JPEG - 73.6 ko
Auschwitz-I, le 8 juillet 1942.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau,
Oświęcim, Pologne.
Coll. Mémoire Vive. Droits réservés.

Pierre, Théodore, Graindorge naît le 11 août 1903 à Levallois-Perret [1] (Seine / Hauts-de-Seine – 92), chez ses parents, Joseph Graindorge, 29 ans, menuisier, et Marie Bornot, son épouse, 26 ans, blanchisseuse, domiciliés au 22, rue Marjolin.

Le 22 septembre 1923 (à cette époque, son père est décédé) à Levallois-Perret, Pierre Graindorge se marie avec Louise M., née le 21 juin 1906 à Bourges (Cher). Leur mariage sera dissous le 4 février 1944 par le Tribunal civil de la Seine.

Pierre Graindorge aura deux enfants avec Marguerite Thoretton, devenue sa compagne : Pierrette, née le 4 août 1927, et Simone, née le 1er décembre 1932.

Au moment de l’arrestation du chef de famille (recomposée), celle-ci est domiciliée au 44 rue Jean-Jaurès à Gennevilliers [1] (92).

Du 24 avril 1935 au 29 novembre 1939, Pierre Graindorge est ajusteur-outilleur aux usines Chausson d’Asnières-sur-Seine (92), fabrique de radiateurs pour automobiles où travaille également Roger Marchand, de Gennevilliers.

Délégué syndical CGT dans son entreprise, Pierre Graindorge est aussi militant communiste, membre du “rayon” de Gennevilliers, en contact régulier avec le conseiller municipal Marcel Lamour. Il est également actif au sein de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) et d’une association des locataires.

Il est trésorier adjoint de centre des loisirs de la Maison pour tous, dont le siège est dans la cité-jardin de Gennevilliers.

Le 9 septembre 1939, Pierre Graindorge est mobilisé comme affecté spécial dans son ancienne entreprise qui produit pour la Défense nationale ; ceci jusqu’au 10 juin 1940, lorsque l’usine est fermée ou évacuée au moment de l’Exode. Dans la période suivante, il s’inscrit au bureau de chômage de Gennevilliers.

Après la dissolution du PCF (26 octobre 1939), Pierre Graindorge reste actif dans la clandestinité, notamment en distribuant des tracts ; étant en relation avec Henri Lefèvre, domicilié au 34, rue Chevreuil, chez qui sa fille aînée se rend assez souvent le soir (la police suppose qu’elle sert d’agent de liaison), ainsi qu’avec Louise Gérard, épouse d’un conseiller municipal prisonnier de guerre en Allemagne, militante également active.

Le 5 octobre 1940, Pierre Graindorge est appréhendé par la police française lors de la grande vague d’arrestations organisée dans les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise par les préfets du gouvernement de Pétain contre des hommes connus avant guerre pour être des responsables communistes (élus, cadres du PC et de la CGT) ; action menée avec l’accord de l’occupant. Après avoir été regroupés en différents lieux, 182 militants de la Seine (dont aussi Roger Marchand) sont conduits le jour-même en internement administratif, par application du décret du 18 novembre 1939, au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt (Val-d’Oise – 95), créé à cette occasion dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt.

Le sanatorium de la Bucaille à Aincourt dans les années 1930. Le centre de séjour surveillé a été installé dans la longue bâtisse située au premier plan à gauche. Afin de pouvoir y entasser les détenus, il a fallu y transporter le mobilier des autres bâtiments. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le sanatorium de la Bucaille à Aincourt dans les années 1930.
Le centre de séjour surveillé a été installé dans la longue bâtisse située au premier plan à gauche. Afin de pouvoir y entasser les détenus, il a fallu y transporter le mobilier des autres bâtiments.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Conçus à l’origine pour 150 malades, les locaux sont rapidement surpeuplés : en décembre 1940, on compte 524 présents.

Le 4 décembre 1940, Pierre Graindorge fait partie d’un groupe d’une centaine d’internés « choisis parmi les plus dangereux » transférés par mesure préventive à la Maison centrale de Fontevraud-L’Abbaye [2], près de Saumur (Maine-et-Loire – 49) ; leur transport s’effectue en car et sous escorte. Les détenus sont enfermés dans une grande salle commune de la Centrale. Ils apprennent que 70 communistes purgent une peine dans le secteur carcéral, parmi lesquels une vingtaine de jeunes.

JPEG - 106.5 ko
Fontevraud, l’ancien réfectoire des moines.
Carte postale des années 1900. Collection Mémoire Vive.

Le 20 janvier 1941, sans être informés de leur destination, la même centaine d’internés est conduite à la gare de Saumur où les attentent deux wagons de voyageurs à destination de Paris-Austerlitz. À leur arrivée, ils sont conduits à la gare de l’Est. Ils y rejoignent 69 autres militants communistes en attente de transfert.

Ce nouveau convoi les amène à la gare de Clairvaux (Aube) d’où ils sont conduits – par rotation de vingt détenus dans un unique fourgon cellulaire – à la Maison centrale de Clairvaux. Une fois arrivés, la direction les contraint à échanger leurs vêtements civils contre la tenue carcérale, dont un tour de cou bleu (“cravate”) et un béret. Ceux qui refusent sont enfermés une nuit en cellule (“mitard”), tandis que la plupart sont assignés à des dortoirs. Rejoints par d’autres, ils sont bientôt 300 internés politiques.

