JPEG - 60.8 ko
Collection Albert Castelli. Droits réservés.

Hilaire, Pierre, Toussaint, Castelli naît le 15 janvier 1888 à Carcheto, petit village de montagne au nord-est de Corte (Corse – 20a), fils de François, Antoine, Castelli, retraité, et de Marie, Philomène, Casabianca.

Le 21 novembre 1906, à la mairie de Bastia, âgé de dix-huit ans et demi, il s’engage volontairement pour quatre ans comme soldat de 2e classe au 163e régiment d’infanterie stationné à Bastia. Il est pris comme élève sous-officier, en raison probablement de son niveau d’instruction : il sait lire et écrire. De stature moyenne (taille 1,60 m), sachant nager, il est considéré comme très bon marcheur et très bon tireur. Le 24 octobre 1907, il est nommé soldat de 1ère classe. Le 1er octobre 1908, il est nommé caporal, et, enfin, sergent le 27 septembre 1910. Le 21 novembre suivant, il est libéré du service actif. Peut-être ce passage anticipé sous les drapeaux facilite-t-il son entrée dans les Douanes. Le 11 décembre, l’armée le classe « affecté spécial » dans la Réserve comme préposé des douanes de Rouen.

Entre temps, le 20 juin 1910, à Bastia, encore militaire mais à l’approche du terme de son engagement, Hilaire Castelli a épousé Marie, Françoise, Scampucci, née le 26 août 1887 à Casabianca, petit village de montagne au nord-est de Corte, alors “institutrice libre”. Elle abandonne ensuite son métier pour s’occuper de leurs cinq enfants : Marie, Philomène, née le 18 janvier 1911 à Rouen ; Albert, Sébastien, Edmond, né le 6 juin 1912 à Rouen et décédé avant ses dix ans le 12 mai 1922 ; Marie, Jeanne, née le 22 février 1915 à Rouen et décédée à vingt ans le 27 décembre 1935, à Saint-Feyre (Creuse) ; Françoise, Antoinette, née le 21 février 1918 à Rouen et décédée le 12 février 1940 à Marseille ; et Albert, Sébastien, Edmond, né le 14 mai 1923 à Pont-Audemer (un an après le décès de son frère homonyme). Les quatre premiers enfants sont baptisés à Rouen.

JPEG - 98.4 ko
Marie Castelli, née Scampucci, et ses trois premiers enfants :
Albert (1er du nom), Marie-Jeanne et Marie-Philomène, vers 1916
(Hilaire Castelli est au Front). Format original : 3,5 x 6,5 cm.
Collection Albert Castelli. Droits réservés.

La Première Guerre mondiale est déclenchée début août 1914. Le 21 avril 1915, Hilaire Castelli est mis à la disposition de l’autorité militaire et affecté au 39e régiment d’infanterie qu’il rejoint le 23 juin. Passé à la 11e compagnie du 403e R.I. six jours plus tard, iI arrive « aux armées », toujours sergent. Le 21 novembre 1915, à la Courtine (secteur de Somme-Suippe, dans la Marne), il est blessé par un éclat d’obus à la tête et à l’épaule, sans être évacué. Le 23 juin 1916, il est nommé adjudant. Son unité participe aux combats du Chemin des Dames. Le 26 ou 27 avril 1917, Hilaire Castelli est cité à l’ordre de la brigade : « Chef de section particulièrement brave et plein d’allant ; véritable entraîneur d’hommes, a assuré pendant 48 heures la défense de barrages constamment attaqués par l’ennemi. » Il reçoit la Croix de Guerre avec étoile de bronze, qu’il refusera de porter plus tard.

La Croix de guerre 1914-1918 avec étoile de bronze. © MV

La Croix de guerre 1914-1918
avec étoile de bronze.
© MV

Le 1er mai 1917, il est nommé adjudant-chef. Reste-t-il au 403e R.I. ? Le 24 juillet, à Dives, à l’ouest de Noyon (Oise), il est blessé au cou par un éclat de grenade. Il est évacué et ne rejoint son unité que le 16 juillet 1918, après presque une année de soins et de convalescence. Trois jours plus tard, il passe au 172e R.I.  Le 28 janvier 1919, il est mis en congé illimité de démobilisation et se retire au 64, avenue du Mont-Riboudet, à Rouen. Le 22 mai suivant, il est remis à la disposition de l’administration des Douanes à la direction de Rouen, comme simple préposé.

Le couple est à Pont-Audemer (Orne), sur la Risle, entre mai 1922 et 1923.

