Lina Kuhn (parfois orthographié “Kuhne”) naît le le 8 janvier 1896, au n° 3, Grünbenstrasse, à Sainte-Marie-aux-Mines (alors dénommée Markirch) dans le Haut-Rhin (en Alsace occupée et annexée par l’Empire allemand depuis 1871), fille de Karl ou Raoul Kuhn et de Wilfelmina (?) Graff, son épouse, de religion luthérienne (?). Il est très probable qu’elle parle allemand… Elle a un frère, Albert Kuhn, né le 25 mai 1899.
En 1936, elle habite – seule – dans un immeuble au 46 rue du Colisée à Paris 8e.
Elle est alors employée de commerce au 248 rue de Rivoli, entre les rues de Mondovi et Cambon, dans une boutique (?) sous les arcades faisant face au Jeu de Paume du Jardin des Tuileries.

Perspective sur la rue de Rivoli dans les années 1930-1940. Carte postale non datée. Collection Mémoire Vive.

Gros plan recadré de la photographie précédente :
sous les arcades, l’entrée de la boutique se trouve derrière la deuxième automobile stationnant le long du trottoir.
Selon Charlotte Delbo, Lina Kuhn est arrêtée (« par la Gestapo ») en février ou mars 1942, « en même temps » que Roger Mirande, du réseau Johnny , comme les sœurs Alizon, de Rennes, mais celles-ci ne la connaissent pas.
Elle habite alors à Paris avec son ami, Roger Mirande, du réseau Johnny, son ami (?), qui se trouve à son domicile. Cependant, celui-ci est arrêté le 1er avril 1942.
Selon Charlotte Delbo, elle est arrêtée par la “Gestapo” en février ou mars 1942, « en même temps » que Roger Mirande. Cependant, celui-ci est arrêté le 1er avril 1942 à son domicile (une “planque” ?), au 46 rue du Colisée à Paris 8e.
Entre le 14 et 19 février 1942, à partir d’un plan de surveillance et d’infiltration monté par l’antenne de l’Abwehr [1] du district militaire d’Angers, les Allemands – probablement la Geheime Feldpolizei (GFP) [2] – arrêtent la plupart des membres du réseau ; pratiquement anéanti, celui-ci cesse d’exister en juillet suivant.
Lina Kuhn est écrouée – certainement en “détention allemande”, en cellule individuelle et au secret, comme les sœurs Alizon – à la Maison d’arrêt de La Santé (Paris 14e), puis dans dans le secteur allemand du quartier pour femmes de l’établissement pénitentiaire de Fresnes (Seine / Val-de-Marne).
Le 19 novembre 1942, elle est transférée au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas (Seine / Seine-Saint-Denis), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122, avec les sœurs Alizon, Marguerite Chavaroc et Toussainte Oppici ; elle-même y étant enregistrée sous le matricule n° 1190 et assignée dans la salle 106.
Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise) : leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22,1 Nach Compiègne uberstellt » (transférée à Compiègne le 22.1).
Le lendemain, Lina Kühn fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.
Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites en camions à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).
En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.
Le lendemain matin, après avoir été brutalement descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.
Lina Kühn y est enregistrée sous le matricule 31795. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.
Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail dans les Kommandos, mais pas de corvée.
Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rang de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie allemande : vues de trois quarts avec un couvre-chef (foulard), de face et de profil (la photo d’immatriculation de Lina Kühn a été retrouvée, puis identifiée par des rescapées à l’été 1947).
Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.
Concernant Lina Kühn, Charlotte Delbo témoigne : “Un soir elle est venue me voir dans ma case et m’a soufflé à l’oreille : « Écoute. J’ai un secret à te dire. » Elle voulait m’entraîner dans le fond du Block pour parler. Une bousculade nous a séparées. Le lendemain elle est entrée au Revier [3].”
Lina Kühn meurt au début de mars 1943, âgée de 47 ans (Ch. Delbo estimait qu’elle « faisait trente-cinq à quarante ans »).
Le 13 septembre 1943, Roger Mirande est déporté dans un transport “NN” de 30 hommes parti de Paris, gare de l’Est. Dirigé sur le KL Mauthausen (matricule n° 35167), il est ensuite affecté au Kommando d’Ebensee où il décède le 27 juin 1944 (sur 15 déportés passés par Mauthausen, 12 ne reviennent pas).
Ni l’un ni l’autre n’avait de famille connue.
Les noms de Marie Alizon, Marguerite Chavaroc, Lina Khune et Roger Mirande sont inscrits sur la plaque commémorative rappelant le nom de 34 morts du « réseau Johnny » apposée sur un mur du placître [3] de l’église de La Sainte Trinité à Kerfeunteun, ancienne commune désormais rattachée à Quimper (Finistère) en 1960.
Notes :
[4] Abwehr : service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand, spécialisé dans la lutte contre la Résistance intérieure et extérieure.
[4] Geheime Feldpolizei (GFP) : police secrète à statut militaire et organe exécutif de l’Abwehr (à ne pas confondre avec la Feldgendarmerie, police militaire, ou avec le Sipo-SD, dont faisait partie la “Gestapo”).
[4] Revier, selon Charlotte Delbo : « abréviation de Krakenrevier, quartier des malades dans une enceinte militaire. Nous ne traduisons pas ce mot que les Français prononçaient révir, car ce n’est ni hôpital, ni ambulance, ni infirmerie. C’est un lieu infect où les malades pourrissaient sur trois étages. ». In Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 24. Le terme officiel est pourtant “hôpital” ; en allemand Häftlingskrakenbau (HKB), hôpital des détenus ou Krakenbau (KB). Dans Si c’est un Homme, Primo Lévi utilise l’abréviation KB.
[4] Le placître est un terrain, souvent herbeux, délimité par une clôture, fréquemment un mur, entourant les églises, chapelles ou fontaines bretonnes. Lorsque il est l’un des éléments de l’enclos paroissial, le placître désigne l’espace non bâti à l’intérieur de celui-ci. Ce terme, qui ne figure pas dans les dictionnaires modernes, était souvent utilisé pour les actes officiels. (Source Wikipedia)
Sources :
Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), page 160.
Liste des détenues “31000” du fort de Romainville établie par Marie-Élisa Cohen avec l’aide de ses camarades.
page Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Réseau_Johnny
page Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Abwehr
site MémorialGenWeb, plaque commémorative du Réseau Johnny à Kerfeunteun : relevé effectué par Stéphane Gervais (26-08-2025), photo de Christophe Roullier, https://www.memorialgenweb.org/memorial3/html/fr/photo.php?id_source=113696.
Jean-Marc Berlière, article « Abwehr », dans Polices des temps noirs : France, 1939-1945, Paris, Perrin, 2018, 1357 p. (ISBN 978-2-262-03561-7), p. 41-49.
MÉMOIRE VIVE
(dernière modification, le 6-02-2026)
Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).
