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Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Marguerite, Léa, Durbecq naît le 9 avril 1892 à Rocroi (Ardennes – 08), fille de Louis Durbecq, 25 ans, mouleur, et de Marie Picot, 28 ans, son épouse. Elle grandit au hameau du Hyraumont (ou Hiraumont), sur la commune de Rocroi, limitrophe de la frontière belge au Nord du département. Léa va à l’école jusqu’au certificat d’études.

Le 26 juillet 1911 à Rocroi, elle se marie avec Émile Lambert, né 28 février 1886, lui aussi au Hyraumont (d’une mère née Durbecq !), laitier. Ils ont une fille, Germaine, Marie-Louise, né le 7 janvier 1912 à Rocroi (future épouse Dorigny).

Considérant qu’Émile Lambert est de la classe 1916, il est probable qu’il a été mobilisé au cours de la guerre 1914-1918 (à vérifier…).

Une filière d’évasion à Charleville

Sous l’occupation, le couple Lambert est domicilié au 8, place de l’Agriculture (aujourd’hui place Jacques-Felix) à Charleville [1] (08).

En 1942, Léa Lambert est à la fois cuisinière et économe du centre d’accueil du Secours national des Ardennes, à Charleville, dont Marcelle Fuglesang est l’assistante sociale en chef.

Le centre est devenu une étape essentielle de la filière d’évasion crée par Paul Royaux [2], chef de l’OCM des Ardennes et fondateur de l’organisation.

Quand les prisonniers de guerre qui se sont évadés des Stalags et des Oflags d’Allemagne font étape à Charleville, ils sont hébergés et nourris au centre d’accueil. Après que de faux papiers leur aient été remis, ils repartent vers leurs régions d’origine, certains transitant par Paris avec la complicité de cheminots. Les aviateurs anglais pris en charge par le réseau sont dirigés vers la Suisse par Besançon.

Les Allemands ne tardent pas à soupçonner l’existence de cette filière. Ils glissent un des leurs parmi les évadés. Se faisant passer pour britannique, celui-ci se présente à Charleville. Marcelle Fuglesang, qui sait l’anglais, se charge de l’interroger. Sans doute joue-t-il bien son rôle, puisqu’on le pourvoit du nécessaire comme les autres, et qu’il continue sa route.

Peu après, le 28 octobre 1942, Marcelle Fuglesang est convoquée à la Kommandantur. Elle s’y rend sans hésiter. Le faux Anglais est là. Marcelle Fugiesang prend tout sur elle. Elle ne peut cependant sauver Léa Lambert, arrêtée le même jour à son domicile, ni Anna Jacquat, qui tient avec son mari un café-restaurant situé près de la gare, à Charleville.

Le coup de filet entraîne douze arrestations. Paul Royaux parvient à s’échapper. Recherché, il entre en clandestinité et quitte le département.

Le 10 novembre, toutes les femmes sont conduites à la Maison d’arrêt de Saint-Quentin (Aisne) [3].

Le 4 décembre, Léa Lambert est transférée au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas (Seine-Saint-Denis – 93), première infrastructure du Frontstalag 122.

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L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Elle y est enregistrée sous le matricule n° 1307.

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquant « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 21.1 »). Le lendemain, Léa Lambert fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris).

Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le lendemain matin, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites en camion à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille.

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En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et ceux-ci sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Léa Lambert y est enregistrée sous le matricule 31821. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail, mais pas de corvées.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie de la police judiciaire allemande : vues de trois-quart coiffée d’un couvre-chef (foulard), de face et de profill (retrouvée, la photo d’immatriculation de « Madame Lambert » a été identifiée par des rescapées à l’été 1947).

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où se trouvent quelques compagnes prises à la « course » du 10 février [4]. Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Léa Lambert meurt le 1er mars 1943, selon l’acte de décès établi par l’administration SS du camp.

Selon Charlotte Delbo, Émile Lambert est convoqué à la Gestapo de Charleville quelques semaines après l’arrestation de son épouse et on lui annonce que sa celle-ci est morte au début du mois à… (un mot en « iche ») de maux d’estomac ; il court alors chez les Jacquat. Monsieur Jacquat revient justement de la Kommandantur où on lui a dit que sa femme était également morte, à… (aussi un mot en « iche ») et aussi de « maux d’estomac ». Émile Lambert, homme impulsif bâti en colosse, à la voix forte, laisse éclater sa colère et injurie les Allemands. Charlotte Delbo écrit que c’est alors qu’il est définitivement arrêté. Cependant…

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Émile Lambert. Droits réservés.

