Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Jean, Raymond (dit Raymond), Binard naît le 14 août 1922 à Amfreville-la-Mivoie ou Amfreville-la-Mi-Voie (Seine-Maritime [1] – 76), au sud de Rouen, en face de Sotteville sur la rive droite de la Seine, fils de Louis Binard, 39 ans, et d’Émilienne Quéval, 40 ans, son épouse.
Amfreville-la-Mivoie après guerre, en bord de Seine (vue partielle). À l’horizon : Rouen. Carte postale, coll. Mémoire Vive.

Amfreville-la-Mivoie après guerre, en bord de Seine (vue partielle). À l’horizon : Rouen.
Carte postale, coll. Mémoire Vive.

Au moment de son arrestation, Jean Binard, 19 ans, célibataire, habite chez sa mère – alors veuve – au 3, rue André-Durand, à Amfreville-la-Mivoie.
Un document de police le désigne comme ouvrier-peintre. Pendant un temps, il serait employé comme ouvrier à l’usine Électro-Cable (Tréfimétaux, puis Cables Pirelli ?), à Amfreville.
Il est adhérent des Jeunesses communistes (JC) d’Amfreville depuis 1936 ou 1937 jusqu’au 30 novembre 1938, date à laquelle il perd son emploi, probablement pour participation au mouvement de grève nationale organisé à cette date afin de protester contre l’abandon des acquis du Front populaire.
Sous l’occupation, il trouve un emploi dans une entreprise dépendant de l’armée allemande. Une source indique qu’il pourrait travailler comme manœuvre aux “Ponts-et-Chaussées” à Saint-Adrien (lieu-dit de Belbeuf – 76 ?) ; s’agit-il du même emploi ?
Le 4 août 1941, répondant à une note du préfet de Seine-Inférieure datée du 22 juillet, le commissaire principal de police spéciale de Rouen transmet à celui-ci une liste nominative de 159 militants et militantes communistes de son secteur dont il préconise de prononcer l’internement administratif dans un camp de séjour surveillé, tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et « par tous les moyens » ; parmi eux, pour Amfreville, Jean Binard…
Dans la nuit du 21 au 22 octobre, celui-ci est arrêté chez lui par des gendarmes français de la brigade de Rouen-Saint-Sever, sur ordre du préfet de Seine-Inférieure ; préalablement, le commandant de gendarmerie a requis le garde-champêtre de la commune afin qu’il les conduise jusqu’à son domicile, ainsi que chez d’autres ex-militants communistes ou JC d’Amfreville figurant sur sa liste : Fernande Creignoux, Jean Crevon, Gabriel Lemaire (qui sera déporté avec Binard), Lucien Mallet et Jean Poulain. Tous sont conduits au commissariat de police du 6e arrondissement de Rouen, où ils sont pris en charge par des inspecteurs du commissariat central. Puis des Feldgendarmes viennent les chercher (pour les mener à la caserne Hatry ?) [2]. Trois jours plus tard, le 25 octobre, avec d’autres militants arrêtés dans le département, ils sont transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager), sauf Fernande Creignoux, conduite en tant que femme au camp allemand du Fort de Romainville, sur la commune des Lilas (Seine / Hauts-de-Seine). Jean Binard est enregistré à Compiègne-Royallieu sous le matricule n° 1917. Lucien Mallet y restera interné trois mois et Jean Crevon treize mois, avant d’être libérés.
Le SD [3] connaît Jean Binard comme communiste. Le 8 décembre 1941, son nom apparaît sur une liste de 28 communistes à « transférer vers l’Est », établie par la Felkommandantur de Rouen. Au cours du même mois, son nom est inscrit (4e) sur une liste de 131 communistes nés de 1912 à 1922 et détenus à Compiègne (les « jeunes communistes », entre 20 et 30 ans, sont plus particulièrement suspectés de complicité d’attentats).
D’après une signature portée sur un menu du repas de Noël 1941, Jean Binard serait alors assigné au bâtiment A2, chambre 8, avec Émile Billoquet, Michel Bouchard, Honoré Brieu, Albert Champin, Émile Fromentin, Marcel Le Dret et Julien Villette. Fin avril 1942, il est assigné au bâtiment A3.

Le quartier “A” de la caserne de Royallieu à Compiègne, futur “camp des communistes” du Frontstalag 122 ; à droite, sont visibles les bâtiments A4, A5, A6, A7 et A8. Carte postale des années 1930. Collection Mémoire Vive.

Le quartier “A” de la caserne de Royallieu à Compiègne, futur “camp des communistes” du Frontstalag 122 ;
à droite, sont visibles les bâtiments A4, A5, A6, A7 et A8.
Carte postale des années 1930. Collection Mémoire Vive.

Jean Binard y complète son recueil de chansons : « Je commence ce recueil : 8 juin 1942 ». Il transcrit : “La chanson du camp” sur l’air d’“Allons au-devant de la vie” et “Le sommeil”.

