Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Jean, François, Creignou naît le 13 juillet 1908 à Grosley-sur-Risle (Eure – 27), fils de François Creignou, 25 ans, marchand de quatre saisons puis ouvrier briquetier, et d’Angèle Collandière, son épouse, 23 ans, demeurant au hameau de la Rivière ou du Moulin de l’Orme, chez Aimé Delaporte « beau-père de la mère de l’enfant ». Jean aura deux frères : Louis, François, né le 8 décembre 1909 à Grosley, et Valère, né le 13 juin 1912 à Bernay (27). Lors du recensement de 1911, Jean vit toujours avec sa famille de Grosley, alors que ses parents et son frère sont domiciliés rue Lobrot, à Bernay.

Le 12 août 1914, au début de la Première guerre mondiale, son père – de la classe 1901 et inscrit au bureau de recrutement de Bernay – est rappelé et mobilisé comme soldat de 2e classe au 24e régiment d’infanterie. Le 23 décembre 1914, il est porté disparu, « tué à l’ennemi », à Loivre (Marne), situé sur le canal de l’Aisne à la Marne, à l’Est du massif de Saint-Thierry. Leur père étant « Mort pour la France », Jean Creignou et ses frères sont « adoptés par la Nation » (pupilles) le 3 octobre 1919.

Le 4 mai 1931, à Rouen (Seine-Inférieure / Seine-Maritime [1] – 76), Jean Creignou se marie avec Christiane Ch., née le 5 mars 1908 à Mont-Saint-Aignan (76). Ils auront un enfant, mais leur mariage sera dissous par un jugement de divorce rendu le 21 février 1940.

Au début des années 1930, alors qu’il est ouvrier du bois, Jean Creignou milite comme syndicaliste à la Fédération CGTU du Bois de Seine-Inférieure.

Plus tard, il est employé par la Compagnie du Gaz dans le quartier Saint-Sever, à Rouen. Il devient secrétaire du syndicat du Gaz de Rouen et des environs. Après la fusion syndicale 1936, il est désigné comme secrétaire de l’Union locale CGT de Rouen.

Également membre du Parti communiste, Jean Creignou est candidat du PC aux élections au conseil d’arrondissement dans le 4e canton de Rouen et aux cantonales de 1937.

Son frère Valère, ayant adhéré aux Jeunesses communistes en 1927, devient secrétaire fédéral du Parti communiste de Seine-Inférieure, prenant la parole dans les assemblées, congrès et meetings sous le pseudonyme de « Jacques Lepetit ».

Au cours de la drôle de guerre, Jean Creignou est affecté au camp disciplinaire de Bellevue à Meuvaines (Calvados), ouvert par l’autorité militaire début mars 1940 et où sont internés quarante-cinq militants syndicaux et politiques, dont André Pican. Jean Creignou s’en évade au moment de la capitulation (circonstances à préciser…).

Son frère Louis, dit « Duval », domicilié sous l’occupation au 16, rue du Carrefour (ou rue Sainte-Marie-Ernestine) à Rouen, est arrêté par les autorités françaises. Le 25 novembre 1940, le tribunal correctionnel de Rouen le condamne à un an d’emprisonnement, en même temps que Charles Godot et Eugène Prout.

Le 9 octobre 1940, à Lormont  (Gironde), Jean Creignou se marie en secondes noces avec Christiane Taillis, née le 9 avril 1922 à Mont-Saint-Aignan, sténo dactylographe. Ils ont une fille, Françoise, née le 14 août précédent.

Revenu dans le secteur de Rouen, Jean Creignou est actif dans la clandestinité au sein d’un groupe auquel participe Marcel Denis, de Belbeuf (76).

Le 21 décembre 1940, il est arrêté pour « propagande politique extrémiste ». À une date restant à préciser, le tribunal correctionnel de Rouen le condamne à huit mois de prison et 200 francs d’amende. Mais la Cour d’Appel le relaxe le 3 avril 1941.

Au moment de son arrestation, Jean Creignou habite au 116, rue des Charrettes (ou au 4, rue Herbière) à Rouen.

Le 23 juin 1941, il est arrêté à son domicile par la Feldgendarmerie et conduit en détention au Palais de Justice de Rouen, comme Louis Briand et Hilaire Castelli.

Rouen. Le Palais de Justice. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Rouen. Le Palais de Justice. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 27 juillet, il est transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne [2] (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager), où il est enregistré sous le matricule 1398.

La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”, désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”. À l’arrière plan à gauche, sur l’autre rive de l’Oise, l’usine de Venette qui fut la cible de plusieurs bombardements avec “dégâts collatéraux” sur le camp. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

La caserne de Royallieu après-guerre. Les huit premiers bâtiments alignés à gauche sont ceux du quartier “A”,
désigné pendant un temps comme le “camp des communistes”.
À l’arrière plan à gauche, sur l’autre rive de l’Oise, l’usine de Venette qui fut la cible de plusieurs bombardements avec “dégâts collatéraux” sur le camp.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 29 octobre, la Feldkommandantur 517 de Rouen écrit au chef du district militaire A à Saint-Germain-en-Laye, en réponse à son décret du 14 octobre et à celui du 28 septembre émis par le Militärbefehlshaber in Frankreich, pour lui transmettre deux listes d’otages pouvant être fusillés : des communistes internés à Compiègne et des gaullistes détenus à la « prison du Gross-Paris » (probablement celle du Cherche-Midi). Parmi les vingt-neuf otages désignés figurent huit futurs “45000”, dont Jean Creignou.

