Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Roger Pinault naît le 28 janvier 1919 à Saint-Denis-en-Val, 4,7 km au sud-est d’Orléans (Loiret – 45), fils de Léon Pinault et de Marie Louis Bouffault, son épouse, domiciliés au lieu-dit La Folie.

Vers 1936, ses parents s’installent au Bourg-Neuf, sur la commune d’Ormes (45) comme cultivateurs.

Au moment de son arrestation, Roger Pinault (21 ans), célibataire, y est toujours domicilié.

Sous l’Occupation, il travaille comme manœuvre (dans quelle entreprise ?) au camp d’aviation d’Orléans-Bricy, aérodrome militaire (base 123) réquisitionné par la Luftwaffe (l’armée de l’Air allemande).

Le 21 avril 1941, Roger Pinault est arrêté « à la sortie de son travail » par des gendarmes de la brigade de Cercottes (45), comme André Gaullier (20 ans), d’Ormes, couvreur. Celui-ci – qui diffusait la propagande du Parti communiste clandestin sur son lieu de travail, au camp d’aviation d’Orléans-Bricy – aurait été dénoncé. Deux jours plus tôt, le 19 avril, le préfet du Loiret avait pris un arrêté d’internement administratif à leur encontre. Jean Renard, 28 ans, est témoin de l’arrestation de son camarade Roger Pinault, de même que deux habitants d’Ormes.

Ensuite, « en attendant l’installation définitive du camp de Jargeau », les deux jeunes gens sont conduits à la Maison d’arrêt d’Orléans, où se trouve déjà Maurice Graffin, 21 ans, d’Orléans, cimentier, détenu depuis le 12 février. Le 12 juin, tous trois sont finalement transférés au camp français de Choiseul à Châteaubriant (Loire-Inférieure / Loire-Atlantique), ouvert fin avril et où ils restent internés presque une année. Roger Pinault – avec sans doute ses deux camarades – est assigné au quartier des politiques, bâtiment 27. Le 22 octobre suivant, ils assistent au départ des 27 otages désignés pour être fusillés dans la carrière de la Sablière, parmi lesquels Raymond Laforge, instituteur de Montargis (45), et Raymond Tellier, imprimeur d’Amilly (45), avec d’autres militants, plus ou moins connus, Jean Poulmarc’h, Jean-Pierre Timbauld, Guy Môquet…

Le 30 octobre, le sous-préfet de Châteaubriant téléphone au préfet du Loiret pour obtenir des informations sur les trois détenus politiques du camp transférés depuis son département, en lui demandant de les classer dans une des trois catégories suivantes : « dangereux, militants ou anciens militants ». La réponse écrite est transmise le jour même (« anciens militants », sic !). Le 6 novembre, le sous-préfet de Châteaubriant écrit au préfet du Loiret pour lui transmettre une “grille” de renseignements à remplir pour trois « indésirables » loirétains de Choisel (en l’occurrence, des Juifs étrangers) et à compléter pour les trois internés politiques, afin de lui « permettre de répondre à une nouvelle demande des Autorités allemandes […] J’attacherais du prix à recevoir ces renseignements pour le 15 novembre, car je dois les fournir, très complets, aux Autorités allemandes le 20 novembre au plus tard. »
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Nom et prénoms
Date et lieu de naissance
Domicile
Arrêté le ….. à …..
Motif de l’arrestation.
Autorité ayant ordonné l’arrestation.
Autorité qui a procédé à l’arrestation.
Condamné le …..
Tribunal.
Peine prononcée.
Lieu d’arrestation.
Passé et orientation politique.
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À une date restant à préciser, la Feldkommandantur d’Orléans complète trois fiches-formulaires de « Jeune communiste » concernant Roger Pinault, André Gaullier et Maurice Graffin. Ces fiches sont la traduction exacte des formulaires d’information complétés par l’administration française, à un détail près… Au verso du formulaire allemand figure un item supplémentaire : « Raisons pour lesquelles est présumée l’aptitude particulière à l’exécution : » (Gründe, aus denen die besondere Eignung für die Exekution angenommen wird : ). Les informations collectées visent à établir des listes d’otages pour « expiation » (Sühneliste) [1].

Vers le 17 mai 1942 (à vérifier…), les trois jeunes Loirétains sont remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). Cependant la fiche d’otage porte, comme seule mention manuscrite (d’ajout ultérieur ?) : « Compiègne 18.4.42 ». Enregistré sous le matricule 3856, Roger Pinault est assigné au bâtiment A5, chambre 7.

Entre fin avril et fin juin 1942, Roger Pinault est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Roger Pinault est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 46256 selon les listes reconstituées (aucune photo de détenu de ce convoi n’a été retrouvée après le matricule 46172).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

© Mémoire Vive 2017.

© Mémoire Vive 2017.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, une moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I). Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Roger Pinault.

On ignore la date de sa mort à Auschwitz ; probablement avant la mi-mars 1943. Il a – au plus – 24 ans. Toutes les archives du camp le concernant semblent avoir disparu, détruites au moment de l’évacuation, en janvier 1945…

À la mi-juillet 1942, comme beaucoup d’autres familles d’internés de Royallieu, Madame Pinault a reçu la carte-formulaire préimprimée en allemand envoyée par l’administration militaire du Frontstalag 122 indiquant que « … le détenu Pinault Roger (rajouté par celui-ci) a été transféré dans un autre camp pour travailler. Le lieu de destination ne nous est pas connu, de sorte que vous devez attendre des nouvelles ultérieures… ».

