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Joseph Kermen en mai 1941.
Collection P. Labate. Droits Réservés.

Joseph, Marie, Kermen naît le 22 juin 1908, au hameau de Ker An Bley (ou Ker Ar Blec’h), sur la commune de Bulat-Pestivien (Côtes-d’Armor [1] – 22), dans une famille de paysans modestes (sa mère, Brigitte Le Naour, ne parle que le Breton).

Lors de le Grande guerre, il voit disparaître deux de ses frères aînés, Pierre et Théophile, et deux de ses beaux-frères, Yves Corrio et Guillaume Cazoulat, tués sur le front.

La famille s’installe au Peulven, une ferme à l’écart du village de Callac (22).

Avec le benjamin de la famille, Yves, Joseph Kermen reçoit une formation de mécanicien. Tous deux sont envoyés dans le Pas-de-Calais (62) pour subvenir aux besoins d’une de leurs sœurs, Nathalie, dont le mari est mourant.

Alors qu’il n’a même pas 16 ans, Joseph Kermen est embauché comme ajusteur par une usine de construction de machines à Béthune, puis par la Compagnie des mines de Bruay-en-Artois (62). Il s’initie à la musique dans une fanfare où il joue du cornet.

Il rencontre Jeanne Lefèvre, une fille des corons, elle-même orpheline d’un père, Olivier, tué sur le front le 11 janvier 1915. Un enfant est en route : ils se marient. Elle n’a que 15 ans (elle lui a menti sur son âge !). Leur fils Claude naît le 22 mars 1928.

En 1930, ils arrivent à Paris pour s’installer dans le 18e ; ils changeront plusieurs fois de domicile dans le même arrondissement. Enfin, ils accèdent à un appartement HBM dans l’immeuble à gradins conçu par Henry Sauvage au-dessus de la piscine de la rue des Amiraux (au n° 13).

Le 14 janvier 1931, embauché à la Société des transports en commun de la Région parisienne (STCRP), Joseph travaille finalement comme ajusteur aux ateliers de réparation d’autobus du dépôt des Poissonniers.

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Bus Renault NT4 H de 1936… dans les années 1970.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

C’est un militant du Parti communiste et de la CGT.

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Le 30 août 1936, à la Fête de L’Humanité
dans la clairière des Trente Marronniers à Garches.
Joseph Kermen est à droite, avec sa fille Arlette.
Collection P. Labate. Droits Réservés.

Le 15 février 1939, bien après la fin du gouvernement de Front populaire, il manifeste avec une cinquantaine de collègues dans la cour de son dépôt, puis dans la rue, en criant « Nos quarante heures » et « Augmentez nos salaires », ce qui lui vaut un jour de mise à pied.

Il a pour ami proche et collègue de travail Marius Defruit, natif du Pas-de-Calais et ayant son âge, qui entrera dans la clandestinité, sera arrêté aux abords du camp de Voves le 11 mai 1942 et mourra à Mauthausen le 4 mai 1945. Ensemble, ils font partie de l’Harmonie des travailleurs des transports de Paris.

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1937 : Jeanne et Joseph Kermen avec leurs proches amis,
“Nono” et Marius Defruit (à droite).
Collection P. Labate. Droits Réservés.

Mobilisé en septembre 1939, Joseph Kermen est affecté à un régiment du “Train” (le train des équipages : transports routiers militaires). N’ayant pas été fait prisonnier, il peut reprendre son travail. Il est alors affecté à différents dépôts du Nord de Paris.

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Pendant la “drôle de guerre” (manœuvres ?) ;
Joseph Kermen est le quatrième à partir de la gauche.
Collection P. Labate. Droits Réservés.

Il reprend l’action militante au sein du Parti communiste clandestin.

En avril 1941, il est mis sous surveillance par les brigades spéciales des renseignements généraux, après que des inspecteurs de Rennes, venus enquêter sur une distribution de tracts à Callac – où la famille se retrouve régulièrement à l’occasion des vacances – aient appris de la gendarmerie locale les fortes convictions politiques qui les animent, son frère et lui. Leur dossier commun est ouvert à Paris par les Renseignements généraux le 6 mai.

Les inspecteurs qui filent son frère Yves constatent que lui et Joseph « assistent tous les dimanches matins à des rendez-vous Boulevard Ornano, en compagnie d’un nommé Sandler (et d’) une dizaine d’individus », « il semble que ces réunions improvisées en plein air soient le rendez-vous de membres d’une cellule communiste reconstituée… ».

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Le 7 mai 1941, anniversaire d’Arlette (7 ans) :
cette partie de campagne familiale et amicale
est probablement aussi une réunion clandestine de militants.
Deuxième à partir de la gauche, Joseph,
puis Marius Defruit et Claude Kermen.
Collection P. Labate. Droits Réservés.

