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Au fort de Romainville, Haftlager 122.
Collection numérique Mémoire Vive.
Droits réservés.

Germaine Charles naît le 27 mars 1908, à Paris, fille d’un employé de bureau. Elle grandit à Montigny-Beauchamp [1] (Val-d’Oise – 95) où elle va à l’école jusqu’au certificat d’études. En 1925, la famille se transporte à Périgueux (Dordogne – 24), d’où elle est originaire, et Germaine apprend la couture.

En 1932, à Chignac (24), elle épouse Jean Cantelaube, né le 6 octobre 1910 à Poitiers (Vienne – 86).

Jean est entré comme apprenti ajusteur-monteur aux ateliers du chemin de fer de la gare de Périgueux. Il y est ouvrier jusqu’en 1930, puis part effectuer son service militaire.

En 1934, Jean Cantelaube est réintégré aux chemins de fer, au service grande vitesse machines et traction (GVMT) de la gare de Bordeaux (Gironde – 33), ouvrier à l’entretien.

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Façade de la gare Saint-Jean.
Carte postale, éd. L. Chatagneau, 92 cours V.-Hugo, Bordeaux.
“voyagée” en septembre 1951. Collection Mémoire Vive.

Le ménage s’installe au 31, rue Delavaux à Bordeaux.

Sur son lieu de travail, Jean Cantelaube fait la connaissance de René Duhourquet et prend une part active au développement de la section unique des cheminots de Bordeaux Saint-Jean, qui deviendra CGT après le Congrès des deux unions départementales décidant la réunification en décembre 1935. Jean Cantelaube en sera le secrétaire adjoint. La bataille politique pour la réalisation du front populaire, dont Duhourquet est une figure de proue, entraîne Jean dans ce combat, avec notamment la victoire des listes du front populaire aux élections municipales en 1935 dans la plupart des communes autour de Bordeaux.

En 1936, Jean Cantelaube est secrétaire de la cellule du Parti communiste du dépôt de Bordeaux Saint-Jean et prend part aux multiples manifestations de masse qui engendrent le gouvernement de front populaire. Mais l’échec de la grève nationale du 30 septembre 1938 organisée pour en défendre les acquis ouvre la porte à la répression.

Après les accords de Munich livrant la Tchécoslovaquie à Hitler, le pacte germano-soviétique et la drôle de guerre sont le signal d’un déferlement d’anticommunisme qui gagne la CGT : en 1939, la direction du syndicat des cheminots de Bordeaux Saint-Jean décide à la majorité d’exclure Jean Cantelaube de ses responsabilités syndicales parce qu’il est communiste.

Le 11 juillet 1940, au tout début de l’occupation, c’est son employeur, la SNCF, qui révoque Jean Cantelaube.

Celui-ci reste actif dans la clandestinité : il entrepose des tracts chez lui (sa femme est au courant), effectue des liaisons, etc.

Le 22 novembre 1940 , il est arrêté par la police française dans une vague de perquisitions et d’arrestations de communistes lancée par le préfet en accord avec les autorités d’occupation : 148 personnes sont rassemblées au Foyer (ou Hôtel) des Émigrants, au 24, quai de Bacalan sur la Garonne, un immeuble utilisé avant-guerre pour l’hébergement des émigrés en instance de départ vers les colonies et dès lors transformé en Centre de séjour surveillé. Les suspects y sont interrogés – sans violence – par le commissaire spécial Poinsot et son équipe. En mars 1941, la plupart des internés sont transférés au camp français de Mérignac qui vient d’être créé dans la banlieue ouest de Bordeaux (à vérifier…).

Rendant compte à la Feldkommandantur de l’accomplissement de sa mission, le préfet Pierre-Alype précise que Jean Cantelaube : « est considéré comme dangereux pour la sécurité publique et suspecté de participer à la propagande clandestine existant dans sa corporation ». « J’ai décidé de maintenir son internement ».

Le 21 octobre 1941, à Bordeaux, à l’angle du boulevard Georges V et de la rue de l’Ormeau-mort, un groupe de résistance communiste dirigé par Philippe Rebière et formé de trois hommes circulant à vélo abat un officier allemand qui se trouve être Hans Reimers, conseiller d’administration militaire de la Feldkommandantur 529, chef du service de recrutement des travailleurs français. Cet attentat venant s’ajouter à celui de Nantes, Adolf Hitler et son chef d’état-major, le maréchal Keitel, exigent des représailles massives.

Le 22, le délégué du ministre de l’Intérieur à Paris ordonne aux préfets de communiquer aux autorités allemandes des listes d’internés administratifs. Une liste des communistes internés à Mérignac est fournie par la direction du camp, précisant pour chacun sa fonction au sein du parti, rédigée selon les fiches de police et de nouveaux interrogatoires. La liste définitive des otages est établie “sur dossier” par le capitaine SS Herbert Hagen, responsable du Sipo-SD pour toute la côte atlantique et agent actif de la “solution finale” depuis ses origines, qui y incorpore des résistants appartenant à des réseaux gaullistes (les enquêteurs sont encore indécis sur l’appartenance politique des auteurs de l’attentat).

Le 24 octobre 1941, Jean Cantelaube (n° 11) est au nombre des cinquante otages fusillés au camp militaire de Souge (champ de manœuvre) sur la commune de Martignas-sur-Jalle (33) ; quinze étaient détenus par les autorités allemandes au Fort du Hâ et trente-cinq étaient internés administratifs au camp de Mérignac [2]. Parmi ces otages se trouvent également Robert, le mari de Georgette Bret (31747), Louis, le mari de Noémie Durand (31727), et Laurent, le mari de Marie-Thérèse Puyooü (31720). Les cinquante corps sont inhumés sur place, dans une fosse commune interdite d’accès aux familles. Publié la veille, l’avis d’exécution n’indique pas le nom des victimes, décision récente de l’administration allemande après l’émotion suscitée par la publication de la listes des fusillés de Nantes et Châteaubriant.

