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Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz. 
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Jules Dubrulle naît le 17 octobre 1897 à Armentières ou à Auby (Nord – 59), fils d’un mineur.

Pendant un temps, jusqu’à son mariage au moins, il exerce lui aussi la profession de mineur.

Considérant son âge, il devrait avoir été mobilisé au cours de la guerre 1914-1918 (à vérifier…).

En 1919 à Nanteuil-le-Haudouin (Oise – 60), il épouse Aimée Carré, née en 1897 à Rumilly-en-Cambrésis (59). Ils ont deux enfants : Marcelle, née en 1918, et Jules, né en 1922, tous les deux à Nanteuil.

Le 4 juin 1927, Jules Dubrulle entre comme employé du chemin de fer à la Compagnie du Nord (qui sera intégrée avec d’autres au sein de la SNCF début 1938 [1]). Au moment de son arrestation, il est cantonnier à La Chapelle.

Lors du recensement de 1931, la famille habite au 29, rue Saint-Laurent à Nanteuil et héberge une des deux belles-mères, Marie Pamart, née en 1852 à Cambrai (59). Au moment de son arrestation, Jules Dubrulle (père) est domicilié au 20 (ou au 33), rue Gambetta à Nanteuil. Il n’a plus ses enfants à charge.

Militant communiste, responsable de la cellule de Nanteuil-le-Haudoin, Jules Dubrulle est élu Conseiller municipal lors d’une élection partielle en juillet 1936.

Il assiste encore à une réunion du conseil municipal le 5 novembre 1939. En février 1940, il est déchu de son mandat pour n’avoir pas renié publiquement ses convictions politiques antérieures. Il est absent du conseil municipal le 19 février.

Le 16 juillet 1941, il est arrêté et conduit à la Maison d’arrêt de Senlis. Finalement, il est interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 -Polizeihaftlager). Enregistré sous le matricule n° 1300, il est assigné pendant un temps au bâtiment A1.

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La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers 
bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”, 
désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”. 
À l’arrière plan, sur l’autre rive de l’Oise, 
l’usine qui fut la cible de plusieurs bombardements 
avec “dégâts collatéraux” sur le camp. 
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 20 février 1942, le chef de la Feldkommandantur 580 à Amiens (Somme – 80) – ayant autorité sur lesdépartements de la Somme et de l’Oise – insiste auprès du préfet de l’Oise, Paul Vacquier [2], afin que la fiche de chaque interné du Frontstalag 122 pour activité communiste demandée à l’administration préfectorale indique « son activité politique antérieure (très détaillée si possible), ainsi que les raisons qui militent pour ou contre sa prompte libération du camp d’internement ».

Le 10 mars, le préfet de l’Oise écrit au Ministre secrétaire d’État à l’Intérieur pour lui transmettre ses inquiétudes quant à cette demande : « Étant donné que parmi les internés du camp de Compiègne une vingtaine déjà ont été fusillés en représailles d’attentats commis contre les membres de l’armée d’occupation, il est à craindre que ces autorités aient l’intention de se servir de mon avis pour désigner de nouveaux otages parmi ceux pour lesquels j’aurais émis un avis défavorable à la libération. Me référant au procès-verbal de la conférence des préfets régionaux du 4 février 1942, qui précise “qu’en aucun cas les autorités françaises ne doivent, à la demande des autorités allemandes, procéder à des désignations d’otages”, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien me donner vos directives sur la suite qu’il convient de réserver à la demande dont je suis saisi… »

Le 13 avril, le commissaire principal aux renseignements généraux de Beauvais transmet au préfet de l’Oise soixante-six notices individuelles concernant des individus internés au Frontstalag 122 à Compiègne, dont dix-neuf futurs “45000”. Sur la notice qui le concerne – à la rubrique « Renseignements divers » -, Jules Dubrulle est qualifié de « Militant dangereux ».

Le 24 avril, Paul Vacquier transmet à la Feldkommandantur 580 les notices individuelles des « personnes internées au camp de Compiègne, figurant sur la liste [qui lui a été] communiquée et domiciliées dans le département de l’Oise » qui mentionnent uniquement « des renseignements concernant l’état civil, la parenté et la situation matérielle ».

