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Auschwitz-I, le 8 juillet 1942. 
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 
Oswiecim, Pologne. 
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Pierre, André, Bogaert naît le 12 février 1900 à Saint-Just-en-Chaussée (Oise – 60), fils de René Bogaert (Belge), 36 ans, charretier, et de Louise Delatte, son épouse, 28 ans, bonnetière, domiciliés au 58, rue Carnot.

Le 26 avril 1922, Pierre Bogaert est embauché par la Compagnie de chemin de fer du Nord (fusionnée début 1938 au sein de la SNCF [1]).

En octobre 1923 au Plessier-Saint-Just (Oise), il épouse Geneviève Decaix, née en 1903 dans ce village voisin. Ils ont deux enfants : Raymonde, née en 1924, et Ginette, née en 1927.

En 1931, et probablement jusqu’à l’arrestation du père de famille, celle-ci est domiciliée au 178, rue de Paris à Saint-Just-en-Chaussée.

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Saint-Just-en-Chaussée. La gare. 
Carte postale non datée. Collection Mémoire vive.

Cheminot, Pierre Bogaert est ouvrier (visiteur ?) aux ateliers de Creil (60), 30 km plus au Sud. Il est militant syndicaliste.

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Carte syndicale CGT, Fédération des chemins de fer. 
Collection Mémoire Vive.

Secrétaire de la section communiste de Saint-Just-en-Chaussée, il est élu Conseiller municipal de cette ville en 1935, au deuxième tour sur la liste du Rassemblement populaire, et se présente comme candidat au Conseil général dans la circonscription de Saint-Just-en-Chaussée lors des élections cantonales d’octobre 1937.

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Saint-Just-en-Chaussée. L’Hôtel de Ville. Carte postale 
oblitérée fin décembre 1905. Collection Mémoire Vive.

En 1936, Pierre Bogaert milite activement pour le Front populaire et pour le succès des grèves ouvrières ; à cette occasion, il est l’artisan de la création de nouveaux syndicats dans la région de Saint-Just. Il est secrétaire-adjoint de l’Union départementale des syndicats de l’Oise dont il présente le rapport sur la propagande au congrès de 1937 ; il est également secrétaire à la propagande du syndicat des cheminots de Creil et environs.

En février 1940, il est déchu de son mandat électoral à Saint-Just.

Il est actif dans la Résistance.

Le 9 juillet 1941, Pierre Bogaert est arrêté [2] et rapidement interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). Il y est enregistré sous le matricule n° 1288.

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Un angle du camp de Royallieu vu depuis le mirador central 
dont l’ombre se profile sur le sol. Le renfoncement à droite 
dans la palissade correspond à l’entrée du Frontstalag 122.

Le 20 février 1942, le chef de la Feldkommandantur 580 à Amiens (Somme – 80) – ayant autorité sur lesdépartements de la Somme et de l’Oise – insiste auprès du préfet de l’Oise, Paul Vacquier [3], afin que la fiche de chaque interné du Frontstalag 122 pour activité communiste demandée à l’administration préfectorale indique « son activité politique antérieure (très détaillée si possible), ainsi que les raisons qui militent pour ou contre sa prompte libération du camp d’internement ».

Le 10 mars, le préfet de l’Oise écrit au Ministre secrétaire d’État à l’Intérieur pour lui transmettre ses inquiétudes quant à cette demande : « Étant donné que parmi les internés du camp de Compiègne une vingtaine déjà ont été fusillés en représailles d’attentats commis contre les membres de l’armée d’occupation, il est à craindre que ces autorités aient l’intention de se servir de mon avis pour désigner de nouveaux otages parmi ceux pour lesquels j’aurais émis un avis défavorable à la libération. Me référant au procès-verbal de la conférence des préfets régionaux du 4 février 1942, qui précise “qu’en aucun cas les autorités françaises ne doivent, à la demande des autorités allemandes, procéder à des désignations d’otages”, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien me donner vos directives sur la suite qu’il convient de réserver à la demande dont je suis saisi… »

Le 13 avril, le commissaire principal aux renseignements généraux transmet au préfet de l’Oise soixante-six notices individuelles concernant des individus internés au Frontstalag 122 à Compiègne, dont dix-neuf futurs “45000”. Sur celle qui le concerne, à la rubrique « Renseignements divers », Pierre Bogaert est qualifié de « Militant extrêmement ardent du Parti communiste. Propagandiste actif, a été délégué à cet effet par le Parti. N’a rien renié de ses idées qu’il reprendra à nouveau le cas échéant ».

Le 24 avril, Paul Vacquier transmet à la Feldkommandantur 580 les notices individuelles des « personnes internées au camp de Compiègne, figurant sur la liste [qui lui a été] communiquée et domiciliées dans le département de l’Oise » qui mentionnent uniquement « des renseignements concernant l’état civil, la parenté et la situation matérielle ».

Enfin, le 29 juin, le préfet de l’Oise écrit à la Feldkommandantur 580 pour essayer d’obtenir la sortie duFrontstalag 122 de soixante-quatre ressortissants de son département – dont Pierre Bogaert – au motif « qu’aucun fait matériel d’activité communiste n’a été relevé à leur encontre depuis l’arrivée des forces allemandes dans la région », envisageant la possibilité d’interner certains d’entre eux « dans un camp de concentration français ». Sa démarche ne reçoit pas de réponse.

