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Photo anthropométrique prise le 17 mars 1942
par le service de l’identité judiciaire.
© Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.

La Jeunesse

Marie-Jeanne Gantou naît le 14 juillet 1913 à Saint-Affrique, dans une famille de quatre enfants.

Elle va à l’école à Saint-Affrique, puis fait des études d’infirmière. Une fois obtenu son diplôme d’État, elle travaille dans les hôpitaux de Paris.

En 1937, elle épouse Jean-Claude Bauer, né le 3 octobre 1910 à Saint-Dié (Vosges), docteur en médecine, qui a un cabinet à Saint-Ouen. Ils sont domiciliés au 3, rue Blanqui. Ils n’ont pas d’enfant.

Mobilisé au cours de la guerre 1939-1940, le lieutenant de réserve Jean-Claude Bauer est décoré de la Croix de guerre et réformé à 20 % pour blessures de guerre.

La Résistance

Marie-Jeanne et son mari sont communistes et rentrent dans la résistance dès le début de l’occupation.

En 1942, ils appartiennent au Front national [1] : ils servent de boîte à lettres, recherchent des cachettes pour les combattants clandestins qu’ils approvisionnent en nourriture et en argent, ils transportent également des tracts.

Jean-Claude Bauer est notamment en contact avec Georges Dudach.

L’arrestation dans le cadre de l’affaire Pican-Cadras

Le 1er mars 1942, le docteur Bauer est arrêté à Paris, en même temps que Jacques Solomon avec qui il avait rendez-vous au bar Tronchet, rue Tronchet, lequel était filé dans le cadre de l’affaire « Pican-Cadras ». Jean-Claude Bauer a sur lui un projet de tract intitulé « Étudiants, Alerte ».

Comme il est porteur d’une fausse carte d’identité au nom de Jacques Besson, les policiers des brigades spéciales mettent plusieurs jours pour découvrir sa véritable identité. Quand ils la trouvent, ils arrêtent sa femme.

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Photo anthropométrique prise le 17 mars 1942
par le service de l’identité judiciaire.
© Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.

Le 6 mars, Marie-Jeanne est amenée à la préfecture de police. Elle a beau nier et présenter des alibis, la police possède un dossier sur elle comme affiliée au syndicat CGTU dès avant 1936.

Le rapport d’arrestation rédigé par les Renseignements Généraux à son sujet, précise qu’elle « partageait les convictions politiques de [son mari et que] […] malgré la dissolution du Parti Communiste, elle avait conservé ses sympathies aux doctrines mouscoutaires ».

Du dépôt au fort de Romainville

Le 15 mars, après quelques jours à la préfecture de police, elle passe au dépôt.

Le 30 avril, remise aux Allemands, elle est transférée à la division allemande de la Maison d’arrêt de la Santé, vraisemblablement comme les autres futures “NN” de l’affaire Pican-Cadras, elle est maintenue au secret : sans lettre, ni colis, ni promenade.

Elle ne sort de sa cellule que deux fois : une fois pour aller à l’interrogatoire de la Gestapo, rue des Saussaies et, une autre fois, le 23 mai 1942 pour dire adieu à son mari, avant qu’il parte pour être fusillé au fort du Mont-Valérien, à Suresnes (en même temps que les maris de Charlotte Dudach – Delbo -, Germaine Pican, Maïe Politzer et Hélène Solomon). Ils sont fusillés comme otages en représailles d’une action menée le 19 mai par la résistance armée communiste contre un officier de l’armée d’occupation, le Conseiller d’administration militaire Kuligk.

Le 24 août 1942, est transférée au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas [2] (Seine-Saint-Denis – 93), avec trente-cinq autres détenues prises dans l’« affaire Pican-Cadras ».

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L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Première dans l’ordre alphabétique, Marie-Jeanne Bauer y est enregistrée sous le matricule 647.

Le 22 janvier 1943, Marie-Jeanne est parmi les cent premières femmes otages transférées en camion au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquant « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »). Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites dans des camions à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille.

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Les deux wagons à bestiaux
du Mémorial de Margny-les-Compiègne,
installés sur une voie de la gare de marchandise
d’où sont partis les convois de déportation. Cliché M.V.

Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL [3] Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Marie-Jeanne Bauer est enregistrée sous le numéro 31651. Le matricule de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail dans les Kommandos.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie de la police allemande : vues de trois-quart avec un couvre-chef (foulard), de face et de profil (la photo de Marie-Jeanne Bauer a été retrouvée).

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Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Le 24 février 1943, Marie-Jeanne Bauer est prise comme infirmière au Revier. Attachée au Block des contagieuses, elle voit mourir nombre des camarades du convoi.