Le 21 avril 1942, le préfet de Seine-Inférieure est destinataire d’un courrier censé provenir de Jean Binard. Mais le rédacteur indique malencontreusement que la lettre est écrite à Amfreville… Selon celui-ci, ou celle-ci, « ayant appris par la presse que tout interné d’accord avec la politique d’ordre nouveau serait susceptible d’être libéré », le jeune homme se serait « rendu compte qu’un rattachement à l’ordre nouveau était nécessaire » et en serait partisan. Le 24 avril, la mère de Jean Binard envoie en son nom propre une lettre en recommandé au préfet pour solliciter un éclaircissement sur le sort de son fils, arrêté depuis six mois sans qu’elle en sache le motif, « si motif il y a », étant fort étonnée « qu’il eut été capable de s’occuper de qui que ce soit, puisqu’il n’a pour ainsi dire aucune instruction ». Elle sollicite du préfet qu’il le fasse libérer, car, étant trop âgée pour pouvoir travailler – elle a 58 ans -, il est son seul soutien. Le 11 mai, le commissaire de police spéciale de Rouen, chef des Renseignements généraux répond au préfet qui lui a demandé son avis : « [ce] militant communiste extrêmement actif, ayant conservé ses opinions […] n’ayant aucune personne à charge, il me semble qu’aucun élément puisse militer en faveur de sa libération. D’ailleurs, cette dernière serait très mal comprise par le reste de la population. Et, dans ces conditions, j’émets un avis nettement défavorable à la demande adressée par l’intéressé ». Le 21 mai, Jean Binard est censé écrire de nouveau au préfet, reprenant tous les arguments de la première lettre envoyée un mois plus tôt. Les trois courriers sont rédigés exactement avec la même écriture, ce qui laisse à penser que toutes les démarches ont en fait été engagées par Madame Binard afin de sauver son fils…

Entre fin avril et fin juin 1942, Jean Binard est définitivement sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande, en application d’un ordre de Hitler.

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Jean Binard est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 46219.

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet, après l’appel du soir – l’ensemble des “45000” ayant passé cinq jours à Birkenau – Jean Binard est dans la moitié des membres du convoi ramenée au camp principal (Auschwitz-I), auprès duquel fonctionnent des ateliers où sont affectés des ouvriers ayant des qualifications utiles au camp.

Il meurt à Auschwitz le 5 janvier 1943, d’après le registre de la morgue (Leichenhalle, au sous-sol du Block 28). Il a 20 ans.

Après la guerre, à une date restant à préciser, le Conseil municipal d’Amfreville-la-Mivoie donne son nom à une rue de la commune ; la plaque est ainsi rédigée : « Rue Jean Binard, militant communiste, résistant, arrêté le 23 octobre 1941 ».  En 1946, une autre plaque est apposée sur la maison où il a vécu.

À Amfeville-la-Mivoie, sur la maison habitée par Jean Binard, au 3 rue André Durand. © Ginette Petiot, 2018.

À Amfeville-la-Mivoie, sur la maison habitée par Jean Binard, au 3 rue André Durand. © Bernard Petiot, 2018.

© Ginette Petiot, 2018.

© Bernard Petiot, 2018.

Le 26 février 1948, sa mère, Émilienne Binard, remplit un formulaire de demande de certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française (RIF) pour son fils, déclarant ignorer à quel réseau ou mouvement de résistance il appartenait.

Le 1er septembre 1950, sollicité pour ce faire, Lucien Ducastel, rescapé du convoi alors domicilié à Petit-Quevilly, rédige et signe un certificat attestant qu’il a bien connu Jean Binard au camp de Compiègne, qu’il a été déporté avec lui le 6 juillet 1942 et que celui-ci est décédé au « camp d’Auschwitz-Birkenau vers le mois de décembre 1942 par suite des privations et mauvais traitements qui lui ont été infligés par les gardiens SS » ; imprécision signifiant qu’il n’a pas été un témoin direct de sa mort. Interrogé de nouveau en 1961, Lucien Ducastel déclarera : « Il m’est impossible de pouvoir fournir de dates précises et le motif exacte de son arrestation ».

Le 21 mars 1951, Émilienne Binard remplit un formulaire de demande de régularisation de l’état civil d’un « non-rentré ». Le 27 avril suivant, la direction du contentieux de l’état-civil et des recherches du ministère des Anciens combattants et victimes de guerre « déclare la disparition » de Jean Binard.

Le 28 janvier 1952, après enquête menée par ses services, le préfet de Seine-Inférieure écrit à la chancellerie de l’état-major de la 2e région militaire qu’il n’y pas lieu d’accorder à Jean Binard le certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française (RIF) sollicité par la mère de celui-ci.

