Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Victor, Albert, André, Martin naît le 6 mai 1918 à Paris 9e, chez ses parents, Émile Martin, 40 ans, cordonnier, alors mobilisé, et Angèle Decaestekker, 40 ans, couturière, son épouse, domiciliés au 39 rue de Chateaudun. Victor est le dernier-né d’une famille d’au moins cinq enfants comptant également Émile, né en 1905 à Bours (Pas-de-Calais), Hélène, née en 1906, Marie, née en 1913, et Alice née en 1915, toutes trois à Paris.

Rappelé à l’activité militaire par le décret du mobilisation générale du 1er août 1914, leur père a rejoint le 6e régiment territorial d’infanterie trois jours plus tard. Mais, dès le 14 septembre suivant, la Commission spéciale de Dunkerque l’a réformé n° 2 pour « bronchite chronique ». Le 8 mai 1915, tenant compte de son emphysème, la Commission spéciale de réforme de Paris l’a affecté au “service auxiliaire”. Le 30 juillet suivant, il a rejoint la 24e section de C.O.A. comme soldat de 2e classe. Le 27 janvier 1916, la Commission de réforme de Versailles l’a réformé temporairement 1re catégorie pour « emphysème, bronchite chronique ». Le 8 janvier 1917, la Commission de réforme de la Seine l’a classé de nouveau “service auxiliaire”. Il a été affecté à la 20e section de secrétaires d’état-major, puis à la 22e section d’infirmiers militaires de Paris. Le 17 février 1919, il est envoyé en congé illimité de démobilisation.

Le 14 janvier 1920, la 4e Commission de réforme de la Seine propose Émile Martin pour une pension d’invalidité temporaire de 30 % pour « bronchite chronique avec emphysème, tachycardie, crises d’asthme. Bon état général » (sic). Cependant, celui-ci décède « en son domicile » deux ans plus tard, le 10 janvier 1922, âgé de 43 ans.

Le 28 janvier 1925, son fils Victor (5 ans 1/2) est “adopté par la Nation” en vertu d’un jugement du Tribunal civil de la Seine.

Pendant un temps, celui-ci habite seul avec sa mère au 39, rue de Châteaudun. Au printemps 1936, il est employé chez Lesage, 13 rue Grange-Batelière (9e).

Victor Martin est  militant des Jeunesses communistes de 1936 à 1938.

À partir du 20 septembre 1937, il est cycliste au service photographique du journal quotidien Ce Soir, édité par le Parti communiste sous la direction de Louis Aragon et Jean-Richard Bloch, au 31 rue du 4-septembre (Paris 2e).

En octobre 1938, il est incorporé au 8e Zouaves à Mourmelon-le-Grand afin d’accomplir son service militaire ; il y reste mobilisé au début de la “drôle de guerre”.

Le 11 novembre 1939, à Paris 9e, Victor Martin – alors déclaré comme plombier « actuellement aux armées » – se marie avec Andrée Nère, née le 4 décembre 1921 à Fontenay-aux-Roses (Seine), vendeuse, habitant chez ses parents, dans un immeuble au 21, rue Turgot à Paris 9e.

Le 4 janvier 1940, Victor Martin est réformé temporairement « pour maladie de cœur et lésion pulmonaire ».

Du 15 février au 27 août suivant, il trouve un emploi de chauffeur-livreur chez Lévy-Février, 19 rue de l’Entrepôt (Paris 10e). Après ou avant cette période, il est aussi employé chez Bulard, 61 rue de la Pointe (Paris 13e), et chez De Fontaine, 60 rue Saint-André-des-Arts (6e).

À partir d’avril et jusqu’au moment de son arrestation, il est domicilié chez ses beaux-parents, rue Turgot.

À partir de septembre, il est inscrit au fonds de chômage de l’arrondissement.

Selon la police, il continue « la propagande clandestine dans le 9e arrondissement, servant d’agent de liaison et distribuant à d’autres militants des tracts ronéotypés et des papillons gommés ».

Le 8 novembre 1940, les services de la préfecture de police (« trois hommes en civil ») effectuent une perquisition à son domicile au cours de laquelle est seulement trouvé un livre de Jacques Duclos, Les droits de l’intelligence. Le lendemain, Victor Martin est placé sous mandat de dépôt : avec cinq autres jeunes militants parisiens, il est inculpé d’infraction au décret du 26 septembre 1939.

Palais de Justice de Paris, île de la Cité, Paris 1er. Tribunal correctionnel, un des porches du 1er étage. (montage photographique)

Palais de Justice de Paris, île de la Cité, Paris 1er.
Tribunal correctionnel, un des porches du 1er étage.
(montage photographique)

Le 16 janvier 1941, ils comparaissent devant la chambre des mineurs (15e) du Tribunal correctionnel de la Seine ; trois pères ont été convoqués à l’audience comme civilement responsables. Victor Martin est condamné à six mois de prison avec sursis. Tous se pourvoient en appel auprès du procureur de la République. Ils doivent passer devant la Cour d’appel de Paris le 17 février 1941 (date repoussée, voir plus loin…).

Victor Martin n’est pas libéré : le préfet de police de Paris signe un arrêté ordonnant son internement administratif. Dès le lendemain, 17 janvier, il est conduit avec 26 autres militants au camp français d’Aincourt Seine-et-Oise / Val-d’Oise), “centre de séjour surveillé” (CSS) créé en octobre 1940 dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt. Selon une autre source, il est écroué provisoirement à la Santé et ne serait transféré à Aincourt que le 25 janvier.