Les filatures et perquisitions dans le vestiaire d’atelier et au domicile de Joseph Kermen se révèlent infructueuses. Mais, en août 1941, il est dénoncé à deux reprises par un collègue de travail – d’abord dans une lettre anonyme, puis dans une confidence qui remonte au sein de l’encadrement de l’entreprise – pour avoir déposé des tracts intitulés La défense des travailleurs de la STCRP dans les autobus stationnant dans la cour du dépôt Clichy.

Le soir du 18 ou 19 novembre 1941, il est finalement arrêté chez lui au retour du travail, devant sa femme et ses deux enfants, Claude et Arlette, par des inspecteurs des Brigades spéciales et conduit au dépôt de la préfecture de police de Paris (Conciergerie, sous-sol du Palais de Justice, île de la Cité).

Dès le lendemain, il est révoqué de son emploi à la STCRP. Deux jours plus tard, le préfet de police de Paris signe l’arrêté ordonnant son internement administratif. Le document précise que Joseph Kermen « est astreint à résider dans l’Etablissement de Rouillé ». Cependant, pour un motif inconnu, il reste au dépôt comme interné pendant un mois et demi.

Le 3 janvier 1941, il fait partie d’un groupe de 50 détenus de la Seine – 38 internés politiques et 12 “indésirables” (droit commun) – transférés au “centre d’internement administratif” de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne). Ils sont conduits en car, sous escorte, jusqu’à la gare d’Austerlitz où les attend un wagon de voyageurs réservé (10 compartiments) : départ 7h55, arrivée 18h51.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue.
Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 16 janvier, Joseph Kermen est nommé vaguemestre du camp de Rouillé, avec un service de quinze jours durant lequel il est responsable de la distribution quotidienne des colis et des lettres « à 600 gars ». En dehors de ses périodes de service, il suit les cours dispensés par le comité des détenus.

Le 7 avril, une note de la G.F.F. Sonderkommando signale que Joseph Kermen va tenter « une évasion pour se joindre aux terroristes de Paris ». Le commandant du camp est informé par téléphone et prié « d’exercer une surveillance spéciale ».

Son frère, Yves Kermen (avec qui il était resté en contact jusqu’à son arrestation), responsable d’un groupe de combat des Bataillons de la jeunesse, est condamné à mort au procès de la Maison de la Chimie et fusillé au Mont-Valérien le 17 avril 1942. L’épouse de celui-ci, Jeanne, née Lebars, est internée administrativement dans différents camps à partir de juin 1942.

Le 3 mai, Joseph Kermen reçoit une visite de sa propre épouse, Jeanne (Lefevre). Mais « voilà trois semaines, on pouvait encore passer sept heures avec les siens quand ils venaient vous voir ; (alors) que maintenant on est séparé par deux grillages à une distance d’au moins un mètre. (…) c’est plutôt un supplice. » Il ne semble pas que celle-ci lui annonce la mort de son frère. Mais il apprend néanmoins celle-ci à Rouillé et en est profondément affecté.

Le 22 mai 1942, Joseph Kermen fait partie d’un groupe de 156 internés – dont 125 seront déportés avec lui – remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduit au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). Enregistré sous le matricule 5932, il est assigné au bâtiment C5, chambrée 3.

Le camp vu depuis le mirador central.  Les “politiques français” étaient dans le secteur constitué par la ligne de bâtiments de gauche (“camp communiste”)  Photo Hutin, Compiègne, carte postale. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Le camp vu depuis le mirador central.
Les “politiques français” étaient dans le secteur constitué par la ligne de bâtiments de gauche (“camp communiste”)
Photo Hutin, Compiègne, carte postale. Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

transportaquarelle

Joseph Kermen laisse tomber du convoi un message (perdu depuis) qui sera acheminé jusqu’à sa famille. Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif. Selon Fernand Devaux, Joseph souffre déjà de dysenterie.

Le 8 juillet 1942, Joseph Kermen est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45703 (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés aux travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Joseph Kermen est dans la moitié des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir. Il est assigné au Block 17a.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».  « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »  Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».
« Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Deux jours plus tard, le 15 juillet, toujours malade, Joseph Kermen est admis à l’hôpital d’Auschwitz-I, au Block 20 en même temps qu’Hippolyte Perreau.

Il meurt à l’hôpital d’Auschwitz-I le 17 juillet 1942, d’après l’acte de décès établi au camp le 23 juillet (n° 15573/1942) ; la cause déclarée serait une « entérite suite à une faiblesse corporelle générale » (Darmkatarrh bei Körperschwäche). L’état civil français a enregistré son décès à la date du 12 juillet (probablement une erreur de transcription ; voir sources).

