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Coll. Marcelle Villette. Droits réservés.

Julien, Henri, Paul, Villette naît le 1er juin 1921 à Déville-lès-Rouen, à l’ouest de l’agglomération de Rouen (Seine-Maritime [1] – 76), fils d’Henri Villette, 21 ans, et de Marcelle Benard, son épouse, 23 ans. Julien, l’aîné, a deux frères – Lucien, né le 31 décembre 1922, et Raoul, né le 10 mai 1928, nés à Rouen – et une sœur, Marcelle, née le 25 juillet 1933, à Maromme.

Scolarisé à l’école primaire de Notre-Dame-de-Mondeville, Julien Villette obtient son Certificat d’études à 12 ans. Début août 1933, il commence à travailler comme « petit » ouvrier aux Établissements Senard, usine métallurgique de Déville-lès-Rouen.

Il adhère et milite très rapidement au syndicat CGTU, puis CGT, après la fusion syndicale de 1936.

Julien Villette ne reste pas longtemps dans sa première entreprise : ayant pris la défense d’un de ses camarades de travail, son patron l’a repéré comme « avocat du peuple ». Pendant un temps, il est ouvrier du Textile, employé par les Établissements De Menibus à Déville-lès-Rouen (ex-filature Saint-Pierre)

Au moment de son arrestation, il habite à Maromme, commune voisine (76), probablement chez ses parents, domiciliés au 18, rue de Lorraine. Il est célibataire (il a 20 ans).

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Collection Marcelle Villette. D.R.

Adhérent des Jeunesses communistes en 1938, « il milite avec force », selon le témoignage de sa sœur. Il vend la presse de son parti dans toute la vallée (Le Prolétaire normandL’Avant-GardeL’Humanité). Il suit les cours politiques de l’école du Parti communiste.

Militant clandestin sous l’occupation, il distribue tracts et journaux.

Le 15 février 1941, son père, Henri Villette, est arrêté par des policiers du commissariat central de Rouen pour « distribution de tracts communistes, tant sur le chantier où il [travaille], à Croisset, que dans le restaurant où il [prend] ses repas ». Il est écroué à la Maison d’arrêt de Rouen. Le 14 mars suivant, le Tribunal correctionnel de Rouen le condamne à 13 mois d’emprisonnement. Le 5 juin, il est transféré à la Maison centrale de Clairvaux (Aube).

Le 4 août 1941, répondant à une note du préfet de Seine-Inférieure datée du 22 juillet, le commissaire principal de police spéciale de Rouen transmet à celui-ci une liste nominative de 159 militants et militantes communistes de son secteur dont il préconise de prononcer l’internement administratif dans un camp de séjour surveillé, tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et « par tous les moyens ». Parmi eux, Julien Villette, alors désigné comme « ferrailleur » (dans le Bâtiment ?)…

Dans la nuit du 21 octobre 1941, à deux heures du matin, il est arrêté à Maromme par la police française, lors de la grande rafle de Rouen et de sa banlieue [2]

Julien Villette est emmené à la caserne Hatry de Rouen, enchaîné à son voisin, Léon Poyer.

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Rouen. La caserne Hatry dans les années 1920.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés

Le 24 octobre, transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne [3] (Oise – 60). Enregistré sous le matricule n° 1910, il est assigné au bâtiment A3, chambre 10, puis au A2, chambre 8, où il se trouve en décembre.

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La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers
bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”,
désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”.
À l’arrière plan, sur l’autre rive de l’Oise,
l’usine qui fut la cible de plusieurs bombardements
avec “dégâts collatéraux” sur le camp.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Il suit différents cours organisés par les détenus : solfège, dessin industriel, anglais élémentaire, les « études psychologiques et philosophiques » dispensées par Jahan, « licencié es lettres, conférencier à la Sorbonne, Paris. ».

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Collection Marcelle Villette. Droits réservés.

Le 19 décembre, il écrit à sa mère : « Nous nous préparons avec les copains à préparer Noël le mieux possible où il y aura un peu de gaîté quand même. Je fais partie de la chorale et du chant individuel et je suis avec un copain de Paris metteur en scène bien connu qui me travaille la voix chaque jour et je fais des progrès assez visibles d’après lui. Aussi, voudrais-tu m’envoyer une boîte de Gargarismes de Luchon, car j’ai les cordes vocales malades, d’après lui. Je joue aussi de l’harmonica au concert et dans mes temps perdus, je confectionne des petits cadres. J’en ai fait un pour la photo de chez Féré et 2 autres aussi avec du linoléum. (…) Jean Delattre va bien et a trouvé mieux ici qu’à Clairvaux. Excuse-moi pour l’écriture, car j’ai froid aux mains. »

Le 31 janvier, il dédie un dessin à sa sœur Marcelle : « Oui, je veux évoquer ce triste jour d’hiver, car il vient fêter l’être qui m’est si cher ».