Le 2 mai, sur la page arrachée d’un cahier d’écolier, Jules Dubrulle rédige une déclaration – « faite sur [sa]demande, en toute indépendance et sur la foi du serment » – dans laquelle il s’engage formellement à cesser toute activité politique et à ne plus avoir aucune attache avec le Parti communiste. Il fait envoyer ce message à la mairie de Nanteuil-le-Haudoin par le vaguemestre du camp. Le président de la délégation spéciale de Nanteuil transmet ce courrier au préfet de l’Oise le 1er juillet, et le préfet répond de son impuissance le… 6 juillet.

Le 29 juin, Paul Vacquier écrit à la Feldkommandantur 580 pour essayer d’obtenir la sortie duFrontstalag 122 de soixante-quatre ressortissants de son département – dont Jules Dubrulle – au motif « qu’aucun fait matériel d’activité communiste n’a été relevé à leur encontre depuis l’arrivée des forces allemandes dans la région », envisageant la possibilité d’interner certains d’entre eux « dans un camp de concentration français ». Sa démarche ne reçoit pas de réponse.

Le mal est probablement déjà fait : quand elles ont procédé à des arrestations dans l’Oise entre juillet et septembre 1941, les forces d’occupation ne disposaient-elles pas déjà d’informations et d’appréciations transmises par certains services de la police française ? N’en ont-elles pas obtenu d’autres par la suite ? Le préfet craignait la fusillade. Ce sera la déportation.

Entre fin avril et fin juin 1942, Jules Dubrulle est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Les deux wagons à bestiaux 
du Mémorial de Margny-les-Compiègne, 
installés sur une voie de la gare de marchandise 
d’où sont partis les convois de déportation. Cliché M.V.

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Jules Dubrulle est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 45490, selon les listes reconstituées (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

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Portail du sous-camp de Birkenau, secteur B-Ia, semblable 
à celui du secteur B-Ib par lequel sont passés tous les “45000”.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés aux travail dans différentsKommandos.

Le 13 juillet – après les cinq premiers jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Jules Dubrulle est dans la moitié des membres du convoi qui reste dans ce camp en construction choisi pour mettre en œuvre la “solution finale” (contexte plus meurtrier).

Il meurt à Birkenau le 3 novembre 1942, selon les registres du camp [3].

Après la guerre, le conseil municipal de Nanteuil-le-Haudouin donne son nom à une rue de la commune.

Une plaque commémorative est apposée à son domicile, en face de la gendarmerie.

Son nom est inscrit sur le monument aux morts de la commune, situé dans le cimetière, et sur une plaque apposée en mairie.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 25-02-1989).

De 1945 à 1953, sa fille, Marcelle Pugnant, est conseillère municipale communiste de Nanteuil-le-Haudouin.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 127 et 128, 356, 369 et 402. 
- Jean-Pierre Besse, notice pour le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (DBMOF), site du Maitron en Ligne, Université Paris 1. 
- J.-P. Besse, Ils ont fait le sacrifice de leur vie, le prix de la liberté dans l’Oise, 1940-1945, ANACR de l’Oise, 2002. 
- Archives départementales de l’Oise, site internet, registres de recensement de Nanteuil-le-Haudoin (6 Mp 515) : année 1921, page 23 (vue 14) et année 1931, page 30 (vue 17) ; archives départementales du Nord, site internet, registres de recensement année 1906, Rumilly-en-Cambrésis (n° 133, vue 24 ?). 
- Archives départementales de l’Oise, Beauvais ; cote 33W 8253/1, exécutions d’internés, camp de Royallieu, mesures contre les communistes ; cote 141w 1162, Internement administratif. 
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 242 (33120/1942). 
- Base de données des archives historiques SNCF ; service central du personnel, agents déportés déclarés décédés en Allemagne (en 1947), de A à Q (cote 0110LM0108). 
- Site Mémorial GenWeb, 60-Nanteuil-le-Haudouin, relevé n° 10826 de Cédric Hoock (2003).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 1-04-2013)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] La SNCF : Société nationale des chemins de fer français. À sa création, suite à une convention validée par le décret-loi du 31 août 1937, c’est une société anonyme d’économie mixte, créée pour une durée de 45 ans, dont l’État possède 51 % du capital.

[2] Paul Vacquier, nommé préfet de l’Oise le 22 mai 1940, au début de l’offensive allemande, cherche ensuite à maintenir un semblant de souveraineté française à l’échelon local, ce qui lui vaut son départ le 30 octobre 1942.

[3] Différence de date de décès avec celle inscrite sur les actes d’état civil en France : Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ.

S’agissant de Jules Dubrulle, c’est le 4 septembre 1942 qui a été retenu pour certifier son décès. Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les plaques commémoratives et les monuments aux morts.