Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Lucien Tourte naît le 8 janvier 1899 au lieu-dit la Terrade sur la commune de Saint-Pierre-Chérignat, entre Limoges et Guéret (Creuse), fils de Marie Tourte, 20 ans, cultivatrice, et de père inconnu (p.n.d.). C’est son oncle, Jean Tourte, 33 ans, cultivateur, qui présente l’enfant en mairie pour son inscription à l’état civil.

Le 21 février 1920 au Blanc-Mesnil (Seine / Seine-Saint-Denis – 93) [1], Lucien Tourte se marie avec Denise Legrand, née le 4 octobre 1897 à Beaumont-les-Autels (Eure-et-Loir). Ils auront un fils, Robert, Denis, né le 9 octobre 1925 à Paris 12e, et un autre enfant.

Au moment de son arrestation, Lucien Tourte est domicilié au 6, rue Ernest-Renan à Maisons-Alfort [1] (Seine / Val-de-Marne – 94).

Il est mécanicien.

La police le considère comme un « communiste notoire ».

Sous l’occupation, il met son garage à la disposition de militants clandestins qui y déposent du papier destiné à l’impression de tracts. Lui-même participe à leur transport.

Le 26 décembre 1940, Lucien Tourte est arrêté par la police française pour propagande communiste, en même temps que René Caron, Martial Georget et Félix Vinet. La perquisition effectuée à son domicile amène la découverte de deux opuscules « Notre jeunesse » et d’un cahier revendicatif des chômeurs d’Alfortville. Le 28 décembre, il est conduit au dépôt de la préfecture de police (Conciergerie, sous-sol du Palais de Justice, île de la Cité).

Vingt-deux personnes prises dans la même affaire sont inculpées d’infraction au décret-loi du 26-09-1939 (au cours de l’instruction, il y aura disjonction de l’affaire et Félix Vinet sera jugé séparément avec une autre personne). Lucien Tourte est écroué le 29 décembre 1940 à la Maison d’arrêt de la Santé, Paris 14e (écrou n° 304298).

Palais de Justice de Paris, île de la Cité, Paris 1er. Tribunal correctionnel, un des porches du rez-de-chaussée. (montage photographique)

Palais de Justice de Paris, île de la Cité, Paris 1er.
Tribunal correctionnel, un des porches du rez-de-chaussée.
(montage photographique)

Le 29 avril 1941, il est parmi les vingt co-inculpés qui comparaissent devant la 12e chambre du Tribunal correctionnel de la Seine. Condamné à quinze mois d’emprisonnement, Lucien Tourte se pourvoit en appel auprès du procureur de la République.

Le 7 juin, il est transféré à l’établissement pénitentiaire de Fresnes (94).

L’établissement pénitentiaire de Fresnes après guerre. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

L’établissement pénitentiaire de Fresnes après guerre.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 28 juillet, la Cour d’appel de Paris réduit sa peine à un an de prison.

À l’expiration de celle-ci, le 29 septembre, il n’est pas libéré : le directeur de la prison de Fresnes le met à la disposition du préfet de police qui signe le jour même un arrêté ordonnant son internement administratif en application du décret du 18 novembre 1939. Pendant un temps, Lucien Tourte est détenu au Dépôt.

Le 9 octobre, il est parmi les 60 militants communistes (40 détenus venant du dépôt, 20 venant de la caserne des Tourelles) transférés au “centre de séjour surveillé” (CSS) de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne) ; départ gare d’Austerlitz à 8 h 25, arrivée à Rouillé à 18 h 56.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue.
Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 22 mai 1942, il fait partie d’un groupe de 156 internés – dont 125 seront déportés avec lui – remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

Entre fin avril et fin juin, Lucien Tourte est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne, installés sur une voie de la gare de marchandises d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne,
installés sur une voie de la gare de marchandises
d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Lucien Tourte est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 46153 (ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, Lucien Tourte est dans la moitié des déportés du convoi ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».  « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »  Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ». « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

En juillet 1943, la plupart des détenus “politiques” français d’Auschwitz (essentiellement des “45000”) reçoivent l’autorisation d’écrire – en allemand et sous la censure – à leur famille et d’annoncer qu’ils peuvent recevoir des colis (à vérifier le concernant…).

À la mi-août, Lucien Tourte est parmi les “politiques” français rassemblés (entre 120 et 140) au premier étage du Block 11, la prison du camp, pour une “quarantaine”. Exemptés de travail et d’appel extérieur, les “45000” sont témoins des exécutions massives de résistants, d’otages polonais et tchèques, et de détenus du camp au fond de la cour fermée séparant les Blocks 10 et 11.

 

Le 12 décembre, à la suite de la visite d’inspection du nouveau commandant du camp, le SS-Obersturmbannführer Arthur Liebehenschel, – qui découvre leur présence – et après quatre mois de ce régime qui leur a permis de retrouver quelques forces, ils sont pour la plupart renvoyés dans leurs Blocks et Kommandos d’origine.

Le 3 août 1944, Lucien Tourte est parmi les trois-quarts des “45000” présents à Auschwitz qui sont de nouveau placés en “quarantaine” en préalable à un transfert.

Le 28 août, il est dans le petit groupe de trente-et-un détenus dont vingt-neuf “45000” transférés auKL [2] Flossenbürg (Haut-Palatinat bavarois, proche de la frontière tchèque) et enregistrés dans ce camp le 31 août (matricule : 19906).

Le 29 octobre, Lucien Tourte est parmi les onze “45000” transféré à Wansleben (Kommando de Buchenwald), une usine de potasse (matricule : 93425).

Le 12 avril 1945, il est dans une des colonnes de détenus évacués de ce camp à marche forcée vers le nord de Halle. Il est libéré le 14 ou 15 avril 1945 entre les villages de Quellendorf et Hinsdorf, avec neuf autres “45000”.

L’hôtel Lutetia, à Paris 6e. Siège de l’Abwehr (service de renseignements de l’état-major allemand) sous l’occupation. Centre d’accueil des déportés au printemps-été 1945. Carte postale, années 1940-1950. Collection Mémoire Vive.

L’hôtel Lutetia, à Paris 6e. Siège de l’Abwehr (service de renseignements de l’état-major allemand) sous l’occupation.
Centre d’accueil des déportés au printemps-été 1945.
Carte postale, années 1940-1950. Collection Mémoire Vive.

En 1946, il ne figure pas sur les listes de recensement de Maisons-Alfort.

Lucien Tourte décède à Draveil (Essonne) le 18 janvier 1965, dix jours après son 66e anniversaire.

Notes :

[1] Le Blanc-Mesnil et Maisons-Alfort : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, ces communes font partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] KL : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 347, 359, 389 et 421.
- Archives départementales de la Creuse (AD 23), site internet du Conseil général, archives en ligne : registre des naissances de Saint-Pierre-Chérignat, année 1899 (4E253/18), acte n° 1 (vue 32/51).
- Archives municipales de Maisons-Alfort, recherches de Madame Loubrieu.
- Archives de Paris : archives du tribunal correctionnel de la Seine, rôle du greffe du 31 mai au 3 septembre 1941 (D1u6-5856).
- Mémorial de la Shoah, Paris, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) ; liste XLI-42, n° 177.
- Archives départementales de la Vienne : camp de Rouillé (109W75).
- Archives de la préfecture de police (Paris), site du Pré-Saint-Gervais ; cartons “Occupation allemande, ”liste des internés communistes, 1939-1941 (BA 2397) ; cartons des RG (77w39), dossier individuel des Renseignements généraux (77 W 39-101391).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le  22-11-2019)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes) qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.