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Collection Marcelle Villette. Droits réservés.
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Un tour de garde… (gros plan).

À la mi-avril 1942, il dessine une vue réaliste du camp montrant les bâtiments utilisés par l’administration militaire allemande (B1, B2, D7) et reçoit une aquarelle d’un autre détenu, D. Roussel, cadrant la prison de la caserne et le Café de la Victoire derrière la palissade qui sépare le camp de la rue de Paris.

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Dessin daté du 12 avril. Crayons et encre.
Les deux bâtiments visibles de la caserne sont ceux
occupés par l’administration militaire allemande du camp.
Collection M. Villette. Droits réservés.
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Aquarelle de D. Roussel, « À mon ami Villette », daté du 17 avril.
À droite, le bâtiment au toit rouge est la prison de la caserne.
À gauche, au-delà des barbelés et de la palissade, on aperçoit
le Café de la Victoire, à l’extérieur du camp, rue de Paris.
Collection Marcelle Villette. Droits réservés.

Au printemps 1942, Julien Villette participe aux répétitions de la pièce de théâtre “Rosalie”, de MaxMaurey, qui couvrent le bruit des creuseurs de tunnel préparant l’évasion de la nuit des 21-22 juin [4].

Le 8 juin 1942, il est rejoint au camp par son père, Henri Villette, qui n’a pas été libéré de la centrale de Clairvaux à l’expiration de sa peine, le 16 mars, mais a été maintenu en détention sous le statut d’interné administratif en attendant d’être remis aux « autorités d’occupation » à la demande de celles-ci, conformément aux procédures ordonnées dans le « Code des otages ».

Entre fin avril et fin juin 1942, Julien Villette est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande, en application d’un ordre de Hitler.

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées. À la hauteur de Commercy, Julien Villette jette sur la voie un message qui sera posté à sa famille : « Lundi 6 juillet 1942. Chère maman et frères et sœur, je vous écris ce petit mot. Je suis dans le train et j’écris mal. On est 45dans les wagons à bestiaux et cahotés. Je suis parti de Compiègne ce matin 9 heures et demie. On est plus de 1100 qui partent. Tout de suite, on approche de la frontière allemande. J’ai bon espoir quand même et, surtout, ayez du courage comme moi j’en ai. Papa est resté à Compiègne. Vous recevrez bientôt ma valise avec souvenirs et affaires, vêtements que je vous renvoie. Mille baisers à tous et bon courage. Bonjour aux copains en espérant de vous revoir bientôt. Bonjour à G. R., René, R. etc. Pense à vous. Votre Julien. »

transportaquarelle

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».
« Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive.

Le 8 juillet 1942, Julien Vilette est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I), peut-être sous le numéro 46194, selon les listes reconstituées (aucune photo de détenu de ce convoi n’a été retrouvée après le matricule 46172)

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

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Portail du sous-camp de Birkenau, secteur B-Ia, semblable
à celui du secteur B-Ib par lequel sont passés tous les “45000”.

Le chef du Block 19 terrorise les détenus en frappant deux d’entre-eux jusqu’à ce qu’ils ne bougent plus. Puis il réclame un chanteur. Connu comme tel à Compiègne, Julien Villette est poussé par ses camarades et interprète plusieurs chansons, les larmes aux yeux. En récompense, il reçoit un morceau de pain et un peu de tisane (“Herbata”). Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire – au cours duquel Julien Villette se déclare sans religion (« Glaubenslos ») -, les “45000” sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Au mois d’août, après avoir été nommé par un SS qui l’a entendu chanter, Julien Villette est désigné comme Vorarbeiter d’un Kommando de déchargement des wagons, fonction qui « ne correspondait ni à son tempérament, ni à son idéologie sociale », selon Raymond Montégut. Eugène Garnier suggère qu’il aurait pu être assigné au camp de Birkenau…

Julien Villette meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942, d’après les registres du camp.

Un rescapé (non connu) a relaté les conditions de sa disparition. Sachant qu’il est bon chanteur, un Kapo polonais venant d’exécuter un camarade sous ses yeux lui ordonne : « Puisque c’est ton ami, chante “Bel-Ami” ». Julien Villette refuse et est battu à mort.

Le 16 octobre 1945, Eugène Garnier écrit aux parents de celui-ci pour leur confirmer son décès (dont il n’a pas été témoin…).

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 1-09-2001).