En novembre 1928, ils changent de domicilie pour revenir à Rouen où Hilaire Castelli est nommé brigader des douanes (subdivision de Rouen-Nord). En 1930, la famille habite au 31, rue Saint-Denis, à Rouen (Seine-Maritime [1] – 76).

Comme douanier, Hilaire Castelli est affecté à la surveillance du commerce du pétrole à Petit-Couronne, entre les bateaux qui remontent la Seine depuis Le Havre et la raffinerie de la Société des pétroles Jupiter (la plus moderne d’Europe en 1933, démantelée sous l’occupation, acquise par la Shell en 1948). Dans cette période, la famille habite un logement de fonction à proximité de la raffinerie.

JPEG - 107 ko
Entrepôts des pétroles Jupiter à Petit-Couronne.
Recueil de photographies offert par les militants de Seine-Inf.
à Maurice Thorez pour son cinquantième anniversaire (1950). Archives municipales d’Ivry-sur-Seine / Fonds Thorez-Vermeersch
Don des héritiers / Tous droits réservés (80 Z 2-181).

Après le décès prématuré – au sanatorium de Sainte-Feyre (Creuse) – de sa fille Marie, devenue institutrice et proche du Parti communiste, Hilaire Castelli y adhère lui-même au début du mois de janvier 1936.

Militant actif, il devient secrétaire de la section du PCF de Petit-Couronne qui couvre le canton (22 ou 23 cellules), dont Grand-Couronne : usines de papier (Sonopa – 1927 – ou Navarre), d’engrais chimiques(P.E.C. – 1931 – ou Potasses d’Alsace).

Il milite aux côtés de Roger Poujol, instituteur à Grand-Couronne et membre du bureau de la région Basse-Seine jusqu’à l’interdiction du Parti communiste (membre du triangle de direction du Parti communiste clandestin à Royallieu, déporté au KL Buchenwald en septembre 1943 et mort dans ce camp le 27 juin 1944).

Hilaire Castelli est également membre de la CGT et des Amis de l’Union soviétique.

En 1938, sa hiérarchie le met en demeure de faire valoir ses droits à la retraite : il a cinquante ans.

Avec l’appui financier de plusieurs camarades, il achète alors un café-restaurant au 137, avenue Jean-Jaurès, à l’angle de la rue Émile-Zola au Petit-Quevilly dans l’agglomération de Rouen. Le “Bar central” devient un lieu de rencontre et de réunion pour les militants. La famille habite les deux étages au-dessus de l’établissement. D’autres chambres sont probablement louées en « meublé ».

Le 30 août 1939, Hilaire Castelli est inscrit au “carnet B” [2]. Il est néanmoins mobilisé comme affecté spécial au 21e bataillon de Douaniers à Rouen. À partir de cette date, la maison familiale est perquisitionnée à plusieurs reprises par la police et la gendarmerie françaises, sans succès.

Dès août 1940, le café-restaurant sert de point de ralliement pour la reconstitution du Parti communiste clandestin. Un certain Thomas, venant de Paris avec sa compagne, y apporte régulièrement des valises remplies de matériel de propagande. Avant d’être distribué, celui-ci est dissimulé sous la dalle d’ardoise d’un billard déposé à la cave.

Le 31 mars 1941, un inspecteur principal adresse au commissaire divisionnaire de police spéciale de Rouen un rapport sur l’ « Activité communiste dans le canton de Grand-Couronne », selon lequel ce parti, « un des plus importants et des mieux organisés n’a de cesse, malgré sa dissolution, son son activité clandestine dans les localités de Petit-Quevilly, Grand-Quevilly, Petit-Couronne et Grand-Couronne ». « Parmi les éléments communistes qui apparaissent, pour l’instant, comme étant toujours en activité de propagande, on retrouve le nommé Castelli Hilaire […], communiste notoire […], il a été signalé à plusieurs reprises comme un élément dangereux, bras droit de Vallée Lucien […] Son établissement est un lieu propice pour la rencontre recherchée des éléments douteux, et c’est là, pour la plupart du temps, que se prépare la forme d’action de propagande ». L’analyse de l’activité clandestine se conclu ainsi : « …les éléments communistes du parti dissous s’emploient par tous les moyens et sous toutes les formes clandestines à entraver l’action gouvernementale du maréchal Pétain. C’est ainsi que les chefs de l’ancien parti ont le mot d’ordre de faire une propagande “Degaulliste” [sic] en la développant sous des formes ou des actes les plus divers ».

