Photo anthropométrique prise le 18 mars 1940,
après sa première arrestation,
par le service de l’identité judiciaire.
© Archives de la Préfecture de Police (APP), Paris.

Madeleine, Marie, Roger naît le 29 novembre 1900 à Letanne (Ardennes), petit village sur les bords de la Meuse, fille d’Achille Roger, instituteur, et de Berthe Husson.

Elle obtient son diplôme d’ingénieur-chimiste à Nancy (Meurthe-et-Moselle).

À une date restant à préciser, elle se marie et prend le nom de Dechavassine. Le couple, sans enfant, se sépare.

Son engagement militant

Elle adhère au parti communiste à la suite des grèves de 1936 : sous un régime socialiste, des possibilités pourraient s’ouvrir dans le domaine des sciences et la situation de la femme pourrait enfin évoluer.

Avant guerre, elle est domiciliée à Montreuil-sous-Bois [1] (Seine / Seine-Saint-Denis). Plus tard, elle habite au 43, avenue des Champs-Élysées au Perreux.

Le 27 août 1939, L’Humanité est interdite à la suite du pacte germano-soviétique. Dès ce jour, la section de Montreuil du parti communiste publie un premier numéro clandestin du journal. Madeleine et ses camarades – parmi lesquels Jean Renard, Fernand Vandenhove et Marceau Vergua qui seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942 – se chargent du transport de l’édition qui est diffusée dans la région Paris-Est. La police est alertée et tend une souricière à laquelle le groupe échappe.

Tout en travaillant à l’usine où elle est ingénieur, Madeleine participe à la diffusion clandestine du journal communiste.

En mars 1940, elle est arrêtée par des policiers du commissariat de secteur de Montreuil après avoir été dénoncée. Inculpée d’infraction au décret du 26 septembre 1939, elle est écrouée en détention préventive à la Maison d’arrêt pour femmes de la Petite Roquette, à Paris 11e.

Maison d’arrêt de la Petite Roquette. Prison pour femmes à partir de 1920, après la fermeture de la prison Saint-Lazare. Fermée en 1974, démolie en 1975 et remplacée par un square. Carte postale, collection Mémoire Vive.

Maison d’arrêt de la Petite Roquette. Prison pour femmes à partir de 1920, après la fermeture de la prison Saint-Lazare.
Fermée en 1974, démolie en 1975 et remplacée par un square.
Carte postale, collection Mémoire Vive.

Lors de la débâcle militaire de juin 1940, les détenues de la Petite Roquette sont évacuées sur la prison de Blois. Une semaine plus tard, les prisonniers sont évacués à nouveau en colonnes sur les routes. Madeleine Dechavassine réussit à s’évader et gagne Toulouse (Garonne). Là, elle se procure de faux papiers au nom de Suzanne Delaborde et rentre à Paris en septembre.

La Résistance

Au moment de son arrestation, elle est domiciliée au 14 avenue des Capucines à Villeneuve-Le-Roi [1] (Seine / Val-de-Marne).

Madeleine Dechavassine renoue le contact avec d’anciens camarades du parti communiste et, dans la clandestinité totale, reprend la tâche de diffusion pour la région Paris-Est. Elle écrit des articles pour La Voix de l’Est, journal local clandestin.

Quelques mois après, elle coordonne l’action des femmes de la zone sud de Seine-et-Oise : protestations contre le chômage, le manque de ravitaillement, premiers attentats contre les occupants.

Le samedi 26 avril 1941, elle est assignée à comparaître libre devant la 15e chambre du tribunal correctionnel de la Seine avec onze autres accusés montreuillois suite à leur inculpation de mars 1940. Ne s’étant pas présentée à l’audience, elle est condamnée par défaut à un an d’emprisonnement et à 100 francs d’amende

Chimiste, Madeleine Dechavassine est appelée à préparer des explosifs pour les Francs-tireurs et partisans (FTP) : groupe Dumont, Jean Laffitte, Henri Douillot.

Elle trouve du travail dans une entreprise allemande, la Chemisch. Technisch. Acichsantalt (orthographe à vérifier), au 1, place Saint-Thomas-d’Aquin à Paris 7e. Le 31 mai 1942, elle obtient l’Ausweis (laissez-passer) n° 1332 pour entrer dans le bâtiment (« zum Betreten des Gebäudes »).

Le 27 avril 1942, à 17 h 30, Madeleine Dechavassine est repérée pour la première fois par les inspecteurs des renseignements généraux de la préfecture de police lors d’une rencontre avec une jeune agent de liaison au café La Boule d’Or sur la place Saint-Michel, dans le Quartier Latin, à Paris. Dès lors pour la désigner au cours des surveillances et filatures suivantes, les policiers lui donnent le surnom « Saint-Michel ». Et, pour la reconnaître, ils notent : « 1m70, cheveux blonds teints, assez forte corpulence, manteau noir, chapeau noir, bas chairs, chaussures noires, serviette cuir marron assez volumineuse ». Jacqueline Quatremaire, avec qui elle vient d’entrer en contact, est surnommée « Fleur Bleue » en raison de son allure innocente. Le 18 mai 1942, les deux femmes se retrouvent au café Dupont, toujours sur la place Saint-Michel.

