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Collection de la famille de G. Thorez. 
Droits réservés.

Georges Thorez naît le 18 novembre 1905 aux Attaques (Pas-de-Calais – 62), fils d’Édgard Thorez, batelier, et de Marie Éléonore Triquet, son épouse.

Pendant plusieurs années, il est lui-même batelier sur le Montcalm.

À une date restant à préciser, il se met en ménage avec Josephana Vlemincks, née le 8 mars 1910 à Termonde (Belgique), une Flamande parlant difficilement le français. Ils auront cinq filles : Muguette, née le 14 juillet 1932 à Vieux-Condé (Nord – 59), Marcelle, née le 16 mars 1934 à Denain (59) [1], Jeanne, née le 5 octobre 1935 Maizières-le-Vic (57), Astrid, née le 8 février 1938 à Crève-Cœur (59), et Georgette, née le 22 août 1942 à Varangeville (Meurthe-et-Moselle – 54), née après la déportation de son père [2].

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Collection de la famille de G. Thorez. 
Droits réservés.

Georges Thorez n’est pas connu comme militant ou adhérent du Parti communiste, mais il en partage les idées.

Pendant la drôle de guerre, il s’absente parfois en disant à ses proches qu’il va « garder la ligne Maginot ». On peut supposer qu’il s’agit de participer à une activité clandestine sur laquelle il n’existe aucune information.

Sous l’occupation, il vit avec sa famille sur la péniche qu’il pilote (le Saint-Gobain II), attachée au port fluvial de Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle – 54) où ses parents sont également domiciliés.

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Collection de la famille de G. Thorez. 
Droits réservés.
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Dombasle, le port fluvial, les usines. 
Carte postale éditée après-guerre. Collection Mémoire Vive.

En 1941, transportant du charbon pour les usines Saint-Gobain (soudières de Varangéville ?), son bateau traverse très souvent la nouvelle frontière de la Lorraine annexée au Reich (département de la Moselle – 57), pour aller charger ce combustible ; il emprunte le canal de la Marne au Rhin, puis le canal des Houillères de la Sarre (bifurcation à l’étang de Gondrexange) et enfin la Sarre canalisée.

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Domasle, le port fluvial et le canal de la Marne au Rhin, 
en direction de l’Est 
(où Georges Thorez embarqua des prisonniers évadés). 
Carte poste écrite en 1972. Collection Mémoire Vive.

Entre la cloison en bois de son logement de marinier et la paroi métallique de la cale à charbon, Georges Thorez aménage une cache permettant de dissimuler plusieurs hommes debout : comme beaucoup d’autres mariniers, il appartient à une filière de passeurs (non identifiée).

Le 20 ou 21 décembre 1941 en fin de journée, vers Remelfing, au sud de Sarreguemines (57), de l’autre côté de la frontière, Georges Thorez stationne son bateau sous un talus boisé en pleine campagne. Il demande à deux de ses deux filles, Marcelle et Jeanne, d’y monter et celles-ci lui rapportent la présence de cinq hommes cachés au milieu des arbres. La nuit venue, Georges Thorez siffle depuis le pont du bateauet les hommes les rejoignent dans la cabine. Ce sont des prisonniers de guerre évadés : l’un d’eux est domicilié à Frouard (54), les autres sont de la région parisienne (tous « célibataires » ?).

Les évadés passent plusieurs jours sur le bateau, le temps que celui-ci regagne la zone occupée en passantpar des canaux gelés dont il faut briser la glace pour avancer. Dans la journée, ils se cachent de l’autre côté de la cloison « pas plus large que l’épaisseur d’un homme » située derrière la cuisinière. Le soir, ils rejoignent le marinier et sa famille dans leur cabine, prenant les enfants sur leurs genoux. Aux écluses, les Allemands visitent le bateau. Au passage de la frontière, au niveau l’écluse n ° 12 de Lagarde, ils sondent le chargement de charbon au moyen de grandes barres de fer, sans rien trouver.

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Lagarde, l’écluse n° 12 sur le canal de la Marne au Rhin. 
Carte postale éditée après guerre. Collection Mémoire Vive.

Une fois en France, à Einville-au-Jard (54), les évadés passent la nuit de Noël avec le marinier et sa famille.

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Einville, le deux ponts. 
Carte postale envoyée en… 1917. Collection Mémoire vive.

Le lendemain, ils quittent le bord, et la péniche reprend sa navigation en direction de Dombasle.

Dans la soirée du 27 décembre, le bateau est amarré avant l’écluse de la patte d’oie de Dombasle, afin de franchir celle-ci au plus tôt le lendemain. La péniche est alors seule à stationner à cet endroit.

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L’écluse de Dombasle. Carte postale envoyée en 1916. 
Collection Mémoire Vive.

Deux gendarmes français s’en approchent et discutent avec Georges Thorez depuis le chemin de halage, ce qui effraie un neveu monté à bord et ayant déjà eu des ennuis avec la police. Celui-ci conseille à son oncle de s’enfuir ; mais où aller ?