Le 23 juin 1941 à l’aube, Hilaire Castelli est arrêté par la police allemande à son domicile [3] et conduit aux bureaux de la Gestapo au 9, rue Senart (?) au Petit-Quevilly, puis au local de détention du Palais de Justice de Rouen, où il retrouve d’autres personnes arrêtées. Il est rapidement interné au camp de Royallieu à Compiègne [4] (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 -Polizeihaftlager). Enregistré sous le matricule n° 1395, il est pendant un temps affecté au bâtiment A4. Les courriers qu’il peut envoyer sont essentiellement des cartes et des attestations de présence au camp afin que son épouse puisse toucher sa pension de retraité des Douanes.

En juillet, son fils Albert, 18 ans, accompagné de Monsieur Tombrel (ou Tomberel ?) – tenant le Café de la Gare à Petit-Quevilly, compagnon de billard et ami de Hilaire Castelli – rédigent et font circuler une pétition auprès d’autres commerçants de l’avenue Jean-Jaurès pour demander sa libération. Ayant obtenu plus de soixante signatures, ils se rendent auprès du maire de Petit-Quevilly, Aimable L. – élu avant-guerre, propriétaire de chantiers de construction de bateaux et connu pour être anticommuniste – afin d’obtenir, malgré tout, son appui officiel dans leur démarche. Celui-ci ayant demandé cette pétition pour la remettre au commissaire de police, Albert Castelli refuse d’obtempérer. Il se voit alors menacé : « Attention, vous aussi jeune homme, comme Mireille Bonnet, vous avez votre “carnet B” ! » Ignorant ce que signifie ce terme, Albert Castelli s’en ouvre le lendemain à Jean Maurice, ami de son père qui tient un commerce à Rouen qui sera arrêté quelques mois plus tard et déporté également à Auschwitz. Celui-ci lui conseille de se “planquer” et qu’il tâchera de le prévenir en cas de rafle. Albert Castelli, très actif dans la Résistance dans le secteur de Rouen rive gauche jusqu’à une arrestation et une libération faute de preuves (19 janvier-19 mai 1943), rejoindra le maquis d’Excideuil (Dordogne – 24) puis un autre dans le Cher (18).

Son père, Hilaire Castelli, est détenu pendant un an au camp allemand de Compiègne. Dès le 8 décembre 1941, il figure sur une liste de 28 communistes à « transférer vers l’Est », établie par la Feldkommandantur 517 de Rouen.

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande, en application d’un ordre de Hitler.

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

JPEG - 128.9 ko

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Hilaire Castelli est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45340 (la photo d’immatriculation correspondant à ce matricule a été retrouvée et identifiée par son fils en 2006).

JPEG - 79.4 ko
Auschwitz-I, le 8 juillet 1942.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau,
Oswiecim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied à Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

JPEG - 174.4 ko
Portail du sous-camp de Birkenau, secteur B-Ia, semblable
à celui du secteur B-Ib par lequel sont passés tous les “45000”.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après les cinq premiers jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Hilaire Castelli est dans la moitié des membres du convoi qui reste dans ce camp en construction choisi pour mettre en œuvre la “solution finale” (contexte plus meurtrier). Il travaille notamment dans les marais.

Après avoir été violemment frappé sur les jambes, il se pend une nuit à l’intérieur de son Block, d’après le témoignage de Robert Gaillard (rescapé) à sa famille. L’état civil français le déclare décédé au mois d’octobre 1942 [5] (transcrit 21-03-1947).

Entre temps, Georges Métayer, avocat et ancien maire de Rouen, sollicité par Marie et Albert Castelli, a adressé une demande d’information au commandant du camp de Royallieu pour connaître le sort d’Hilaire Castelli. Le 29 septembre 1942, il reçoit une lettre-formulaire dactylographiée lui demandant de s’adresser dorénavant au bureau central de la police allemande à Paris.

JPEG - 125.6 ko
Réponse du commandant de Compiègne à M. Métayer
sur la situation de Hilaire Castelli.
Collection Albert Castelli. Droits réservés.

Rentré au Petit-Quevilly en septembre 1944, son fils Albert s’occupera du comité local pour l’aide au retour des déportés, avec Janine Grenier qu’il a connu comme visiteuse alors qu’il était en prison (et qu’il épousera).

Hilaire Castelli est déclaré “Mort pour la France” (19/6/1947).

JPEG - 209 ko
Stèle en hommage aux Déportés apposée sur le monument
aux morts de Petit Quevilly situé dans le cimetière communal.
Photo Mémoire Vive. D.R.

