Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Roger Marchand naît le 2 octobre 1901 à Paris 10e, fils de Georges Marchand, 21 ans, ciseleur, et d’Augustine Gillet, 22 ans, émailleuse, domiciliés 28, rue des Envierges, sur les hauteurs de Belleville (Paris 20e).

Ses parents emménagent ensuite – peut-être dès le printemps 1902 – à Gennevilliers [1] (Seine / Hauts-de-Seine – 92) où ils se marient le 28 juillet 1917. Vers 1920, ils habitent au 22, rue des Collines, où semblent avoir vécu antérieurement d’autres membres de la famille.

Le jeune Roger Marchand commence à travailler comme chaudronnier en cuivre.

Le 11 avril 1921, il est incorporé comme soldat de 2e classe à la 15e section d’ouvriers d’aviation afin d’y débuter son service militaire. Le 18 avril, il passe à la 12e SOA. Le 30 mai 1923, il est renvoyé dans ses foyers, titulaire d’un certificat de “bonne conduite”.

Roger Marchand est métallurgiste, chaudronnier-rectifieur aux usines Chausson d’Asnières (92), fabrique de radiateurs pour automobiles, où travaille également Pierre Graindorge.

Communiste depuis 1925, Roger Marchand est responsable du syndicat CGT dans son entreprise, où il dirige de nombreuses grèves.

Fin 1929, il vit maritalement avec Élisabeth Honorine Maury, née le 14 février 1895 à Levallois-Perret, journalière en usine, divorcée depuis juin 1925 (mariée le 7 octobre 1916 à Levallois, divorcée acte du 23 juin 1925) et mère de Georges (Piette), né de ce premier mariage. Ils habitent chez la mère de Roger, rue des Collines à Gennevilliers. Le 25 octobre 1930, à la mairie de cette commune, le couple se marie (ils n’auront pas d’enfant ensemble). Élisabeth Marchand est membre de la section de Gennevilliers de l’Union fraternelle des femmes contre la guerre. Roger est militant actif du 7e rayon de la région parisienne du Parti communiste et du Secours rouge international.

Roger Marchand est frappé par trois deuils avant son arrestation : son père, Georges Augustin (57 ans), décède le 2 mai 1939, en leur domicile commun (acte dressé par Louis Castel, adjoint au maire) ; son épouse Élisabeth (44 ans) décède le 21 décembre de la même année, toujours en leur domicile ; sa mère, Augustine Louise (60 ans), décède le 4 août 1940, au 106 boulevard de Lorraine à Clichy (le décès est déclaré par un employé domicilié à cette adresse).

Le dernier employeur de Roger Marchand est la maison Pournik et Rosemblit, sise au 43, rue Raspail, à Levallois-Perret (92).

Roger Marchand à l’action clandestine dès l’interdiction du Parti communiste.

Sous l’occupation, la police française le considère comme un « militant communiste actif et propagandiste notoire ».

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1940, Roger Marchand est arrêté à Gennevilliers par des agents du commissariat de la circonscription d’Asnières « porteur d’un pot de peinture au minium et de craie utilisés pour effectuer des inscriptions murales », selon un document de police (flagrant délit qui aurait dû déboucher sur une procédure judiciaire…).

Par ailleurs, Roger Marchand figure sur une liste établie en préparation de la grande vague d’arrestations organisée dans les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise par les préfets du gouvernement de Pétain contre des hommes connus avant guerre pour être des responsables communistes (élus, cadres du PC et de la CGT) ; action menée avec l’accord de l’occupant. Après avoir été regroupés en différents lieux, 182 militants (dont Pierre Graindorge) sont rapidement placés en internement administratif au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt (Seine-et-Oise / Val-d’Oise), créé à cette occasion dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt.

Le sanatorium de la Bucaille à Aincourt dans les années 1930. Le centre de séjour surveillé a été installé dans la longue bâtisse située au premier plan à gauche. Afin de pouvoir y entasser les détenus, il a fallu y transporter le mobilier des autres bâtiments. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le sanatorium de la Bucaille à Aincourt dans les années 1930.
Le centre de séjour surveillé a été installé dans la longue bâtisse située au premier plan à gauche. Afin de pouvoir y entasser les détenus, il a fallu y transporter le mobilier des autres bâtiments.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 6 mars 1941, sur le formulaire de « Révision trimestrielle du dossier » de Roger Marchand, à la rubrique « Avis sur l’éventualité d’une mesure de libération », le commissaire spécial, directeur du camp, émet un avis défavorable en s’appuyant sur le constat que cet interné est un « communiste certain », tout en lui reconnaissant une « attitude correcte ».