Le soir-même, comme à son habitude, Georges Thorez se rend au Café du Port [3] où il discute avec d’autres mariniers. Mais le lieu est aussi fréquenté par des indicateurs ; on a soupçonné le patron du café lui-même et un autre marinier, qui semblait moins souffrir des restrictions que les autres et dont le bateau était moins contrôlé.

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Le pont sur le Sânon et le Café du Port. 
Carte postale envoyée en 1919. Collection Mémoire Vive.

Le lendemain 28 décembre au matin, Georges Thorez monte sur le pont pour casser, avec une perche, la glace du canal qui enserre son bateau. Il attend également le passage du brise-glace. Vers 9 heures, deux gendarmes de la brigade de Saint-Nicolas-de-Port arrivent sur la berge et l’interpellent en lui demandant de venir avec eux pour un renseignement au sujet de son épouse. Georges Thorez retourne dans la cabine prendre une veste et enfiler des chaussures. Assis sur une chaise pour nouer ses lacets, il dit à sa famille : « Ne pleurez pas : je reviendrai. » Sa famille monte à l’entrée de la cabine pour le voir partir dans lavoiture de gendarmerie, « une sorte de 4 L bleue ».

L’épouse de Georges Thorez se retrouve avec une péniche chargée qu’elle n’a pas le droit de piloter elle-même. Elle téléphone depuis le bâtiment de service de l’écluse au chef de marine de Saint-Gobain, domicilié à Varangéville. Il arrive le lendemain 29 décembre avec le père de Georges Thorez, Edgard, lui-même marinier. Ayant à rédiger un rapport pour la direction de son entreprise, le chef de marine de Saint-Gobain interroge Madame Thorez sur les circonstances dans lesquelles son mari a été arrêté. Elle lui révèle alors le transport clandestin des évadés. Puis le bateau passe l’écluse, piloté par Edgard Thorez, et est vidé de son chargement au port d’attache, à Dombasle.

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Quai de déchargement du port fluvial de Dombasle. 
Carte postale envoyée en 1918. Collection Mémoire Vive.

Le lendemain 30 décembre au matin, quatre soldats allemands venus au port en camion montent à bord. Ils fouillent le bateau pendant deux heures, sans manifester aucune violence à l’égard de la femme et des filles de Georges Thorez, restées assises dans la cabine. Finalement, ils trouvent la cache, vide de tout indice de son utilisation (pas même un mégot de cigarette, car les passagers clandestins s’y seraient étouffés ; ils fumaient le soir dans la cabine…). Josephana Thorez échange quelques mots avec les soldats, grâce à la proximité linguistique entre le flamand et l’allemand.

Dans l’après-midi, Madame Thorez téléphone au chef de marine de Saint-Gobain pour l’informer de la fouille du bateau. Celui-ci la rassure en lui disant : « Vous ne risquez rien. Ils n’ont rien trouvé. Il n’y a pas de preuve. »

Après avoir été conduit à la brigade de gendarmerie de Saint-Nicolas-de-Port, Georges Thorez est donc rapidement pris en charge par les « autorités allemandes » : les évadés ont été embarqués sur le territoire allemand et la frontière allemande a été violée (de leur côté, les gendarmes français ont toujours affirmé qu’ils ne savaient pas pourquoi on leur avait demandé d’arrêter le batelier…). Les Allemands interrogent rapidement le chef de marine de Saint-Gobain, qui voit partir Georges Thorez pour la Maison d’arrêt Charles III de Nancy le jour même.

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Nancy. La prison Charles III. Carte postale écrite en août 1915. 
Collection Mémoire Vive.

Georges Thorez est torturé pour lui faire donner les noms des ses complices. Son épouse, autorisée à lui rendre visite en prison, a témoigné qu’il avait des dents cassées et des doigts écrasés : l’occupant veut démanteler les filières de passeurs. Mais Georges Thorez ne parle pas et personne n’a été arrêté à sa suite.

À une date restant à préciser, il est transféré au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

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Un angle du camp de Royallieu vu depuis le mirador central 
dont l’ombre se profile sur le sol. Le renfoncement à droite 
dans la palissade correspond à l’entrée du Frontstalag 122.

Il envoie plusieurs courriers à sa famille depuis ce camp, sans revenir sur les circonstances de son arrestation.

Entre fin avril et fin juin 1942, Georges Thorez est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Les deux wagons à bestiaux 
du Mémorial de Margny-les-Compiègne, 
installés sur une voie de la gare de marchandise 
d’où sont partis les convois de déportation. Cliché M.V.

Georges Thorez parvient à transmettre un message – posté à Bar-le-Duc – annonçant à sa famille qu’il part « pour l’Allemagne ».

Le voyage dure deux jours. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

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Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ». 
« Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre » 
Carte postale. Collection mémoire Vive.