Après la Libération, le conseil municipal de Petit-Quevilly donne son nom à une rue de la commune.

JPEG - 56.5 ko
Cliché Mémoire Vive. D.R.

À une date restant à préciser, la municipalité de Grand-Couronne donne le nom d’Hilaire Castelli à une allée de la commune, dans un quartier où se trouve également la rue Robert-Poujol, autre “45000”.

Marie Castelli, son épouse, décède le 12 juin 1977 à Louviers (Eure).

En 1994, la municipalité à direction socialiste de Petit-Quevilly donne le nom d’Amable L. – maire de 1940 à 1944 (voir ci-dessus) – à une rue de la commune (un stade de football porte également son nom, car il est le fondateur de l’Union sportive de Quevilly en 1902, club amateur qui a connu une réussite nationale en 1927 et jusqu’en 1967).

La mention “Mort en déportation” est apposée sur l’acte de décès d’Hilaire Castelli (J.O. du 30-08-2007).

Sources :

- Témoignages et documents d’Albert Castelli, son fils (livret de famille, livret militaire…).
- Georges Touroude, Les braconniers de l’Espérance, Histoire de la résistance étudiante et de la jeunesse patriote (F.U.J.P.) en Seine-Maritime (1940-1944), Éditions de la Langrotte, Royan 1995, pages 47 et 48.
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection Mémoires, Paris 2005, pages 73, 91, 376 et 398.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Seine-Maritime réalisée en 2000 à Rouen, citant : listes établies par Louis Eudier (45523), du Havre, et par Louis Jouvin (45697), du Grand-Quevilly – Mairie du Petit-Quevilly : acte de décès n° 37 ; registre 54, dossier n° 34696 (18 /3/1947)
- Notice dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron, tome 21, page 290 ; citant les Archives Départementales de la Seine-Maritime : 1MI285.
- Archives départementales de Corse-du-Sud, site internet du conseil général, archives en ligne, registres du recrutement militaire, bureau d’Ajaccio, classe 1908, matricule n° 76 (recherche directe par patronyme).
- Catherine Voranger, petit-fille de Louis Jouvin, message 04-2013, copie d’un rapport de police ayant été conservé par Louis Jouvin.
- Mémorial de la Shoah, Paris, site internet, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) ; doc. XLIII-56.
- Site internet de la ville de Grand-Couronne.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 19-09-2014)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] Le carnet B :

Dès sa création, à partir d’une instruction secrète de novembre 1912 visant le recensement des éléments antimilitaristes pour les neutraliser, il permet d’inscrire des personnes définies comme dangereuses pour l’ordre public (notamment les militants anarchistes). Après 1918, il liste les suspects français et étrangers susceptibles de divulguer aux puissances ennemies des renseignements concernant la défense nationale.

Révisé le 10 février 1922, selon les vœux du ministre de l’Intérieur, le carnet B vise également “certains individus notoirement acquis aux idées extrémistes”, susceptibles d’entretenir des troubles violents par une propagande qui porte à “l’action directe”. Certains communistes et syndicalistes révolutionnaires répondent à ces critères. Un répertoire général est donc tenu au ministère de l’Intérieur, à partir du duplicata d’un folio mobile et d’une notice individuelle envoyés par les autorités préfectorales ou militaires. L’individu suspect se retrouve en fiche dans chaque brigade de gendarmerie et dans chaque préfecture dont dépend son domicile, ainsi que dans chaque état-major de corps d’armée dont dépend son affectation. Ces folios mobiles, transmis entre les différents centres de gendarmeries doivent permettre de suivre ses déplacements sans que l’intéressé en soit informé. Ordonnées par les préfets et les généraux commandant les corps d’armée qui doivent suivre “personnellement” l’examen des dossiers, les inscriptions au carnet B sont soumises, en cas de différend entre les deux parties civile et militaire, à la responsabilité commune des ministres de la Guerre et de l’Intérieur. Sur proposition des autorités compétentes, et après acceptation du ministre de l’Intérieur, le carnet B peut faire l’objet de révisions en ce qui concerne les individus qui se sont amendés ou n’étant plus susceptibles de fomenter ni d’exercer une action révolutionnaire à titre individuel ou collectif. Révision également nécessaire pour rayer les inscrits qui sont décédés, disparus ou partis dans d’autres pays depuis plus de deux ans.