Le 14 mai, 90 d’entre eux sont transférés au camp de Choisel à Châteaubriant (Loire-Inférieure / Loire-Atlantique), parmi lesquels plusieurs seront fusillés le 22 octobre. Pierre Graindorge est de ceux qui restent à Clairvaux, et qui doivent bientôt partager les locaux qui leur sont assignés avec quelques “indésirables” (condamnés de droit commun).

Le 26 septembre 1941, Pierre Graindorge est parmi les 37 internés de Clairvaux (politiques et “droits communs”) transféré au “centre d’internement administratif” (CIA) de Gaillon (Eure), un château Renaissance isolé sur un promontoire surplombant la vallée de la Seine et transformé en centre de détention au 19e siècle.

Le camp de Gaillon, ancien château de l’évêque de Rouen. Carte postale d’après-guerre. Collection Mémoire Vive.

Le camp de Gaillon, ancien château de l’évêque de Rouen. Carte postale d’après-guerre. Collection Mémoire Vive.

Selon une note de la police (RG ?) datée du 18 février 1942, il figure sur une liste de 43 « militants particulièrement convaincus, susceptibles de jouer un rôle important dans l’éventualité d’un mouvement insurrectionnel et pour lesquels le Parti semble décidé à tout mettre en œuvre afin de faciliter leur évasion », et qui sont pour la plupart internés au camp de Gaillon.

Le 5 mars 1942, il fait partie des 16 internés administratifs de Gaillon (dont 9 futurs “45000”) remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits en autocar au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”, désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”. À l’arrière plan à gauche, sur l’autre rive de l’Oise, l’usine de Venette qui fut la cible de plusieurs bombardements avec “dégâts collatéraux” sur le camp. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”,
désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”.
À l’arrière plan à gauche, sur l’autre rive de l’Oise, l’usine de Venette qui fut la cible de plusieurs bombardements avec “dégâts collatéraux” sur le camp.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

Le voyage dure deux jours et de. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Pierre Graindorge est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45626 (sa photo d’immatriculation a été retrouvée et identifiée [3]).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet, après l’appel du soir – l’ensemble des “45000” ayant passé cinq jours à Birkenau -, une moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I). Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Pierre Graindorge.Il meurt à Auschwitz le 14 août 1942, d’après l’acte de décès du camp ; mais le registre d’appel – indiquant les matricules – le comptabilise parmi les détenus décédés le jour suivant (date retenue par l’état civil français).

Après la guerre, le Conseil municipal de Gennevilliers donne le nom de Pierre Graindorge à une rue de la commune.

Sa biographie transmise par les Archives de la ville indique qu’il fut « tout de dévouement et d’abnégation ».

La mention “Mort pour la France” est apposée sur son acte de décès (10-07-1948).

Le 3 juin 1959, il est homologué comme “Déporté politique” (carte n° 110126020).

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 10-02-1994).

Sources :

- Son nom et son matricule figurent sur la Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne, éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60.
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 382 et 406.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” des Hauts-de-Seine nord (2005), citant : BAVCC (fichier central) – Archives municipales de Gennevilliers (liste de déportés, noms de rues, biographie).
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) :  cartons “occupation allemande”, camps d’internement… (BA 2374) ; carton “PC” n°VII, A.S. du 20 décembre 1940 sur le CSS d’Aincourt ; dossier individuel du cabinet du préfet (1 w 310-80927) ; dossier individuel des Renseignements généraux (77 W 1436-12253).
-Archives départementales des Hauts-de-Seine (AD 92), site internet du conseil général, archives en ligne, registre des naissances de Levallois-Perret, année 1903 (E NUM LEV N1903), acte n° 953 (vue 194/309).
- Nadia Ténine-Michel, Le camp d’Aincourt (Seine-et-Oise), 5 octobre 1940 – 15 septembre 1942, article in Les communistes français de Munich à Châteaubriant (1938-1941), sous la direction de Jean-Pierre Rioux, Antoine Prost et Jean-Pierre Azéma, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, novembre 1987.
- Archives départementales des Yvelines (AD 78), Montigny-le-Bretonneux, centre de séjour surveillé d’Aincourt ; cote 1W76.
- Archives départementales de l’Eure, Évreux, archives du camp de Gaillon (89W4, 89W11 et 89W14) ; recherches de Ginette Petiot(08-2012).
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 383 (20652/1942).
- Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen : dossier de Pierre Graindorge, cote 21 p 458.077, recherches de Ginette Petiot (message 09-2012).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 20-12-2018)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Levallois-Perret et Gennevilliers : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] Fontevraud-L’Abbaye, souvent orthographié Fontevrault-L’Abbaye au 19e siècle.

[3] Sa photographie d’immatriculation à Auschwitz a été reconnue par des rescapés lors de la séance d’identification organisée à l’Amicale d’Auschwitz le 10 avril 1948 (bulletin Après Auschwitz, n°21 de mai-juin 1948).