Tel qu’il est photographié, le pavillon Adrien Bonnefoy Sibour ne laisse pas entrevoir la grande forêt qui l’entoure et l’isole de la campagne environnante.

Tel qu’il est photographié, le pavillon Adrien Bonnefoy Sibour ne laisse pas entrevoir la grande forêt qui l’entoure et l’isole de la campagne environnante.

Le 18 janvier, Andrée Martin écrit au préfet de police pour lui demander où se trouve son mari et combien de temps celui-ci sera-t-il encore incarcéré.

En février, alors que les autorités françaises envisagent le transfert de 400 détenus d’Aincourt vers « uncamp stationné en Afrique du Nord », le docteur du centre dresse trois listes d’internés inaptes. Victor Martin figure sur celle des internés « non susceptibles absolus » en raison de son état général et de l’état de son cœur.

Le 4 février 1941, Andrée Martin donne naissance à leur fils Daniel.

Le 4 mars, elle écrit au préfet de Seine-et-Oise pour solliciter une permission exceptionnelle de sortie de son mari afin que celui-ci puisse voir leur enfant. Le haut fonctionnaire départemental renvoie la décision au préfet de police, direction des services des Renseignements généraux (la suite donnée est inconnue…).

Le 14 mars, Victor Martin est extrait du camp (avec André Bouchevereau) et conduit au Dépôt pour comparaître devant la Cour d’Appel qui confirme le premier jugement. Le 18, il est transféré à la Maison d’arrêt de la Santé (Paris 14e).

Le 23 mars, son épouse écrit au préfet de la Seine, à l’Hôtel de Ville de Paris, pour solliciter sa libération.

Le 25 mars, Victor Martin est ramené à Aincourt.

Le sanatorium de la Bucaille à Aincourt dans les années 1930. Le centre de séjour surveillé a été installé dans la longue bâtisse située au premier plan à gauche. Afin de pouvoir y entasser les détenus, il a fallu y transporter le mobilier des autres bâtiments. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le sanatorium de la Bucaille à Aincourt dans les années 1930.
Le centre de séjour surveillé a été installé dans la longue bâtisse située au premier plan à gauche.
Afin de pouvoir y entasser les détenus, il a fallu y transporter le mobilier des autres bâtiments.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 25 février 1942, la Feldkommandantur 758 de Saint-Cloud adresse au préfet de Seine-et-Oise un courrier intitulé : « Communistes du camp d’Aincourt susceptibles de travailler ». Trois listes sont exigées pour le 10 mars.

Dans le courrier de réponse du préfet de Seine-et-Oise – porté par moto le 12 mars – Victor Martin est inscrit parmi douze noms sur un « état des jeunes gens âgés de 21 à 27 ans, condamnés pour propagande communiste et qui ont été internés au centre d’Aincourt ».

Le 9 mai 1942, Victor Martin est parmi les quinze internés remis aux “autorités d’occupation” à la demande de celles-ci et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Un angle du camp de Royallieu vu depuis le mirador central dont l’ombre se profile sur le sol. Le renfoncement à droite dans la palissade correspond à l’entrée du Frontstalag 122.

Un angle du camp de Royallieu vu depuis le mirador central dont l’ombre se profile sur le sol.
Le renfoncement à droite dans la palissade correspond à l’entrée du Frontstalag 122.

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

TransportAquarelle

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Victor Martin est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45846 (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

© Mémoire Vive 2017.

© Mémoire Vive 2017.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib (le premier créé).

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, une moitié des déportés du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp. Aucun document ni témoignage actuellement connu ne permet de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Victor Martin.Il meurt à Auschwitz le 25 août 1942, d’après l’acte de décès établi par l’administration SS du camp (Sterbebücher).

Avant le 13 février 1947 (copie certifiée conforme), Madeleine Dechavassine, secrétaire générale de l’Amicale d’Auschwitz, rédige un certificat selon lequel Victor Martin est décédé à Auschwitz fin 1942, selon le témoignage de Maurice Martin, de Gentilly (Seine / Val-de-Marne – 94), et de Raymond Boudou, de l’Hay-les-Roses (94).

Le 22 janvier 1962, sa veuve, remariée, dépose au nom de son fils une demande d’attribution du titre de “déporté politique” à Victor Martin à titre posthume. Le ministère des Anciens combattants et victimes de guerre lui envoie la carte n° 1175 15971 le 25 juin 1964.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 371 et 413 ; notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Paris (2002).
- Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, Caen, dossier individuel  de Victor Martin (21 P 513 425).
- Archives de Paris: archives du tribunal correctionnel de la Seine, rôle du greffe du 2 décembre 1940 au 25 février 1941 (D1u6-5852) ; jugement du jeudi 16 janvier (D1u6-3705).
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : dossier individuel au cabinet du préfet (1 W 0683-15517).
- Archives départementales des Yvelines et de l’ancien département de Seine-et-Oise (AD 78), Montigny-le-Bretonneux, centre de séjour surveillé d’Aincourt (1W76, 1W77, 1W80), dossier individuel (1W138) ; recherches parallèles de Claude Delesque.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 3, page 784 (28983/1942).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 23-02-2024)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.