L’article 10 du code d’instruction criminelle qui fonde la légalité d’un tel carnet donne au préfet toutes les attributions de police judiciaire du juge d’instruction, notamment le droit de faire des perquisitions et de remplir les formulaires de mandats de perquisition et d’amener. Une inscription au carnet B , signifiait que l’individu pouvait être mis en état d’arrestation, sur une simple décision du préfet remplissant un formulaire en blanc préalablement annexé à son dossier individuel. Même dans la période du Front populaire, le carnet B a vu l’inscription de grévistes : Maria Iverlend a été inscrite dans celui de la Somme, le 1er octobre 1936, avec comme motif : « extrémiste militante depuis de longues années. A pris une part très active dans la conduite du mouvement de grèves et occupation des usines juin-août 1936. Violente et exaltée. »

Traitées à part, les listes de personnes surveillées par les renseignements généraux dépassaient largement le nombre de celles inscrites au carnet B.

Dans son livre, Treff Lutetia Paris, Oskar Reile, major en 1940 dans le groupe de recherche du contre-espionnage de l’Abwehr, raconte comment le capitaine Wiegand, à la fin du mois de juin 1940, a « trouvé dans les locaux, 11 rue des Saussaies à Paris les archives et fichiers parfaitement en ordre de la Sûreté nationale ». En janvier 1943, sous l’impulsion d’Oberg, les archives du ministère de l’Intérieur seront déplacées à la Wilhem-strasse, à Berlin. Deux bureaux de la Gestapo recevront la mission de traiter les informations du fichier central concernant les individus pour l’un, les associations et les partis politiques pour l’autre. En 1945, les archives de la Sûreté nationale seront sous contrôle soviétique (restituées en 1992 au gouvernement français).

En l’état actuel des connaissances, à défaut de listes précises, il semble impossible de reconstituer le nombre des individus ayant été inscrits au carnet B ainsi que de connaître l’utilisation qu’en ont fait à la déclaration de guerre, les autorités françaises et après la défaite de 1940 son incidence sur le contrôle allemand de la population française et étrangère.

Le carnet B a été abrogé le 18 juillet 1947.

D’après Jean-Pierre Deschodt, Le carnet B après 1918, RIHM n° 82, Commission Française d’Histoire Militaire, en ligne sur WWW.STRATISC.ORG le site de la stratégie dans l’histoire.

[3] L’ “Aktion Theoderich” :

L’attaque de l’Union soviétique, le 22 juin 1941, se fait au nom de la lutte contre le “judéo-bolchevisme”. Dès mai 1941, une directive du Haut-commandement de la Wehrmacht pour la “conduite des troupes” sur le front de l’Est définit le bolchevisme comme « l’ennemi mortel de la nation national-socialiste allemande. C’est contre cette idéologie destructrice et contre ses adeptes que l’Allemagne engage la guerre. Ce combat exige des mesures énergiques et impitoyables contre les agitateurs bolcheviks, les francs-tireurs, les saboteurs et les Juifs, et l’élimination allemande de toute résistance active ou passive. » Hitler est résolu à écraser par la terreur – à l’Ouest comme à l’Est – toute opposition qui viendrait entraver son effort de guerre.

Le jour même de l’attaque contre l’Union soviétique, des mesures préventives sont prises dans les pays occupés contre les militants communistes – perquisitions à leur domicile et arrestations – et des ordres sont donnés pour punir avec la plus extrême sévérité toute manifestation d’hostilité à la puissance occupante. En France, dans la zone occupée, au cours d’une opération désignée sous le nom de code d’Aktion Theoderich, plus de mille communistes sont arrêtés par les forces allemandes et la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne, créé à cette occasion pour la détention des « ennemis actifs du Reich » sous l’administration de la Wehrmacht.

Au total, 1300 hommes y seront internés à la suite de cette action. 131 d’entre eux, arrêtés entre le 21 et le 30 juin, font partie de ceux qui seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.

[4] Sous contrôle militaire allemand, le camp de Royallieu a d’abord été un camp de prisonniers de guerre (Frontstalag 122), puis, après l’invasion de l’URSS, un « camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs ». À partir de septembre 1941, on y prélève – comme dans les autres camps et prisons de zone occupée – des otages à fusiller.

À partir du 12 décembre 1941, un secteur du sous-camp “C” est réservé aux Juifs destinés à être déportés à titre de représailles. Le camp des Juifs est supprimé le 6 juillet 1942, après le départ de la plupart de ses internés dans le convoi transportant les otages communistes vers Auschwitz. Les derniers détenus juifs sont transférés au camp de Drancy (Seine-Saint-Denis – 93).

[5] Incertitude sur la de date de décès inscrite sur les actes d’état civil :

Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ. Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les monuments aux morts.