Elle est elle-même victime d’un typhus particulièrement long et éprouvant, avec son cortège de phases de délire, et elle voit mourir nombre de déportées autour d’elle : un jour, elle se trouve seule vivante avec quatre cadavres à ses côtés.

Remise du typhus, elle travaille dans un Kommando aux tresses de cellophane. On y tresse des rubans de cellophane pour en faire des sangles qui garniraient les brancards de l’armée allemande. Du camp, il faut faire 1,6 km pour s’y rendre et, pour les convalescentes du typhus qui viennent de subir plusieurs semaines de fièvre et un amaigrissement de plus de vingt-cinq kilos, la distance paraît très grande.

Le 3 août 1943, elle bénéficie de la mesure de quarantaine avec les survivantes du convoi. Mais début octobre, elle est atteinte d’un double trachome, et renvoyée au Revier. Froura, une doctoresse polonaise, la soigne et fait des miracles. Guérie, Marie-Jeanne peut regagner le Block de quarantaine. Mais, peu après, elle est victime du trachome et repart pour le Revier.

C’est ainsi qu’elle n’est pas partie pour le KL Ravensbrück avec les survivantes le 2 août 1944.

Elle est libérée à Auschwitz par l’armée soviétique, parmi les malades abandonnés sur place.

La libération d’Auschwitz

Le 27 janvier 1945, les avant-gardes russes sont là, restent quelques heures, repartent à la poursuite de l’armée allemande. D’autres régiments leur succèdent, qui prennent la direction et l’organisation du camp en mains. Le spectacle qui s’offre à leurs yeux a été décrit : squelettes marchant, cadavres parlant, etc. Ils groupent les survivants au camp des hommes et laissent Birkenau.

Les conditions restent précaires et les anciennes déportées qui sont assez fortes pour se lever s’occupent des autres, font du feu, aident médecins et infirmiers soviétiques à distribuer les rations et les médicaments. Elles s’installent à la cuisine.

Un jour, Marie-Jeanne est victime d’un soldat, ivre mort, qui la vise et fait feu la prenant pour une Allemande. On l’emporte pour l’opérer et elle en survit : la balle est passée dans la crosse de l’aorte et était ressortie sous l’omoplate, sans toucher ni le cœur ni les poumons.

Le rapatriement

D’abord, elle part pour Odessa, en camion et en train ; le voyage est interrompu à Chepetowka, ville-frontière pleine de prisonniers français : on dit qu’un bateau anglais devait venir les prendre à Odessa mais qu’à la suite d’un incident avec les Russes le bateau ne viendra pas.

En définitive, elles rentrent par voie terrestre via Cracovie, Breslau, Berlin, avec mille détours du fait des aiguillages détruits.

Marie-Jeanne arrive à la gare du Nord le 15 juillet 1945 : elle est la dernière des “31000” rescapées à être rapatriée. Elle est malade ; personne ne l’attend ; sa maison a été bombardée ; son appartement pillé. Elle apprend que son frère a été fusillé à Saint-Affrique le 13 août 1944.

L’examen médical révèle que le typhus est encore positif et les médecins ne veulent pas croire qu’il y a deux ans qu’elle l’a eu. Elle a perdu la vision de l’œil droit, l’œil gauche est gravement endommagé.

Elle peine à se réadapter.

Elle est homologuée comme adjudant dans la Résistance Intérieure Française.

Elle décède le 29 mai 1984.

À Saint-Ouen, son nom est inscrit sur la stèle érigée en « Hommage aux résistants, femmes, hommes, déportés à Auschwitz-Birkenau ».

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Le monument dédié aux dix-sept “45000” de Saint-Ouen
et à Marie-Jeanne Bauer, “31000”, inauguré le 24 avril 2005
dans le square des 45000 et des 31000.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 15-04-2010)

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 32-36.
- Archives départementales des Yvelines (78), Montigny-le-Bretonneux ; archives du cabinet du préfet de Seine-et-Oise sous l’occupation, dossiers individuels du bureau politique, cote 1W88.
- Marion Queny, Un cas d’exception : (…) le convoi du 24 janvier, mémoire de maîtrise d’Histoire, Université Lille 3-Charles de Gaulle, juin 2004, notamment une liste réalisée à partir du registre de Romainville (copie transmise par Thomas Fontaine), pp. 197-204, et p. 114.
- Thomas Fontaine, Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France (1940-1944), avec le concours du Conseil général de Seine-Saint-Denis, éditions Tallandier, 2005, pages 34-35, 46.

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN” et toujours existante).

[2] Les Lilas : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne” (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[3] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilise l’abréviation “KZ”.