Début 1943, sa mère s’adresse d’abord à Scapini, ambassadeur de France. L’affaire n’étant pas de son ressort, celui-ci lui suggère de s’adresser à Fernand (de) Brinon, ambassadeur, chef de la délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés, dont les services sont l’intermédiaire obligé pour communiquer avec l’armée d’occupation. Le 13 février 1943, Madame Pinault lui écrit donc pour lui demander de la renseigner sur son cas, sachant qu’elle est sans nouvelles depuis de longs mois. Le 11 mars suivant, la réponse est décevante : « À de nombreuses reprises, et dans des cas analogues, la Délégation Générale s’est efforcée d’intervenir auprès des Autorités Supérieures allemandes afin de connaître le lieu de détention des détenus civils ainsi déportés, et de leur faciliter l’échange de correspondance ainsi que l’envoi de colis. Jusqu’à présent, ces démarches sont restées vaines, et il n’a pas été possible d’obtenir les précisions sollicitées. »

Le 16 juin 1945, peu après la fin de la guerre, Madame Pinault – après avoir lu un article de journal – adresse la même demande au « service de recherche du centre d’accueil des internés déportés politiques ».

Le 13 novembre 1945, André Gaullier, rescapé, signe une attestation dans laquelle il déclare qu’il a connu Roger Pinault « au camp » et indiquant la date précise du 25 novembre 1942 pour son décès.

Le 4 juillet 1946, ses père et mère complètent ensemble un formulaire de demande de régularisation de l’état civil d’un « non-rentré ».

Le 8 octobre 1946, l’officier de l’état civil alors en fonction au ministère des anciens combattants et victimes de guerre (ACVG) dresse l’acte de décès officiel de Roger Pinault « sur la base des éléments d’information figurant au dossier du de cujus, qui nous a été présenté ce même jour » (certainement le témoignage d’André Gaullier) et en fixant la date au jour indiqué par celui-ci.

Le 20 septembre 1950, le secrétariat d’État aux forces armées-guerre homologue Roger Pinault au titre de la Résistance intérieure française (RIF) pour son appartenance au Front national [2], avec le grade fictif de soldat sergent.

Le 12 janvier 1952, son père, Léon Pinault, en qualité d’ascendant, remplit un formulaire du ministère des ACVG pour demander l’attribution du titre de Déporté résistant à son fils. Les rubriques d’informations à compléter sont très peu remplies : manifestement, il n’a pas connu dans le détail les activités clandestines de celui-ci.

Le 9 juin suivant, la Commission départementales des déportés et internés résistants (DIR) émet à l’unanimité un avis défavorable à l’attribution du titre de Déporté résistant, « estimant qu’à la date de l’arrestation, l’intéressé ne pouvait appartenir à la RIF et, par ailleurs, l’attestation du liquidateur du Front national précisant que M. Pinault a été arrêté dans des circonstances inconnues ».

Au cours de l’année 1947, la Commission départementale de contrôle des déportés politiques donne un avis très  favorable – signé de Louis Breton, de la fédération du Loiret de la FNDIRP – à une demande concernant le statut de Roger Pinault, « connu pour son activité anti-allemande, a été arrêté à la suite de sabotage sur la ligne téléphonique Orléans-Bricy ».

Le 26 janvier 1954, le ministère des ACVG décide d’attribuer à Roger Pinault le titre de Déporté politique à titre posthume ; le 12 février, sa carte de DP (n° 1110.09232) est envoyée par la Poste à son père, Léon Pinault, comme ayant cause.

Le nom de Roger Pinault est inscrit sur le Monument aux morts d’Ormes, situé sur la place de la Mairie.

Notes :

[1] Les listes d’otages (Geisellisten) étaient établies par les Feldkommandant au niveau de chaque département, afin de proposer au commandant de leur région militaire ceux qui leur paraissaient devoir être fusillés après un attentat. Ces listes devaient être constamment tenues à jour, du fait des nouvelles arrestations, des exécutions, des libérations et des transferts de prisonniers d’un lieu d’incarcération à l’autre. À la suite de l’avis du 14 décembre 1941, les Feldkommandant eurent également à désigner des otages en vue de leur déportation. Le 6 mars 1942, le mot Geisel fut abandonné au profit de Sühneperson (personne devant être choisie en cas de représailles) : le mot Sühne, possédant une connotation morale, signifie littéralement “expiation”, “réparation”, et est généralement traduit par “représailles” s’agissant de la politique des otages.

[2] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN”, jusqu’à son changement d’appellation le 1er juin 2018).

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 58-62, 365 et 417.
- Archives départementales du Loiret, Centre des archives modernes et contemporaines, cité administrative Coligny, Orléans : Internements administratifs, listes, dossiers individuels et collectifs, correspondance, 1940-1945 (138 W-25856).
- Archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), Mémorial de la Shoah, Paris : État-major allemand en France, microfiches, XLIV-62, Feldkommandantur d’Orléans.
- Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, DMPA, Caen : dossier individuel (21 p 525-901).
- Site Mémorial GenWeb, 45-Ormes, relevé de Stéphane Protois (11-2005).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 17-03-2020)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous dispose (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.