Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Henri Delamotte naît le 13 avril 1895 à Paris 12e, à la maternité de l’hôpital Saint-Antoine, sis au 184 rue du faubourg-Saint-Antoine, fils de Félicie Delamotte, trente-deux ans, papetière, elle-même domiciliée, 14 bis cité ou passage Guénot (Paris 11e), et de « père non dénommé ».

Considérant son âge, Henri Delamotte devrait avoir été mobilisé au cours de la guerre 1914-1918 (à vérifier…).

Le 15 novembre 1919, à Villeneuve-sur-Yonne (Yonne – 89), Henri Delamotte – alors domicilié au 8, passage Courtois à Paris 11e -, se marie avec Suzanne Montillon, née le 26 novembre 1901 à Charmoy (89), 17 ans, domestique domiciliée au lieu-dit les Licaults. Ils auront trois enfants : un décédé (?) et deux fils, Georges, né le 5 mai 1923, et Marcel, né le 23 mai 1930.

En juin 1935, Henri Delamotte est gérant de l’hebdomadaire communiste de l’Orléanais Le Travailleur.

Au moment de son arrestation, il est domicilié au lieu-dit Charmoy sur la commune d’Ormes (Loiret – 45).

Sous l’Occupation, il travaille comme charpentier pour l’entreprise Bollard au camp d’aviation militaire d’Orléans-Bricy, aérodrome alors réquisitionné par la Luftwaffe.

Selon certains témoignages ultérieurs, Henri Delamotte reste actif au sein du Parti communiste clandestin, ou du Front National [1], notamment en diffusant des tracts.

Le 4 juillet 1941, à 8 heures 30, Henri Delamotte est arrêté sur son lieu de travail par les forces d’occupation, ramené à son domicile pour une perquisition, conduit à la prison d’Orléans, puis finalement interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager), où il est enregistré sous le matricule n° 1279 et assigné au bâtiment A4. Il y est détenu pendant presque un an.

Le quartier “A” de la caserne de Royallieu à Compiègne, futur “camp des communistes” du Frontstalag 122 ; à droite, sont visibles les bâtiments A4, A5, A6, A7 et A8. Carte postale des années 1930. Collection Mémoire Vive.

Le quartier “A” de la caserne de Royallieu à Compiègne,
futur “camp des communistes” du Frontstalag 122 ;
à droite, sont visibles les bâtiments A4, A5, A6, A7 et A8.
Carte postale des années 1930. Collection Mémoire Vive.

Entre fin avril et fin juin 1942, Henri Delamotte est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

transportaquarelle

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Henri Delamotte est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 46321 selon les listes reconstituées (aucune photo de détenu de ce convoi n’a été retrouvée après le matricule 46172).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

© Mémoire Vive 2017.

© Mémoire Vive 2017.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp) ; Henri Delamotte se déclare alors comme charpentier (Zimmermann) et protestant (Evangelist). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos. L’ensemble des “45000” passent ainsi cinq jours à Birkenau.

Le 13 juillet, après l’appel du soir, une moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I). Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Henri Delamotte.

Il meurt à Auschwitz le 19 septembre 1942, d’après l’acte de décès établi par l’administration SS du camp (Sterbebücher), alors qu’a lieu une grande sélection des inaptes au travail à la suite de laquelle 146 des “45000” sont inscrits sur le registre des décès en deux jours (probablement tués d’une piqûre intracardiaque de phénol ou gazés [1]). La cause mensongère mentionnée pour sa mort est « pleurésie » (Rippenfellentzündung).

Le 31 août 1945, André Gaullier, d’Ormes, rescapé du convoi, signe une attestation dans laquelle il déclare avoir connu Henri Delamotte « au camp d’Auschwitz » et que celui-ci y est décédé « vers novembre 1942 ».

Le 18 avril 1946, son ancien chef d’équipe dans l’entreprise Bollard rédige une attestation certifiant qu’Henri Delamotte était sous ses ordres quand celui-ci a été arrêté « par la Gestapo » ; arrestation corroborée en termes identiques par le témoignage d’un ouvrier travaillant à Bricy pour la Compagnie française du Bâtiment.

Le 10 octobre 1946, l’officier de l’état civil alors en fonction au ministère des anciens combattants et victimes de guerre (ACVG) dresse l’acte de décès officiel d’Henri Delamotte « sur la base des éléments d’information figurant au dossier du de cujus, qui nous a été présenté ce même jour », en reprenant la date portée sur le Sterbebücher (probablement en se fondant sur la Liste officielle n° 3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne, éditée par le ministère le 26 septembre 1946). Le même jour, le service demande par courrier au maire d’Ormes de transcrire cet acte dans les registres de sa commune.

Le nom d’Henri Delamotte est inscrit sur le Monument aux morts d’Ormes, situé sur la place de la Mairie.

Le 25 janvier 1951, Suzanne Delamotte complète et signe un formulaire du ministère des Anciens combattants et Victimes de guerre (ACVG) pour demander l’attribution du titre de Déporté Résistant à son mari à titre posthume. Le 15 février 1954, le ministère des ACVG refuse d’accorder le statut de Déporté Résistant (« Il résulte du dossier que l’intéressé ne remplit pas les conditions exigées par les dispositions combinées des articles R.286 & R.287 du Code des pensions »). Le 27 mars suivant, il envoie la carte de Déporté politique n° 1110,09749 à sa veuve, en qualité d’ayant droit.

Suzanne Delamotte décède à Orléans le 22 janvier 1963, âgée de 62 ans.

La mention “Mort en déportation” est apposée en marge de l’acte de décès d’Henri Delamotte (J.O. du 10-03-1988).

Notes :

[1] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN”, jusqu’à son changement d’appellation le 1er juin 2018).

[2] Les chambres à gaz du centre de mise à mort situé à Birkenau fonctionnent principalement pour l’extermination des Juifs dans le cadre de la “Solution finale”, mais, jusqu’en mai 1943, elles servent également à éliminer des détenus, juifs ou non, considérés comme “inaptes au travail” (opération commencée en avril 1941, dans d’autres camps, sous le nom de code 14 f 13). Les détenus d’Auschwitz-I sélectionnés pour la chambre à gaz sont amenés en camions à Birkenau. Quelquefois, ils attendent la mort au Block 7 de ce camp.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 150 et 153, 365 et 401.
- Archives départementales de Paris, site internet, archives en ligne : extrait du registre des naissances du 12e arrondissement à la date du 14-04-1895 (V4E 9363), acte n° 1015 (vue 19/31).
- http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article108881 : notice DELAMOTTE Henri, dernière modification le 24 novembre 2010.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 218 (31881/1942) ; son nom est orthographié « Delamatte ».
- Site Mémorial GenWeb, 45-Ormes, relevé de Stéphane Protois (11-2005).
- Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, DMPA, Caen : dossier individuel (21 P 441-817).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 5-02-2020)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous dispose (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.