Déclaré comme loueur de voiture, domicilié au 42, place de l’Église à Mézières (08), Émile Lambert poursuit les activités clandestines de son épouse (hébergement de prisonniers de guerre évadés et d’aviateurs alliés) au sein du Résau OCM, aux côtés de Lydia Collin, Henri Coupaye, Gabriel Cabaret et René Marcotte. Dans sa propriété, il cache un poste émetteur de radio. De plus, il participe au ravitaillement de maquis voisins.

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Mézières, place de l’église. Carte postale colorisée,
oblitérée en 1934. Collection Mémoire Vive.

Le 27 mars 1944, il est interpellé par la police française place de l’agriculture à Charleville (a-t-il deux domiciles ?), avec deux autres personnes, pour abattage clandestin d’animaux (permettant de fournir de la viande aux maquisards). Est-il relâché ?

Trois jours plus tard, le 30 mars les autorités allemandes (Gestapo ?) viennent l’arrêter chez lui. Le jour même, il est conduit à la Maison d’arrêt de Charleville.

Une autre version des faits pourrait être qu’Émile Lambert ait été écroué par la police française suite à sa première arrestation et que les Allemands se soient emparés de l’affaire en sachant qu’il s’agissait de ravitailler un maquis…

Le 27 juin, il est conduit au Frontstalag 122 de Compiègne-Royallieu.

Le 2 juillet, Émile Lambert est déporté dans un transport partant de Compiègne et arrivé trois jours plus tard au KL Dachau (matricule 77621). Il y meurt le 27 décembre 1944.

Le 9 juillet 1947, Lucienne Thévenin (« Lulu »), rescapée, signe une déclaration attestant que Madame Lambert est décédée à Auschwitz-Birkenau « dans le courant du mois de mars 1943 ».

Le 25 septembre 1952, Germaine Dorigny, la fille de Léa et Émile, remplit un formulaire de demande d’attribution du titre de déporté pour chacun de ses parents, en les accompagnant d’attestations de membres du réseau OCM rédigés de manière presque identiques pour l’une et l’autre.

Le 2 juillet 1953, Marguerite Lambert se voit accorder le statut de Déporté Résistant. La carte n° 2.018.18512 est remise à sa fille, Germaine Dorigny, domiciliée à Ecordal (08).

Le 23 juin 1956, Émile Lambert se voit accorder le statut de Déporté Résistant après qu’une enquête auprès des RG des Ardennes ait explicité l’arrestation pour abattage clandestin – notifiée dans le fichier de Brinon -, laquelle pouvait suggérer une activité de “marché noir” (lettre du préfet datée du 26 mars 1956). La carte n° 101829558 est remise à sa fille.

Par un décret signé de Charles de Gaulle, Michel Debré et Pierre Messmer et daté du 22 juin 1960, Émile Lambert se voit attribuer la Médaille Militaire à titre posthume.

Le 5 décembre 1962, suite à une demande formulée par sa fille, la mention « Mort pour la France » est portée en marge de l’acte de décès d’Émile Lambert (quid pour Marguerite, Léa ?).

Les noms de Léa et Émile Lambert sont inscrit sur un des deux murs du souvenir du Mémorial de Berthaucourt, érigé dès 1946 sur un plateau dominant la ville de Charleville-Mézières en mémoire des résistants et des déportés ardennais (sous l’occupation furent fusillés en ce lieu de nombreux patriotes jugés par les tribunaux militaires allemands).

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 164-165.
- Archives départementales des Ardennes, site internet, archives en ligne, registre d’état civil de Rocroi, cote 2MIEC 367R 4, année 1886, acte n° 21 (vue 488/765).
- Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen, dossiers de Léa Lambert, cote 21 P 472 074, et d’Émile Lambert, cote 21 P 472 042, recherches de Ginette Petiot (message 08-2013).
- Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression…, 1940-1945, éditions Tirésias, Paris 2004, I.240, tome 4, page 1137.
- Site de la section ardennaise des Amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation (AFMD 08).
- Site Mémorial GenWeb, Charleville-Mézières, relevé de Sébastien Haguette (12-2002).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 12-09-2013)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Charleville : En 1966, la commune fusionne avec Mézières et d’autres communes limitrophes pour former Charleville-Mézières.

