorsqu’il pleut et vente, je suis à l’abri et même au chaud. Si seulement je pouvais en penser autant d’André…
Le colis du 9 ne contenait pas la photo de mon beau petit skieur (?) ; je l’attends dans le prochain.
De temps en temps, j’examine mes photos : c’est une joie.
Merci à tous ceux qui ont participé à ce colis, vous, mes beaux-parents, mon éleveurs d’abeilles (?) : c’est très bon de sentir qu’on est pas oublié. 3 kg, cela fait beaucoup. Si vous voulez, complétez avec un bout de pain, j’en fait griller. Ou diminuez le poids.
Les Delpeyron (?) ont … (suite restant à transcrire) ».
À cette date, 13 janvier, Marguerite Lermite n’apparaît plus dans les listes d’effectifs de la prison !

À la mi-janvier 1943, elle est transférée, seule, au fort de Romainville, sur la commune des Lilas (Seine / Seine-Saint-Denis), où elle arrive une semaine avant le départ. Le 15 janvier, elle y enregistrée (sous le matricule 1446) en même temps que les dames Gigand (Marie et ses filles Armande et Odette) et Richier (Sophie et sa fille Andrée), transférées depuis le quartier allemand de la prison de Saint-Quentin (Aisne), ce qui explique que leurs compagnes de déportation rescapées les aient peu connues ; elles sont assignées à la salle 203 bis.

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne ; leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » (transférée à Compiègne le 22.1 ). Le lendemain, Marguerite Lermite fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt pour femmes de l‘établissement pénitentiaire de Fresnes et une du Dépôt de la préfecture de police à Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Mais Betty Jégouzo confirme ce départ en deux convois séparés, partis un jour après l’autre du Fort de Romainville. Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL [2] Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

Marguerite Lermite y est enregistrée sous le matricule 31835. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie allemande : vues de trois quarts avec un couvre-chef (foulard), de face et de profil. La photo d’immatriculation de Marguerite Lermite (31835) faisait partie de celles qui n’avaient pas été identifiées par les rescapées ou les familles jusqu’en novembre 2009 ; elle a été reconnue par comparaison avec un portrait civil d’avant guerre.

Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Marguerite Lermite meurt au camp de femmes de Birkenau le 18 mars 1943, selon l’acte consigné dans le registre des décès du camp (Sterbebücher). Aucune rescapée n’a pu témoigner sur sa mort, selon Ch. Delbo.

Le 28 avril 1943, le préfet de la « Loire-Inférieure », avisé par les autorités d’occupation, a envoyé à l’inspecteur d’académie de Nantes la note suivante :

Nantes, le 28 avril 1943

Préfecture de la Loire-inférieure Cabinet Référence HB MF Le Préfet de la Loire-Inférieure à Monsieur l’Inspecteur d’académie, Nantes Objet : s s de Mme Lermite, née Joubert. La police allemande de sûreté m’a fait savoir, à la suite d’une information qu’elle a reçue, que Mme Lermite, Marguerite, née Joubert, institutrice à Bouaye, est décédée le 18 mars 1943 à 6 h 30, à la suite d’une entérite aigüe chez un sujet de faible constitution, à l’infirmerie du camp de concentration d’Auschwitz où elle était internée.

Le préfet : signé Dupard.

Pour copie conforme, L’inspecteur d’académie.

Après la guerre, Marguerite Lermite a été reconnue membre du Front National (certificat d’appartenance au Front National [x], 19 mars 1947) et de la résistance intérieure. On lui a également attribué le titre de Combattant volontaire de la résistance ainsi que la Croix de guerre à titre posthume.

À une date restant à préciser, l’ancienne école de filles de Bouaye a changé d’affectation pour devenir le foyer Marcel Herbreteau, abritant l’Amicale Laïque.

Le 26 mai 2010, dans la bibliothèque municipale de Bouaye, est inaugurée une salle dédiée à Marguerite Lermite. À cette occasion est présentée une exposition de cinq panneaux historiques résultant du projet pédagogique conduit par Renaud Avez, professeur d’histoire-géographie au lycée Alcide d’Orbigny de la commune, avec Mesdames Dejust et Fradin, et les élèves de la classe 2009-2010 de première STG 1 du lycée ; travail effectué en relation avec André Lermite, fils d’André et Marguerite Lermite.