Le 8 juillet 1942, Georges Thorez est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 46326 selon les listes reconstituées (sa photo d’immatriculation n’a pas été retrouvée).

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Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz. 
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

On ignore la date exacte de sa mort à Auschwitz [4] ; probablement à l’automne 1942.

Après l’arrestation puis la déportation de son mari, Josephana Thorez travaille aux usines de Pompey (54). Elle met ses trois filles en nourrice à Crévic (54). En 1943, ayant perdu son travail, elle ne paye plus les frais de pension ; Marcelle, Georgette et Jeanne sont alors placées à l’assistance publique.

Josephana Thorez finit par abandonner ses enfants, et disparaît en retournant en Belgique courant 1944/1945.

Après son retour de déportation, Clément Coudert, de Neuves-Maisons (54), témoigne de la disparition de Georges Thorez, qu’il estime avoir eu lieu fin septembre 1942.

Le père de Georges Thorez décède le 7 novembre 1947 et sa mère le 28 janvier 1951.

Le 24 février 1954, l’Office départemental des anciens combattants de Meurthe-et-Moselle est désigné comme tuteur des orphelines.

Déclaré “mort pour la France” (22-03-1956), Georges Thorez reçoit la Croix de guerre et la Médaillemilitaire à titre posthume. Mais le ministère des Anciens combattants et victimes de guerre ne lui attribue que la carte de Déporté politique, et pas celle de Déporté résistant (17-09-1955).

Le nom de Georges Thorez est inscrit sur une plaque du Monument aux morts de Dombasle-sur-Meurthe, ainsi que sur le Mémorial aux déportés et aux internés, square du groupe Lorraine 42.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 1-09-2000).

À partir du 20 février 1957, sa fille Jeanne engage des démarches afin de connaître les circonstances exactes de sa mort ; elle vient de découvrir la date et le lieu inscrits à l’état civil au cours des démarches administratives nécessaires à son propre mariage. Quarante-cinq ans après, le 23 août 2002, ayant rejoint l’Amicale des familles de déportés de Chaumont, elle est enfin autorisée à prendre directement connaissance du dossier individuel de son père aux Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen ; elle y découvre l’attestation de Clément Coudert, seul témoignage enregistré d’un rescapé sur la mort de son père.

Sa sœur Muguette, devenue épouse Bodren, deviendra marinière à son tour, passant régulièrement par les endroits où s’est joué le destin de leur père.

Sources :

- Jeanne Peinoit, fille de Georges Thorez, et le fils de celle-ci, Pascal, message et documents (28-01-2011). 
- Jeanne Peinoit, courrier adressé à Fernand Devaux (16-11-2004), contenant trois témoignages ; le sien et celui de… 
- Arthur Régnier, marinier, témoignage manuscrit (5-03-1993). 
- Muguette Bodren, fille de Georges Thorez, témoignage manuscrit (9-09-2003). 
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 74, 127 et 128, 367 et 421. 
- Cl. Cardon-Hamet, Mille otages pour Auschwitz, Le convoi du 6 juillet 1942 dit des “45000”, éditions Graphein, Paris nov. 2000, page 117. 
- Site Mémorial GenWeb, Dombasle-sur-Meurthe, relevé de Patrice Arnold et Martine Mangeolle (6-2004 / 5-2010).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 22-02-2011)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous dispose (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Marcelle, ayant rencontré un soldat américain, John Meadows, sur la base de Toul-Rosières où elle travaillait, l’a suivi en Allemagne où ils se sont mariés en 1959 et n’a plus jamais donné de nouvelles à ses sœurs.

[2] Georgette n’a pas pu être reconnue directement par son père (comme ses sœurs), puisque Georges Thorez avait déjà été déporté. Elle obtient de porter son nom, par décision de justice ou administrative, en 1964. Elle décède prématurément vers 1972-1973.

[3] Le Café du Port (“Au rendez-vous des mariniers”) : au n° 1, rue Gabriel-Péri (anciennement rue Nationale), entre la rivière Sânon et la rue du colonel-Driant, près du port du canal.

[4] La date de décès inscrite sur les actes d’état civil :

Dans les années qui ont suivi la guerre, devant l’impossibilité d’obtenir des dates précises de décès des déportés, mais soucieux d’établir les documents administratifs nécessaires pour le versement des pensions aux familles, les services français d’état civil – dont un représentant officiait au ministère des Anciens combattants en se fondant sur diverses sources, parmi lesquelles le témoignage approximatif des rescapés – ont très souvent fixé des dates fictives : le 1er, le 15, le 30, le 31 du mois, voire le jour (et le lieu !) du départ.

Concernant Georges Thorez, c’est le 21 octobre 1942 qui a été retenu par le Tribunal de grande instance de Nancy pour certifier son décès (jugement du 9-10-1950, inscrit à l’état civil le 26-10-1950).

Leur inscription sur les registres d’état civil rendant ces dates officielles, certaines ont quelquefois été gravées sur les monuments aux morts.