Germaine Cantelaube, alors employée à l’école primaire Belcier, n’en continue pas moins son activité clandestine : elle transporte du matériel, héberge des résistants.

Le 28 août 1942, elle est arrêtée à son domicile par la brigade du commissaire Poinsot [3], puis conduite à la caserne Boudet, rue de Pessac, qui dispose d’une prison militaire utilisée comme annexe du Fort du Hâ. Georgette Bret est arrêtée le même jour.

Ce 28 août encore, de grandes opérations matinales menées dans les Charentes frappent également la ferme des Guillon, au lieu-dit Les Violettes, sur la commune de Sainte-Sévère, Alexandre et Yvonne Pateau, dans leur ferme de Saint-André-de-Cognac, Lucien et Margot Vallina, dans leur appartement de Cognac.

En même temps, Ferdinand Vincent, militant puis résistant communiste, ancien brigadiste, est arrêté chez Annette Épaud à La Rochelle. Interrogé par le commissaire Poinsot, il livre rapidement tout ce qu’il sait de l’organisation communiste clandestine. On lui doit les arrestations ultérieures d’Alice Cailbaut, de René Antoine (fusillé) et d’Hélène, son épouse, de Marc Blateau (fusillé) et de Claudine, son épouse. Lui et sa femme chargent Jean-Baptiste et Pauline Pomiès, vieux couple de résistants arrêtés chez eux le 7 août. [4]

Le 16 octobre, Germaine Cantelaube est parmi les 70 hommes et femmes – dont Ferdinand Vincent et 33 futures “31000” (les “Bordelaises” et les Charentaises) – transférés depuis le Fort du Hâ et la caserne Boudet de Bordeaux au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas (Seine-Saint-Denis – 93), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122. Germaine y est enregistrée sous le matricule n° 964.

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L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (selon le registre d’écrou du Fort de Romainville). Germaine Cantelaube fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint le lendemain et auquel s’ajoutent quelques détenues extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Mais Betty Jégouzo confirme ce départ en deux convois séparés, partis un jour après l’autre du Fort de Romainville. Toutes passent la nuit au camp, probablement dans un bâtiment du secteur C.

Le lendemain matin, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Germaine Cantelaube y est enregistrée sous le matricule 31740. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie : vues de trois-quart, de face et de profil (la photo d’immatriculation de Germaine Cantelaube a été retrouvée, puis identifiée par des rescapées à l’été 1947).

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Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943,
selon les trois vues anthropométriques de la police allemande.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille avec des détenus polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes.

Le 31 mars 1943, Germaine Cantelaube meurt de la dysenterie au Revier [5] de Birkenau.

Au retour, les rescapées de Bordeaux annoncent le décès de Germaine à la directrice de l’école Belcier où elle était employée. Puis le frère de Germaine le dit à sa mère. Quand Charlotte Delbo et d’autres rescapées la retrouvent à Périgueux (en 1965 ?), Celle-ci est âgée de quatre-vingt-six ans et vit seule, avec ses souvenirs. Elle sait que sa fille a craché au visage du commissaire Poinsot, pendant l’interrogatoire ; elle se souvient que lorsqu’elle-même leur a demandé pourquoi ils arrêtaient sa fille, les policiers ont répondu : « Votre fille disait qu’elle voulait venger son mari. »

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 58-59.
- Serge Klarsfed, Le livre des otages, Les éditeurs français réunis, Paris 1979, pages 29-33.
- Commission d’Histoire du Comité du Souvenir des Fusillés de Souge.
- Liste des photos d’Auschwitz « identifiées de camarades non rentrées », Après Auschwitz, bulletin de l’Amicale, n°17 septembre-octobre 1947, page 3.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 159 (18037/1943).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 27-04-2010)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Montigny-Beauchamp, c’est le nom de la gare ferroviaire. S’agit-il plutôt de Montigny-lès-Cormeilles ou de Beauchamp, commune constituée en 1922 à partir d’un hameau, par amputation des communes de Pierrelaye, Montigny-lès-Cormeilles et, pour les 8/10e de son territoire, Taverny (avant cette date, son histoire se rattache à celle de Taverny). Jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, ces communes font partie du département de la Seine-et-Oise (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] Quarante-et-un internés administratifs au camp de Mérignac et neuf détenus au Fort du Hâ, selon René Terrisse, À la botte de l’occupant, éd. Aubéron, déc. 1998, pages 27 et 28.

[3] Pierre Poinsot, commissaire spécial, dirige la 7e brigade régionale de sûreté, Section des affaires politiques (SAP). Anticommuniste déclaré, c’est un adepte de la torture, comme ses inspecteurs Célerier et Évrard.

[4] Ferdinand Vincent. D’abord informateur de police, il deviendra rapidement un auxiliaire zélé de la Gestapo (KDS) de Bordeaux, allant jusqu’à diriger une unité supplétive autonome – baptisée Hauskapelle (orchestre de chambre) – pour traquer la Résistance.

[5] Revier , selon Charlotte Delbo : « abréviation de Krakenrevier, quartier des malades dans une enceinte militaire. Nous ne traduisons pas ce mot que les Français prononçaient révir, car ce n’est ni hôpital, ni ambulance, ni infirmerie. C’est un lieu infect où les malades pourrissaient sur trois étages. ». In Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 24. Le terme officiel est pourtant “hôpital” ; en allemand Häftlingskrakenbau (HKB), hôpital des détenus ou Krakenbau (KB). Dans Si c’est un Homme, Primo Lévi utilise l’abréviation “KB”.