Le 6 septembre 1941, Roger Marchand est parmi les 150 détenus d’Aincourt (dont 106 de la Seine) transférés au camp français (CSS) de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne), pour l’ouverture de celui-ci.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 22 mai 1942, il fait partie d’un groupe de 156 internés – dont 125 seront déportés avec lui – remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Le camp vu depuis le mirador central.  Les “politiques français” étaient dans le secteur constitué par la ligne de bâtiments de gauche (“camp communiste”)  Photo Hutin, Compiègne, carte postale. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Le camp vu depuis le mirador central.
Les “politiques français” étaient dans le secteur constitué par la ligne de bâtiments de gauche (“camp communiste”)
Photo Hutin, Compiègne, carte postale. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Roger Marchand est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I), peut-être sous le numéro 45829, selon les listes reconstituées (la photo du détenu portant ce matricule n’a pas été retrouvée).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet, après l’appel du soir – l’ensemble des “45000” ayant passé cinq jours à Birkenau -, une moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I). Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Roger Marchand.On ignore la date exacte de sa mort à Auschwitz ; probablement avant la mi-mars 1943 [2].

Le 3 décembre 1945, Lucien Tourte, déporté de son convoi, demeurant à Maisons-Alfort, rédige une courte attestation certifiant que Roger Marchand « est décédé au camp d’Auschwitz suites du typhus », sans néanmoins préciser aucune date. Le 7 décembre 1945, Henri Marti, autre déporté du convoi, demeurant alors à Paris 5e, rédige une deuxième attestation en termes identiques (il est fort probable que ces déclarations soient concertées).

En 1964, le déporté d’Auschwitz est confondu avec un homonyme, ancien travailleur en Allemagne qui demande alors la carte de réfractaire. Roger Jean Marchand, né le 2 novembre 1901 à Paris 18e, marié sans enfant, domicilié sous l’Occupation au 54, rue Pajol à Paris 18e, employé comme ajusteur par la société Alkan et Vinay, 59, boulevard de Belleville à Paris, est parti outre-Rhin le 28 octobre 1942 à la demande de son entreprise, puis employé par la firme AEG à Berlin. À l’issue d’une permission, celui-ci n’aurait pas rejoint son travail en Allemagne et aurait vécu clandestinement à son domicile du 9 janvier 1943 jusqu’à la libération de Paris, bénéficiant de la complicité de la concierge de l’immeuble. Cependant, en octobre 1943, les autorités allemandes, qui sollicitent un passeport afin qu’il puisse revenir en Allemagne dans le courant du mois, demandent une enquête aux RG. Ce passeport lui aurait été finalement refusé en raison de la confusion avec l’engagement communiste de l’autre Roger Marchand.

En 1966, le fils de Roger Marchand (le déporté), Georges Piette, alors domicilié au 24, rue du Bourg Tibour (Paris 4e), dépose auprès du ministère des anciens combattants et victimes de guerre une demande d’attribution du titre de “Déporté politique” au nom de son père. Le 6 mai de cette année, le ministère des ACVG demande à la préfecture de police de procéder à des auditions des deux témoins rescapés afin de vérifier s’ils confirment les termes de leur attestation. Le 13 février 1967, Henri Marti déclare à l’officier de police judiciaire qui l’a convoqué que ses souvenirs étaient encore récents en 1945, mais qu’il les a oubliés en partie ; excepté qu’il se rappelle avoir fait la connaissance de Roger Marchand à Auschwitz même, et non pas préalablement dans la clandestinité ou dans un lieu de détention de France. L’autre témoin, Lucien Tourte, est décédé le 18 janvier 1965 à Draveil (Essonne). Le titre de déporté politique sera finalement attribué à Roger Marchand.

Son nom est inscrit sur le Monument aux morts de Gennevilliers, situé dans le cimetière communal. La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 21-10-1994).

Notes :

[1] Gennevilliers : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] La date de décès inscrite sur les actes d’état civil : Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ. Concernant Roger Marchand, c’est le 31 décembre 1942 qui a été retenu pour certifier son décès. Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les monuments aux morts.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 127 et 128, 382 et 412.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Paris (2002), citant : Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen (dossier statut – fichier central) – Archives de Gennevilliers (liste de déportés, noms de rues, biographie).
- Archives de Paris, site internet, archives en ligne : extrait du registre des naissances du 10e arrondissement à la date du 3-10-1901 (V4E 9075), acte n° 4437 (vue 26/31).
- Archives de Paris : registres matricules du recrutement militaire, classe 1920, 2e bureau de la Seine (D4R1 2253), n° 3775.
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : cartons “occupation allemande”, camps d’internement… (BA 2374) ; dossier individuel du cabinet du préfet (1 W 132-37503).
- Archives départementales des Yvelines (AD 78), Montigny-le-Bretonneux : centre de séjour surveillé d’Aincourt, révision trimestrielle (1w74), liste d’internés (1w76), notice individuelle du bureau politique (1w138) ; recherches parallèles de Claude Delesque.
- Mémorial de la Shoah, Paris, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) ; liste XLI-42, n° 119.
- Archives départementales de la Vienne : camp de Rouillé (109W75).
- Site Mémorial GenWeb, 92-Gennevilliers, relevé de Sylvain Aimé (2000-2002).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le  11-03-2019)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.