En avril et mai 1942, le groupe des FTP auquel elle appartient est arrêté dans sa presque totalité, mais elle échappe à la police.

L’arrestation

Coupée de toute liaison, Madeleine Dechavassine essaie de reprendre contact. Elle retrouve Jacqueline Quatremaire, qu’elle connaissait d’avant-guerre, et elles se rencontrent à plusieurs reprises.

Le 19 juin 1942, elles sont arrêtée ensemble (« affaire Tintelin et autres »).

Le 22 juin, Madeleine est envoyée au dépôt.

Le 10 août 1942, elle fait partie du groupe des détenus de son affaire – dont dix-neuf femmes déportées avec elle – transférés au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas [1] (Seine / Seine-Saint-Denis), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122, gardé par la Wehrmacht. Elle y est enregistrée sous le matricule n° 620.

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122), surplombée par un mirador. © Musée de la résistance nationale (MRN), Champigny-sur-Marne (94).

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Le 22 janvier 1943, Madeleine Dechavassine fait partie des cent premières femmes otages transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquant « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »). Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites en camion à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne, installés sur une voie de la gare de marchandise d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne,
installés sur une voie de la gare de marchandise
d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL [2] Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…). © Gilbert Lazaroo, février 2005.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Madeleine Dechavassine y est enregistrée sous le matricule 31639. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, les “31000” sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail dans les Kommandos, mais pas de corvée.

Le 3 février, la plupart d’entre elles sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie de la police judiciaire allemande : vues de trois-quart avec un couvre-chef (foulard), de face et de profil (la photo d’immatriculation de Madeleine Dechavassine a été retrouvée).

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Photographiée à Auschwitz-I le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oswiecim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises.

Les châlits du Block n° 26. La partie inférieure, au ras du sol, est aussi une “couchette” où doivent s’entasser huit détenues. Les plus jeunes montent à l’étage supérieur, où il est possible de s’assoir. Photo Mémoire Vive.

Les châlits du Block n° 26. La partie inférieure, au ras du sol,
est aussi une “couchette” où doivent s’entasser huit détenues.
Les plus jeunes montent à l’étage supérieur, où il est possible
de s’assoir. Photo Mémoire Vive.

Le 12 février également, la chef du bureau du travail du camp de femmes de Birkenau inscrit son nom sur une liste de quatorze biologistes se trouvant dans le camp, avec Laure Gatet et Marie-Élisa Nordmann, dans la perspective de travailler au laboratoire agronomique de Raïsko.

Madeleine Dechavassine quitte donc Birkenau le 21 mars pour aller au Stabsgebaude, avant d’être logée sur place, à Raïsko, en juillet.

Ravensbrück et Mauthausen

Le 14 août 1944, elle quitte Raisko pour le KL Ravensbrück, camp de femmes.

Le 2 mars 1945, elle est parmi les trente-trois “31000” transférées au KL Mauthausen où elle arrivent le 5 mars après un voyage très pénible.

En les transportant de nuit, on conduit la plupart d’entre-elles à la gare de triage d’Amstetten pour boucher les trous d’obus et déblayer les voies quotidiennement bombardées par l’aviation américaine (trois “31000” seront tuées sous les bombes).

Le 22 avril 1945, Madeleine Dechavassine fait partie des trente “31000” prises en charge par la Croix-Rouge internationale et acheminées en camion à Saint-Gall en Suisse. De là, elles gagnent Paris par le train où elles arrivent le 30 avril, veille du 1er mai 1945, pour le défilé. C’est le groupe le plus important de “31000” libérées ensemble, c’est le “parcours” le plus partagé.

Le retour à la liberté

Après le retour des déportés, Madeleine Dechavassine, devient rapidement secrétaire générale de l’Amicale d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, installée dans les locaux de la Fédération nationale des internés et déportés de la Résistance (FNDIRP), rue Leroux (Paris 16e). À ce titre, elle rédige plusieurs certificats attestant de la mort de déportés à Auschwitz-Birkenau en se fondant sur le témoignage des rescapés ; par exemple, parmi les “45000”, Raymond Boudou (document signé le 12 novembre 1945), Victor Martin, René Perrottet, Louis Piazzalunga…

Madeleine Dechavassine reprend ses activités professionnelles jusqu’à sa retraite en 1960.

Elle est homologuée sergent F.F.I. (Forces françaises de l’intérieur).

Après guerre, elle habite Levallois-Perret où elle décède (date à mentionner…).

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 81-83.
- Archives de Paris, archives du tribunal correctionnel de la Seine ; jugement du samedi 26 avril 1941 (D1u6-3744).
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), site du Pré-Saint-Gervais ; archives de la brigade spéciale anticommuniste (BS1) des renseignements généraux de la préfecture de police, rapports de filatures et arrestations (GB 37)..
- Jean-Pierre Besse, notice dans le Maitron en ligne.

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 11-07-2016)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Montreuil-sous-Bois et Villeneuve-Le-Roi : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, ces communes font partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne” (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilise l’abréviation “KZ”.