Le 9 février 1942, la Feldkommandantur 517 écrit de nouveau au chef du district militaire A pour lui proposer une liste renouvelée d’otages « communistes et Juifs » de Rouen à fusiller en représailles d’attentats récents à Elbeuf et à Rouen, au cas où leurs auteurs ne seraient pas arrêtés avant le 14 février suivant. Treize futurs “45000”, dont Jean Creignou, apparaissent alors sur cette liste.

Entre fin avril et fin juin 1942, Jean Creignou est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande, en application d’un ordre de Hitler.

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30. Dans une lettre lancée du train, Jean Creignou détaille l’itinéraire suivi et date : « Bar-le-Duc, 15 heures ».

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Jean Creignou est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 46229 (aucune photo de détenu de ce convoi n’a été retrouvée après le matricule 46172). Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit. Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après les cinq premiers jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Jean Creignou est dans la moitié des membres du convoi qui reste dans ce camp en construction choisi pour mettre en œuvre la “solution finale” . Le contexte y est plus meurtrier.

Il meurt à Birkenau le 17 octobre 1942, d’après les registres du camp [3].

Deux descriptions concordantes sont données sur les conditions de sa mort : au Kommando du Canal, des SS lancent des chiens sur lui pour un mouvement de révolte, et des kapos polonais et des “droit commun” l’achèvent à coups de matraque ; il est enterré à même la canalisation. Un document des Archives du secrétariat d’État aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre situe son décès en « Forêt de Birkenau ».

Selon le témoignage (à quelle date ?) de son frère Valère, le nom de Jean Creignou est « oublié », sur la plaque commémorative des « disparus » de l’époque. Aujourd’hui (2014), son nom est parmi ceux des 218 militant.e.s inscrit.e.s sur plusieurs plaques apposées dans la cour du siège de la fédération du PCF, 33 place du Général de Gaulle, avec un extrait d’un poème de Paul Éluard (Enterrar y callar) : « Frères, nous tenons à vous. Nous voulons éterniser cette aurore qui partage votre tombe blanche et noire, l’espoir et le désespoir. » et sous une statue en haut-relief dont l’auteur reste à préciser.

Monument dédié aux militant.e.s mort.e.s au cours de la guerre dans la cour du siège de la Fédération du PCF de Seine-Maritime à Rouen. © Claudine Ducastel pour Mémoire Vive (2014).

Monument dédié aux militant.e.s mort.e.s au cours de la guerre dans la cour du siège de la Fédération du PCF de Seine-Maritime à Rouen. © Claudine Ducastel pour Mémoire Vive (2014).

Une des six plaques dédiées aux militant.e.s mort.e.s au cours de la guerre, au siège de la Fédération du PCF de Seine-Maritime à Rouen. © Claudine Ducastel pour Mémoire Vive.

Une des six plaques dédiées aux militant.e.s mort.e.s au cours de la guerre, au siège de la Fédération du PCF de Seine-Maritime à Rouen. © Claudine Ducastel pour Mémoire Vive.

En 1945, Valère Creignou lui-même est exclu du parti communiste, sans avoir eu la possibilité de s’expliquer, en raison de ses sympathies pour Georges Déziré, résistant exécuté comme “traitre” par l’appareil clandestin du PC puis réhabilité par la suite.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur l’acte de décès de Jean Creignou (J.O. du 29-01-1988).

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 127 et 128, 377 et 400.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Haute-Normandie réalisée en 2000 à Rouen, citant : Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), Paris ; liste d’otages – Renseignements donnés par son frère, Valère, lui-même interné à Compiègne (correspondance de 1983) – Témoignages de Auguste Monjauvis (45887), de Robert Gaillard (45565) et de Louis Jouvin (45697).
- Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, dirigé par Jean Maitron, tome 23, p. 328, et site Le Maitron en ligne : notices de Jean Creignou et de Valère Creignou.
- Gilles Pichavant, Les années « nuit et courage », la CGT dans la Résistance en Seine-Maritime, sur le site Le Fil Rouge, revue départementale de l’Institut CGT d’Histoire Sociale de Seine-Maritime.
- Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen.
- Archives départementales de l’Eure (AD 27), site du conseil général, archives en ligne, registre d’état-civil de Grosley-sur-Risle 1903-1910 (E 5720), année 1908, acte n° 9 (vues 93-94-130).
- Ministère de la Défense, site internet Mémoires des hommes, archives en ligne ; base des Morts pour la France de la Première Guerre mondiale, François Marie Creignou.
- Arnaud Boulligny, chercheur à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, extrait de la base du Mémorial de la déportation de répression, message (03-2018).
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 187 (36348/1942).
- Mémorial GenWeb, site internet ; Rouen, Monument commémoratif 1939-1945 (n° 62393), relevé initial effectué par Thierry Prunier, mis en ligne le 15 juin 2012.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 23-03-2018)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] Sous contrôle militaire allemand, le camp de Royallieu a d’abord été un camp de prisonniers de guerre (Frontstalag 122), puis, après l’invasion de l’URSS, un « camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs ». À partir de septembre 1941, on y prélève – comme dans les autres camps et prisons de zone occupée – des otages à fusiller. À partir du 12 décembre 1941, un secteur du sous-camp “C” est réservé aux Juifs destinés à être déportés à titre de représailles. Le camp des Juifs est supprimé le 6 juillet 1942, après le départ de la plupart de ses internés dans le convoi transportant les otages communistes vers Auschwitz. Les derniers détenus juifs sont transférés au camp de Drancy (Seine-Saint-Denis – 93).

[3] Différence de date de décès avec celle inscrite sur les actes d’état civil en France : Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ. Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les monuments aux morts.