Au cours de l’automne 2020 (date à vérifier…), lors du second confinement décrété au cours de l’épidémie de Covid, le journaliste et écrivain Christophe Boltanski quitte son appartement parisien pour se réfugier avec ses deux filles dans une petite maison héritée de sa famille maternelle, située au bout d’une petite presqu’île près du port de Barfleur, dans le Val de Saire (Manche). Alors que lui-même évitait jusque-là d’explorer les rangements et recoins de la demeure, fréquentée dans son enfance sous la férule de sa grand-mère, ses filles entreprennent – afin de conjurer l’ennui – de la « retourner de fond en comble ». Dans le grenier, elles découvrent une vieille boîte de biscuits rongée par la rouille et renfermant un lot de vieux papiers, des lettres et des poèmes non signés.

Souhaitant en identifier l’autrice, Christophe Boltanski se lance bientôt dans une enquête afin – en premier lieu – de mieux “situer” sa famille maternelle. Ses recherches l’amènent à découvrir l’existence de Madeleine Clouet, une sœur de sa grand-mère qui fut pensionnaire du sanatorium de La Sainte-Feyre dans une période où elle a pu intégrer le petit cercle de malades auquel appartenait alors Marguerite Joubert. Sa grand-tante a fait partie de celles et celui qui ont collecté les poèmes de la jeune institutrice nantaise. Au cours de la rédaction de son récit – intitulé Le trait de côte -, l’auteur obtient notamment des informations de la part de Renaud Avez, professeur d’Histoire, contributeur du Dictionnaire Maitron, et de Robin Hunzinger, cinéaste, dont la grand-mère Emma fut l’amie et la correspondante de Marcelle D., une pensionnaire du sanatorium et une des collectionneuses des dix-neuf poèmes de Marguerite Joubert rédigés dans cette période (voir sources).

Notes :

[1] Loire-Atlantique : département dénommé “Loire-Inférieure” jusqu’en mars 1957.

[2] Tenue : selon un vocabulaire spécifique à Nantes, le terme pourrait désigner à la fois un terrain et la voie qui lui donne accès (à vérifier…).

[3] Chantenay (“Chantenay-sur-Loire” ou “Chantenay-lès-Nantes”) : ancienne commune de Loire-Inférieure, située sur la rive droite de la Loire juste à l’ouest de Nantes, annexée à cette dernière en 1908 (7e arrondissement en 1926).

[3] Simon Albert : à l’automne 1939, après la rupture du pacte germano-soviétique, il déchirera sa carte du Parti communiste, puis obtiendra sa mutation à Alger, ville où il a grandit.

[4] La tenue Gouleau : lors de la délibération municipale du 30 novembre 1938, l’ancienne tenue Gouleau est dénommée rue Ferdinand-Buisson (1841-1932, ancien président de la Ligue des Droits de l’Homme ; elle a failli s‘appeler avenue de la Bizotière…). Selon un vocabulaire spécifique à Nantes, le terme “tenue” pourrait désigner à la fois un terrain et la voie qui lui donne accès (à vérifier…).

[4] KL : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 178-179.
- Renaud Avez, professeur d’histoire-géographie au lycée Alcide d’Orbigny de Bouaye (Loire-Atlantique), projet pédagogique conduit avec Mesdames Dejust et Fradin, pour la classe de première STG 1 année 2009-2010, ayant débouché sur une exposition dans la bibliothèque municipale. Travail effectué en relation avec André Lermite, fils d’André et Marguerite Lermite.
- Renaud Avez, site internet du Maitron en ligne : https://maitron.fr/joubert-marguerite-marie-philomene-henriette-epouse-lermite-pseudonymes-clement-jeanne-raquet-yves/
- Renaud Avez, site internet Nantes Patrimonia (nombreuses photos) : https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/marguerite-joubert-lermite.html – à écouter : un fichier audio de L’aventure Invisible, une série d’étrange miroir, en partenariat avec la Ville de Nantes : lecture d’éléments de sa biographie, poèmes, correspondance, documents… (durée 7’28 mn).
- Site des Archives de la ville et de la métropole de Nantes, archives en ligne : registres d’état civil, Recensements, Listes électorales, Cartes et plans
- Christophe Boltanski, Le trait de côte, éditions Stock, 01-2026 ; particulièrement les chapitres (“station” 8), Sainte-Feyres (bis), pages 162-184 ; “station 11”, Pointe de Néville, pages 232-234, 243-249, 252-258)
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 712 (acte n° 15644/1943).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 10-04-2026)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).