Sa mère, Brigitte, décède le 7 décembre sans que ses proches l’aient informée du sort de ses deux fils : fusillade pour Yves et déportation pour Joseph.

À une date restant à préciser, sa famille apprend par la Croix-Rouge que Joseph Kermen a été déporté à Auschwitz. Le 1er février 1945, sa sœur Yvonne, ayant appris deux jours plus tôt par la radio la libération du camp, adresse une demande de renseignements au « ministre des prisonniers et déportés ».

La femme et les enfants de Joseph Kermen, qui espèrent toujours son retour, vont guetter l’arrivée des déportés à la gare de l’Est.

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La gare de l’Est à Paris, point d’arrivée de nombreux rapatriés
d’Allemagne, dont des déportés rescapés.
Des familles y ont guetté en vain le retour de leur proche.
Carte postale d’après guerre. Collection Mémoire Vive.

Ils ne connaîtront son sort qu’après le retour de certains “45000”, dont Fernand Devaux, à une date qui reste à préciser.

Le 8 mai 1946, une cérémonie est organisée pour dévoiler une plaque apposée à l’entrée du dépôt d’hydrocarbures de Michelet, à Saint-Ouen (93) sous le sigle de la CMP (Chemin de fer Métropolitain de Paris) ; le nom de Joseph Kermen y figure – au titre du dépôt des Poissonniers – parmi les 32 agents de quatre dépôts d’autobus « morts pour la France, victimes de la barbarie nazie ». On y trouve également son ami Marius Defruit et Joseph Biffé (45246).

Les noms de Joseph Kermen et Marius Defruit sont également inscrits sur la plaque commémorative de l’Atelier central du réseau routier de la rue Championnet (Paris 18e) dédiée aux agents de l’atelier central et de l’ex-dépôt des Poissonniers morts pour la France au cours des deux guerres mondiales.

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Plaque commémorative de l’Atelier central
de la rue Championnet.
Collection P. Labate. Droits Réservés.

En 1953, la Fédération des anciens combattants et victimes de guerre de la RATP, puis en janvier 1970, l’association fraternelle des déportés, internés et familles de disparus de la RATP, tentent en vain d’obtenir que les noms d’agents victimes de l’occupation – dont ceux de Marius Defruit et Joseph Kermen – soient donnés aux rues intérieures de l’atelier central.

Ses enfants, Claude et Arlette, sont déclarés “Pupilles de la Nation” en février 1948. Claude est embauché à la RATP, et travaillera à l’Atelier central de Championnet.

Joseph Kermen est homologué comme “Déporté politique” en 1955.

Par arrêté du ministre des anciens combattants et victimes de guerre en date du 10 novembre 1994, il est décidé d’apposer la mention « Mort en déportation » sur son acte de décès (J.O n° 9 du 11 janvier 1995, page 517).

Sources :

– Son nom (orthographié « KESMEN ») et son matricule figurent sur la Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne, éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60 ; la date indiquée pour son décès est le 12 juillet 1942 (peut-être une erreur de transcription…).
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 90, 373 et 409
- Archives de la RATP : dossier administratif individuel.
- Archives familiales (lettres, photographies…).
- Lettre de Maurice Huon à Yvonne, sœur de Joseph, relatant le témoignage de Fernand Devaux (27 août 1946).
- Concernant sa vie jusqu’à son arrestation : témoignages de différents membres de sa famille de Bretagne et de sa belle-famille du Pas-de-Calais (1997).
- Concernant son arrestation : témoignages écrit de sa fille Arlette et oral de Honorine Defruit, veuve de Marius Defruit.
- Archives de la Préfecture de police (Seine / Paris) : occupation allemande – camps d’internement… (BA 2374) ; dossier individuel des RG.
- Archives départementales de la Vienne (AD 86) : camp de Rouillé (109W75).
- Mémorial de la Shoah, Paris, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) ; liste XLI-42, n° 106.
- Fondation pour la Mémoire de la Déportation, Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression…, 1940-1945, éditions Tirésias, Paris 2004, page 283.
- Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen : fichier central, dossier individuel.
- Service International de Recherches (ITS) de la Croix-Rouge, Bad Arolsen, Allemagne.
- Jean-Marie Dubois, Malka Marcovich, Les bus de la honte, éditions Tallandier, 2016, pages 144, 145, 146 et 189.
- Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne, Bureau d’information sur les anciens prisonniers (Biuro Informacji o Byłych Więźniach), registre des entrées-sorties du Block 20, page 029-262.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 562.
- Noël Gérôme, Le Deuil en hommage, monuments et plaques commémoratives de la RATP, Creaphis 1995, pages 16, 24-25, 27, 50-53, 122-115.

Pierre Labate et MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 12-03-2017)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Côtes-d’Armor : département dénommé “Côtes-du-Nord” jusqu’en février 1990.