[2] Paul Royaux, né le 23 février 1908 à Rocroi, garçon coiffeur à Charleville. Représentant de l’OCM (Organisation Civile et Militaire) dans les Ardennes dès 1941, Paul Royaux structure, autour du centre du Secours National à Charleville, une filière d’évasion de prisonniers de guerre. Dans le cadre de l’OCM, il met en place les UCR (Unités de Combat et de Renseignement) dont les objectifs étaient la collecte des informations et le stockage d’armes. À la fin du mois d’octobre 1942, quand la filière d’évasion est démantelée par la Gestapo, Paul Royaux doit quitter les Ardennes. Il laisse comme successeur son ami André Point, futur « Commandant Fournier » au sein des FFI. Royaux est alors affecté dans le département du Nord, où il devient « Max Duval », agent de liaison de Roland Farjon, chef de l’OCM pour la région A. Le 16 décembre 1943, il est arrêté par la Gestapo à Paris, condamné à la peine de mort par un tribunal militaire allemand, et fusillé au fort de Bondues (Nord) le 23 février 1944, jour de son 36e anniversaire.

[3] La Maison d’arrêt de Saint-Quentin : l’établissement – surnommé l’« Hôtel des quatre boules » – construit en 1841 dans un triangle compris entre le boulevard Henri-Martin et les rues de Longueville et Chanterelle, a été désaffecté en 1992, ses détenus étant transférés à la nouvelle prison de Laon, puis détruit en 2001. Le septembre 2010 a été inaugurée une plaque apposée sur un mur de la rue Longueville afin de rappeler l’existence de la prison et que, « Pendant la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux résistants y furent emprisonnés avant d’être déportés ou fusillés ».

[4] La « course » par Charlotte Delbo : Après l’appel du matin, qui avait duré comme tous les jours de 4 heures à 8 heures, les SS ont fait sortir en colonnes toutes les détenues, dix mille femmes, déjà transies par l’immobilité de l’appel. Il faisait -18. Un thermomètre, à l’entrée du camp, permettait de lire la température, au passage. Rangées en carrés, dans un champ situé de l’autre côté de la route, face à l’entrée du camp, les femmes sont restées debout immobiles jusqu’à la tombée du jour, sans recevoir ni boisson ni nourriture. Les SS, postés derrière des mitrailleuses, gardaient les bords du champ. Le commandant, Hoess, est venu à cheval faire le tour des carrés, vérifier leur alignement et, dès qu’il a surgi, tous les SS ont hurlé des ordres, incompréhensibles. Des femmes tombaient dans la neige et mouraient. Les autres, qui tapaient des pieds, se frottaient réciproquement le dos, battaient des bras pour ne pas geler, regardaient passer les camions chargés de cadavres et de vivantes qui sortaient du camp, où l’on vidait le Block 25, pour porter leur chargement au crématoire.

 

Vers 5 heures du soir, coup de sifflet. Ordre de rentrer. Les rangs se sont reformés sur cinq. «  En arrivant à la porte, il faudra courir.  » L’ordre se transmettait des premiers rangs. Oui, II fallait courir. De chaque côté de la Lagerstrasse, en haie serrée, se tenaient tous les SS mâles et femelles, toutes les kapos, toutes les polizeis, tout ce qui portait brassard de grade. Armés de bâtons, de lanières, de cannes, de ceinturons, ils battaient toutes les femmes au passage. Il fallait courir jusqu’au bout du camp. Engourdies par le froid, titubantes de fatigue, il fallait courir sous les coups. Celles qui ne couraient pas assez vite, qui trébuchaient, qui tombaient, étaient tirées hors du rang, saisies au col par la poignée recourbée d’une canne, jetées de côté. Quand la course a été finie, c’est-à-dire quand toutes les détenues sont entrées dans les Blocks, celles qui avaient été tirées de côté ont été emmenées au Block 25. Quatorze des nôtres ont été prises ce jour-là.

 

Au Block 25, on ne donnait presque rien à boire, presque rien à manger. On y mourait en quelques jours. Celles qui n’étaient pas mortes quand le “Kommando du ciel” (les prisonniers qui travaillaient au crématoire) venait vider le Block 25, partaient à la chambre à gaz dans les camions, avec les cadavres à verser au crématoire. La course – c’est ainsi que nous avons appelé cette journée – a eu lieu le 10 février 1943, deux semaines exactement après notre arrivée à Birkenau. On a dit que c’était pour nous faire expier Stalingrad. (Le convoi du 24 janvier, pp. 37-38)