Le 12 octobre 1961, Émilienne Binard remplit un formulaire de demande d’attribution du titre de déporté politique à son fils, dans lequel elle peut seulement indiquer : « arrêté par la gendarmerie de Saint-Sever pour motifs politiques le jour où il y eut plusieurs arrestations pour la même cause ».

Le 28 février 1962, le Tribunal de grande instance de Rouen « déclare constant » le décès de Jean Binard, « survenu à Auschwitz en septembre 1943 » [4]. Le 16 juin suivant, ce jugement déclaratif de décès est transcrit sur les registres de l’état civil à la mairie d’Amfreville-la-Mivoie.

Le 26 novembre 1962, la délégation interdépartementale de Rouen du ministère des Anciens combattants et victimes de guerre décide d’attribuer le titre de déporté politique à Jean Binard, sa mère recevant la carte n° 1176.0756.

Le 22 novembre 1963, le ministère des ACVG écrit au directeur interdépartemental de Rouen pour lui demander d’aider Émilienne Binard à formuler dans les formes réglementaires sa requête lui permettant de bénéficier, au titre de mère d’un déporté politique décédé, de l’indemnisation prévue par l’accord franco-allemand du 15 juillet 1960. Le 18 décembre suivant, le ministère répond au député de la circonscription que les instructions en ce sens ont été données…

Émilienne Binard décède à Amfreville-la-Mivoie le 16 janvier 1964, âgée de presque 80 ans.

Le 10 mai 1965, la mention « Mort pour la France » est inscrite en marge du registre d’état civil d’Amfreville dans la transcription du jugement déclaratif de décès de Jean Binard.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. n° 184 du 8-08-2008).

Notes :

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] Le “brûlot de Rouen” et la rafle d’octobre 1941 : L’arrestation massive de plusieurs dizaines (*) de militants politiques et syndicaux – ou soupçonnés tels – a suivi de peu le déraillement d’un train de matériel militaire allemand sur la ligne Rouen-Le Havre, dans le tunnel de Pavilly, à 1500 m de la gare de Malaunay, le 19 octobre 1941 ; ce sabotage étant l’un des objectifs visés par le “brûlot” de Rouen (groupe mobile de la résistance communiste).

Néanmoins, les fiches d’otages des “45000” appréhendés dans cette période mentionnent que ces arrestations mettaient en application un ordre du Commandant de la région militaire A, daté du 14 octobre 1941. Ainsi, entre le 17 et le 25 octobre, il y eut le même type de rafles de “communistes” dans sept autres départements de la zone occupée. Il est probable que ces arrestations aient été ordonnées pour assurer la saisie de communistes destinés à être placés sur les listes d’otages de cette région militaire. En effet, tous les hommes appréhendés furent remis aux allemands qui les transférèrent à Compiègne entre le 19 et le 30 octobre 1941.

Quarante-quatre des otages arrêtés ces jours-là dans le secteur de Rouen furent déportés dans le convoi du 6 juillet 1942. Beaucoup furent fusillés au titre de représailles dans les semaines qui suivirent.

(*) Cent cinquante selon la brochure 30 ans de luttes, éditée en 1964 par la fédération du Parti Communiste de Seine-Maritime.

[3] SD : SichereitsDienst , service de renseignement de la SS, travaillant avec la Gestapo (police de sécurité).

[4] Différence de date de décès avec celle inscrite sur les actes d’état civil : Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ. Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les monuments aux morts.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 60, 127 et 128, 374 et 411.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et les “31000” de Seine-Maritime, Rouen 2000, citant : Documents allemands (SD), feuillet 56, doc. IV-198, Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), Paris – Liste établie par Louis Eudier (45523), du Havre, 1973 – Avis du transport de Compiègne « vers un autre camp » du 15 juillet 1942 – Acte de “disparition” du 17 avril 1957.
- Archives départementales de Seine-Maritime, Rouen, site de l’Hôtel du département ; cabinet du préfet 1940-1946, individus arrêtés par les autorités de Vichy ou par les autorités d’occupation, dossiers individuels de Aa à Bl (51w410), recherches conduites avec Catherine Voranger, petite-fille de Louis jouvin (“45697”).
- Archives nationales, site de Pierrefitte (Seine-Saint-Denis) ; base de données du Service international de recherches (SIR) de Bad-Arolsen, géré par le Comité international de la Croix-Rouge ; liste du Frontstalag 122 de Compiègne (VCC 87a) ; documents d’Auschwitz-Birkenau : fiche du camp en réemploi de celle du prisonnier russe décédé n° 3275 (OCC2/65), registre des diagnostics de radiographie (OCC2/64a), registre de la morgue (Leichenhalle 56e – OCC2/22).
- Pôle des archives des victimes des conflits contemporains (PAVCC), ministère de la Défense, Caen ; dossier de BINARD Jean (21 P 425 921), recherches de Ginette Petiot (message 06-2018).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 2-07-2018)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.