Son père, Henri Villette, très malade lors de son internement, est admis à l’hôpital du Val-de-Grâce, puis déporté au KL Buchenwald le 17 janvier 1944 (matr. 39788) ; là-bas, il apprend la mort de son fils de la bouche de Raymond Montégut qui y a été transféré fin février 1944. Quand il est libéré en avril 1945, Henri Villette pèse 32 kilos.

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Hommage aux militants de Maromme disparus.
Carte-souvenir éditée après guerre. Plusieurs noms sont
mal orthographiés, dont celui de Marcel Lecour (« U. Lescour »),
en bas à droite. Collection Martine Groult.
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Verso du document précédent. Collection Martine Groult.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 112, 376 et 423.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Haute-Normandie (2000), citant : Lettre jetée du train le 6 juin 1942, recueillie et postée à Commercy le même jour – Listes des Archives du Musée d’Auschwitz (V, n° 31836 – S, n° 351) – Liste des jeunes communistes (JC) du camp de Compiègne, matricule n° 1910 – Lettre et témoignage de sa sœur, Marcelle Villette, 30/9/1991.
- Marcelle Villette, sœur de Julien, article dans le bulletin de Mémoire Vive, n° 35, nov. 2008, p. 6, copies de documents envoyées à M. V.
- Alain Alexandre et Stéphane Cauchois, Résistance(s), Rouen, sa région, la vallée du Cailly entre histoire et mémoire, 1940-1944, éditions L’écho des vagues, 76780 Nolléval, avril 2015, pages de 23 à 28.
- Louis Eudier (45523), Notre combat de classe et de patriotes, 1934-1945, au Havre, sans date (1977 ?), page 8, relate le chanteur du premier soir à Birkenau mais le nomme « Valette, de Rouen », listes à la fin de son livre.
- Archives départementales de Seine-Maritime, Rouen, site de l’Hôtel du département, cabinet du préfet 1940-1946, individus arrêtés par les autorités de Vichy ou par les autorités d’occupation, dossiers individuels de Rob à Z (cote 51w421), recherches conduites avec Catherine Voranger, petite-fille de Louis jouvin (“45697”).
- Concernant Henri Villette, son père, Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression…, 1940-1945, Éditions Tirésias, Paris 2004, I.171, p. 1445.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 3, page 1277 (31836/1942).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 6-05-2014)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] Le “brûlot de Rouen” et la rafle d’octobre 1941 : L’arrestation massive de plusieurs dizaines (*) de militants politiques et syndicaux – ou soupçonnés tels – a suivi de peu le déraillement d’un train de matériel militaire allemand sur la ligne Rouen-Le Havre, dans le tunnel de Pavilly, à 1500 m de la gare de Malaunay, le 19 octobre 1941 ; ce sabotage étant l’un des objectifs visés par le “brûlot” de Rouen (groupe mobile de la résistance communiste). Néanmoins, les fiches d’otages des “45000” appréhendés dans cette période mentionnent que ces arrestations mettaient en application un ordre du Commandant de la région militaire A, daté du 14 octobre 1941. Ainsi, entre le 17 et le 25 octobre, il y eut le même type de rafles de “communistes” dans sept autres départements de la zone occupée. Il est probable que ces arrestations aient été ordonnées pour assurer la saisie de communistes destinés à être placés sur les listes d’otages de cette région militaire. En effet, tous les hommes appréhendés furent remis aux allemands qui les transférèrent à Compiègne entre le 19 et le 30 octobre 1941. 44 des otages arrêtés ces jours-là dans le secteur de Rouen furent déportés dans le convoi du 6 juillet 1942. Beaucoup furent fusillés au titre de représailles dans les semaines qui suivirent.

(*) 150 selon “30 ans de luttes“, brochure éditée en 1964 par la fédération du Parti Communiste de Seine-Maritime.

[3] Sous contrôle militaire allemand, le camp de Royallieu a d’abord été un camp de prisonniers de guerre (Frontstalag 122), puis, après l’invasion de l’URSS, un « camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs ». À partir de septembre 1941, on y prélève – comme dans les autres camps et prisons de zone occupée – des otages à fusiller.

À partir du 12 décembre 1941, un secteur du sous-camp “C” est réservé aux Juifs destinés à être déportés à titre de représailles. Le camp des Juifs est supprimé le 6 juillet 1942, après le départ de la plupart de ses internés dans le convoi transportant les otages communistes vers Auschwitz. Les derniers détenus juifs sont transférés au camp de Drancy (Seine-Saint-Denis – 93).

[4] Ce tunnel a permis l’évasion de 19 militants syndicalistes (dont Georges Cogniot et André Tollet) dans la nuit du 21 au 22 juin 1942, peu avant la déportation des mille otages, le 6 juillet.