Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Félix, Séraphin, François, Vinet naît le 9 novembre 1893 à La Ferrière, au nord-est de la Roche-sur-Yon (Vendée), chez ses parents, François Vinet, 48 ans, et d’Amélie Arcéau, 42 ans, tous deux cultivateurs pendant un temps au lieu-dit de l’Indivisio. Pour son enregistrement à l’état-civil, le nouveau-né est présenté à la mairie par son frère (?), François Vinet, 22 ans, « domestique ». Les témoins pour cet enregistrement sont un instituteur et un sabotier.

Le 21 novembre 1912, âgé de 19 ans, Félix Vinet s’engage volontairement pour cinq ans au 24e régiment d’infanterie coloniale. En septembre 1914, il prend part aux premiers combats de la Première Guerre mondiale. Blessé le 28 février 1915, il est évacué de la ligne de feu, puis cité à l’ordre de l’Armée. En 1928, il recevra la Médaille militaire au titre des Réserves.

Le 16 novembre 1920, à la mairie de Charenton (Seine / Val-de-Marne – 94), il épouse Lucie Tannier, née le 9 avril 1901 à Yvré-l’Évêque (Sarthe). Leur fils Roger naît le 7 octobre 1921 à Maisons-Alfort [1] (94).

Le DBMOF-Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français), signale, sans mentionner de prénom, un nommé Vinet : « Militant de la Fédération de la Seine du Parti communiste, (…) élu membre du Comité central de l’ARAC à son congrès de Clermont-Ferrand en juillet 1923. » (notes de M. Lazar). S’agit-il du même homme ?

Au moment de son arrestation, Félix Vinet est domicilié au 1, rue l’Amiral-Courbet à Maisons-Alfort [1] (94), d’après les listes électorales de février 1945 sur lesquelles il est déclaré comme chauffeur-livreur.

Félix Vinet est arrêté par la police française dans la même période que Lucien Tourte, 40 ans, de Maisons-Alfort, pour propagande communiste. Huit militants auraient été arrêtés à la suite d’une tentative de reconstitution d’une cellule communiste aux usines Unic à Suresnes (Seine / Hauts-de-Seine). Au total, vingt-deux personnes sont inculpées d’infraction au décret-loi du 26-09-1939.

Félix Vinet est écroué le 29 décembre 1940 à la Maison d’arrêt de la Santé, Paris 14e (écrou n° 304300). Au cours de l’instruction, il y a disjonction de son affaire.

Le 6 mai 1941, il comparaît avec une seule co-accusée devant la 12e chambre du Tribunal correctionnel de la Seine. Condamné à dix-huit mois d’emprisonnement, il se pourvoit en appel auprès du procureur de la République

Le 7 juin, il est transféré à l’établissement pénitentiaire de Fresnes (94).

L’établissement pénitentiaire de Fresnes après guerre. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

L’établissement pénitentiaire de Fresnes après guerre.
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 28 juillet, la Cour d’appel de Paris réduit sa peine à quinze mois de prison.

À l’expiration de celle-ci, le 6 décembre, il n’est pas libéré : le préfet de police signe l’arrêté ordonnant son internement administratif en application du décret du 18 novembre 1939.

Le 16 décembre, suivant une circulaire du ministère de l’Intérieur datée du 22 octobre 1941 (P.N. n° 114), la préfecture transmet un rapport concernant Félix Vinet au Commandant allemand du Gross-Paris, Militärverwaltungsstab, Pol.

Le 3 janvier 1942, Félix Vinet fait partie d’un groupe de 38 internés politiques (parmi eux, 16 futurs “45000”) et 12 “indésirables” (droit commun) extraits du dépôt et transférés au “centre de séjour surveillé” (CSS) de Rouillé (Vienne). Ils sont conduits en car, sous escorte, jusqu’à la gare d’Austerlitz où les attend un wagon de voyageurs réservé (10 compartiments ; départ 7h55 – arrivée 18h51).

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue.
Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le 22 mai 1942, Félix Vinet fait partie d’un groupe de 156 internés – dont 125 seront déportés avec lui – remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag122 – Polizeihaftlager).

La caserne de Royallieu en 1957 ; au deuxième plan, les six grands bâtiments alignés du quartier C, qui semblent avoir souvent servi au regroupement des internés sélectionnés pour la prochaine déportation. L’enceinte et les miradors du camp ont disparu (les deux hangars en bas à gauche n’existaient pas).

La caserne de Royallieu en 1957 ; au deuxième plan, les six grands bâtiments alignés du quartier C,
qui semblent avoir souvent servi au regroupement des internés sélectionnés pour la prochaine déportation.
L’enceinte et les miradors du camp ont disparu (les deux hangars en bas à gauche n’existaient pas).

Entre fin avril et fin juin, Félix Vinet est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne, installés sur une voie de la gare de marchandises d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne,
installés sur une voie de la gare de marchandises
d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet, Félix Vinet est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) ; peut-être sous le numéro 46198, selon les listes reconstituées (aucune photo de détenu de ce convoi n’a été retrouvée après le matricule 46172).

Après les premières procédures (tonte, désinfection, attribution d’un uniforme rayé et photographie anthropométrique), les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

© Mémoire Vive 2017.

© Mémoire Vive 2017.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau ; alors choisi pour mettre en œuvre la « solution finale » – le génocide des Juifs européens -, ce site en construction présente un contexte plus meurtrier pour tous les concentrationnaires. À leur arrivée, les “45000” sont répartis dans les Blocks 19 et 20 du secteur B-Ib, le premier créé.

Le 10 juillet, après l’appel général, ils subissent un bref interrogatoire d’identité qui parachève leur enregistrement et au cours duquel ils déclarent une profession (celle qu’ils exerçaient en dernier lieu ou une autre, supposée être plus “protectrice” dans le contexte du camp). Puis ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet, après l’appel du soir – l’ensemble des “45000” ayant passé cinq jours à Birkenau -, une moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I). Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a alors été affecté Félix Vinet.

Il meurt à Auschwitz le 16 septembre 1942, d’après l’acte de décès établi par l’administration SS du camp (Sterbebücher).

Au cours de cette année 1942, Lucie Vinet s’installe dans un petit logement au 42, rue Faidherbe à Paris 12e.

En 1946, son fils Roger se déclare comme chauffeur.

Le 22 juin 1949, elle reçoit le certificat d’appartenance de son mari à la Résistance intérieure française (RIF), avec le grade fictif d’adjudant, pour son engagement reconnu au sein du Front national [2] d’août 1940 à novembre 1942.

Notes :

[1] Maisons-Alfort : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN”, jusqu’à son changement d’appellation le 1er juin 2018).

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 389 et 423.
- Archives municipales de Maisons-Alfort, recherches de Madame Loubrieu.
- Archives de Paris : archives du tribunal correctionnel de la Seine, rôle du greffe du 31 mai au 3 septembre 1941 (D1u6-5856).
- Archives Départementales du Val-de-Marne, Créteil : établissement pénitentiaire de Fresnes, dossier des détenus “libérés” du 1er au 19-12-1941 (511w27).
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, Le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : cartons “occupation allemande”, camps d’internement… (BA 2374) ; dossier individuel au cabinet du préfet (1 W 684-22856).
- Mémorial de la Shoah, Paris, archives du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) ; liste XLI-42, n° 181.
- Archives départementales de la Vienne : camp de Rouillé (109W75).
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 3, page 1277 (30867/1942).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 22-11-2019)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes) qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.