Le mal est probablement déjà fait : quand elles ont procédé à des arrestations dans l’Oise entre juillet et septembre 1941, les forces d’occupation ne disposaient-elles pas déjà d’informations et d’appréciations transmises par certains services de la police française ? N’en ont-elles pas obtenu d’autres par la suite ? Le préfet craignait la fusillade. Ce sera la déportation.

Après l’arrestation de Pierre Bogaert, sa famille est domiciliée au 25, rue Aristide-Briand à Saint-Just-en-Chaussée.

Entre fin avril et fin juin 1942, le cheminot est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Pierre Bogaert est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45263 (sa photo d’immatriculation a été retrouvée).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire – au cours duquel Pierre Bogaert se déclare comme cheminot (Eisenbahner) -, ils sont envoyés au travail dans différentsKommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Pierre Bogaert est dans la moitié des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir. Son nom figure sur une liste de détenus assignés au Block 4.

Pierre Bogaert meurt du typhus (Fleckfieber) à Auschwitz le 5 août 1942, selon les registres du camp ; quatre semaines après l’arrivée du convoi.

Il est homologué comme adjudant dans les Forces françaises de l’intérieur (FFI).

Après la guerre, le Conseil municipal de Saint-Just-en-Chaussée donne son nom à une rue de la commune. Son nom est inscrit sur le monument aux morts de Saint-Just, devant l’église. Au pied de celui-ci, une plaque individuelle lui est dédiée.

Il figure également sur la stèle commémorative de la SNCF à l’intérieur du centre de maintenance du Petit Thérain à Thiverny, limitrophe de Montataire, près de Creil, et sur le monument des cheminots, situé sur le quai n°2 de la gare de Creil.

Sources :

- Son nom (orthographié « Bobaert Peter ») et son matricule figurent sur la Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60. 
- Élie Fruit, notice dans le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron, citant : Mairie de Saint-Just-en-Chaussée ; l’état civil avait fixé la date du 15 octobre 1942 pour son décès – Le Cri populaire de l’Oise, 13 décembre 1936 – Le Travailleur de Somme et Oise, 26 juin 1936, 5 mars, 4 juin et 4 septembre 1937 (portrait) ; complétée par Jean-Pierre Besse, site duMaitron en Ligne, Université Paris 1. 
- Jean-Pierre Besse, Ils ont fait le sacrifice de leur vie, le prix de la liberté dans l’Oise 1940-1945, ANACR Oise, 2002. 
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 355, 369 et 396. 
- Archives départementales de l’Oise, site internet : recensements de 1901 et de 1931 (p. 42) à Saint-Just-en-Chaussée. 
- Site Gallica, Bibliothèque Nationale de France, L’Humanité n° 14136 du 1er septembre 1937, page 4, “seizième liste…”. 
- Archives départementales de l’Oise, Beauvais ; cote 33W 8253/1, exécutions d’internés, camp de Royallieu, mesures contre les communistes ; cote 141w 1162, Internement administratif. 
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 111 (18322/1942). 
- Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne, Bureau d’information sur les anciens prisonniers (Biuro Informacji o Byłych Więźniach) ; relevé dans les archives (01-2009) ; copie de l’acte de décès du camp. 
- Site Mémorial GenWeb, 60-Saint-Just-en-Chaussée, relevé de Guy Wexsteen (2002) ; 60-Thiverny SNCF, relevé de Cédric Hoock (2006). 
- Base de données des archives historiques SNCF ; service central du personnel, agents déportés déclarés décédés en Allemagne (en 1947), de A à Q (cote 0110LM0108).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 5-09-2013)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] La SNCF : Société nationale des chemins de fer français. À sa création, suite à une convention validée par le décret-loi du 31 août 1937, c’est une société anonyme d’économie mixte, créée pour une durée de 45 ans, dont l’État possède 51 % du capital.

[2] L’ “Aktion Theoderich :

L’attaque de l’Union soviétique, le 22 juin 1941, se fait au nom de la lutte contre le “judéo-bolchevisme”. Dès mai 1941, une directive du Haut-commandement de la Wehrmacht pour la “conduite des troupes” sur le front de l’Est définit le bolchevisme comme « l’ennemi mortel de la nation national-socialiste allemande. C’est contre cette idéologie destructrice et contre ses adeptes que l’Allemagne engage la guerre. Ce combat exige des mesures énergiques et impitoyables contre les agitateurs bolcheviks, les francs-tireurs, les saboteurs et les Juifs, et l’élimination allemande de toute résistance active ou passive. » Hitler est résolu à écraser par la terreur – à l’Ouest comme à l’Est – toute opposition qui viendrait entraver son effort de guerre.

Le jour même de l’attaque contre l’Union soviétique, des mesures préventives sont prises dans les pays occupés contre les militants communistes – perquisitions à leur domicile et arrestations – et des ordres sont donnés pour punir avec la plus extrême sévérité toute manifestation d’hostilité à la puissance occupante. En France, dans la zone occupée, au cours d’une opération désignée sous le nom de code d’Aktion Theoderich, plus de mille communistes sont arrêtés par les forces allemandes et la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne, créé à cette occasion pour la détention des « ennemis actifs du Reich » sous l’administration de la Wehrmacht.

Au total, 1300 hommes y seront internés à la suite de cette action. 131 d’entre eux, arrêtés entre le 21 et le 30 juin, font partie de ceux qui seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.

[3] Paul Vacquier, nommé préfet de l’Oise le 22 mai 1940, au début de l’offensive allemande, cherche ensuite à maintenir un semblant de souveraineté française à l’échelon local, ce qui lui vaut son départ le 30 octobre 1942.