Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943. Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Marie-Louise, Pierrette, Moru, dite « Lisette », naît le 27 juillet 1925 à Port-Louis (Morbihan – 56), fille de Joseph Moru, 22 ans, travailleur à l’Arsenal (de Lorient ?), et de Suzanne Gahinet, son épouse, 24 ans, marchande de poisson ; son grand-père paternel, Joseph Marie Moru, soldat de 2e classe au 6e régiment d’infanterie coloniale a été tué à l’ennemi à Souain (Marne) le 3 octobre 1915, mort pour la France.  Lisette est la deuxième de trois enfants et ses parents adoptent trois orphelins : une famille gaie, où l’on s’aime bien.

Après le certificat d’études, Lisette quitte l’école communale de Port-Louis et prépare le certificat d’aptitude professionnelle (C.A.P.) de couturière. Mais en 1941, quand elle l’obtient, il n’y a pas de travail sur place dans son métier. Autour de la rade de Lorient, les bombardements sont alors quasi ininterrompus ; qui peut songer à se commander une robe ? Lisette entre dans une conserverie comme manutentionnaire.

La jeunesse de Port-Louis est largement contre l’occupation allemande et, sans être affiliés à un réseau, Lisette et ses amis donnent à des résistants tout le soutien qu’ils peuvent, font le guet, renseignent, surveillent les allées et venues des voitures marquées VW, aident des jeunes gens à fuir en zone sud pour s’engager dans la marine française.

Au cours de l’été 1942, un avion britannique – peut-être en mission contre la base de sous-marins de Lorient – s’écrase sur la falaise de Gâvres, village côtier situé au bout de la presqu’île faisant face à Port-Louis : trois pilotes sont inhumés au cimetière voisin.

Un jour, après avoir fait une quête pour acheter trois couronnes, Lisette va porter celles-ci sur leurs tombes en traversant tout le pays (en utilisant le ferry ou en passant par Plouhinec ?) et en disant haut où elle va.

En septembre, des militaires allemands effectuent une perquisition au domicile familial, ne découvrant qu’une croix de Lorraine dans la chambre de Lisette.

Le 8 décembre 1942, à dix heures du matin, la jeune fille est convoquée à la Kommandatur de Lorient, installée dans la Chambre de Commerce réquisitionnée. Lisette s’y rend d’un pas alerte, la moquerie aux lèvres. En route, elle rencontre un camarade « Je vais à la Kommandantur. Ils veulent me voir ». — « Je t’accompagne. » Ils n’en sortent ni l’un ni l’autre. Une heure après le rendez-vous, Suzanne Moru demande à un Allemand « qui se trouvait là » ce que devient sa fille. Le soldat lui répond qu’elle va partir en prison pour avoir « diffamé l’armée allemande ». En début d’après-midi, Lisette sort, escortée par quatre Feldgendarmen qui la conduisent à la gare.

Elle est détenue une dizaine de jours à la prison de Vannes.

Le 19 décembre, Marie-Louise Moru est enregistrée sous le matricule n° 1332 au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas (Seine / Seine-Saint-Denis), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122.

L’entrée du fort de Romainville dans les années 1900. Sous l’Occupation, le bâtiment sera surmonté d’un mirador. Carte postale, collection Mémoire Vive.

L’entrée du fort de Romainville dans les années 1900. Sous l’Occupation, le bâtiment sera surmonté d’un mirador.
Carte postale, collection Mémoire Vive.

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22,1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »).

Le lendemain, Lisette fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…). © Gilbert Lazaroo, février 2005.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Marie-Louise Moru y est enregistrée sous le matricule 31525. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail dans les Kommandos, mais pas de corvée.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rang de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie : vues de trois quarts, de face et de profil (la photo d’immatriculation de Marie-Louise Moru a été retrouvée, puis identifiée dans des circonstances restant à préciser).

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Selon le témoignage de ses camarades rescapées, Marie-Louise Moru succombe en mars 1943 au Revier de Birkenau où elle a été admise, auprès de Marcelle Mourot, de Besançon, qui s’y trouve déjà. Lisette n’a pas dix-huit ans.

Ses parents apprennent sa mort après la guerre.

Le 7 mars 1952, à la brigade de gendarmerie de Port-Louis, Suzanne Moru témoigne sur procès verbal des circonstances de l’arrestation de sa fille.

Le nom de « Moru dite Lisette » est inscrit sur la plaque intégrant les morts de la guerre 1939-1945 apposée sur le monument installé dans le cimetière communal et dédié par « la commune de Port-Louis à ses héroïques enfants morts pour la France ». Son nom a été donné à un petit équipement municipal de Port-Louis (la salle des remparts ?) et une plaque commémorative a été apposée sur les remparts de la citadelle.

Le mention « morte en déportation » a été ajoutée en marge des actes d’état civil (arrêté du 31/07/1997).

Source :

– Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 209-210.
– Marion Queny, Un cas d’exception : (…) le convoi du 24 janvier, mémoire de maîtrise d’Histoire, Université Lille 3-Charles de Gaulle, juin 2004, notamment une liste réalisée à partir du registre de Romainville (copie transmise par Thomas Fontaine), pp. 197-204, et p. 114.
– Alain Brebion, site Mémorial GenWeb, relevé du Monument aux morts de Port-Louis.
– Guy Le Floch, Le Patriote Résistant n° 942, juin 2019, page 4, courrier des lecteurs.

MÉMOIRE VIVE
(dernière modification, le 27-06-2019)