Émile, Alexandre, Georges, Saloy naît le 9 juin 1904 à Versailles [1] (Yvelines – 78), fils d’Auguste Saloy, cheminot, militant syndicaliste, et d’Hélène Thounoy, son épouse, couturière.

À l’âge de 12 ans, Émile Saloy obtient le certificat de fin d’études primaires avec mention.

Le 4 juillet 1923, il est embauché à la société Union d’Électricité où il est affecté à la centrale de Gennevilliers comme électricien “hors classe” (l’entreprise porte aussi le nom de Nord-Lumière à une certaine époque).

Émile Saloy est secrétaire de la Section syndicale CGT de la centrale électrique.

Le 23 avril 1932 à Puteaux (Seine-Saint-Denis), il épouse Marguerite Niermont, couturière chez Patou, grand couturier parisien. Ils ont deux enfants : Claude, née le 30 mai 1933, et Alain, né le 20 juillet 1936.

Pendant un temps, ils habitent au 26, rue Serpente à Argenteuil [1] (Val-d’Oise – 95) ; au moment de l’arrestation du chef de famille, celle-ci est domiciliée au 72, rue Ferdinand-Berthoud.

Émile Saloy est un militant communiste très actif. La police le décrit ainsi : « Très intelligent, un des meilleurs orateurs de la région parisienne […] il a joué un rôle de premier plan lors des évènements de février 1934 […] organisateur de grèves… ».

Le 12 mai 1935, Émile Saloy est élu conseiller municipal d’Argenteuil sur la liste du Bloc Ouvrier et Paysan conduite par Victor Dupouy.

Pendant les grèves de 1936, il est arrêté à la Bourse du travail, à Paris, puis relâché.

Autodidacte, il prend des cours du soir et, aimant le théâtre, joue dans une compagnie d’amateurs de Puteaux sous le pseudonyme de “Yolas”. Il apprécie également la musique et fait du vélo.

À la suite de la déclaration de guerre, Émile Saloy est mobilisé comme sergent-chef. Il n’est pas fait prisonnier lors de la débâcle.

Dans cette période, en février 1940, il est déchu de son mandat électoral en tant que communiste.

D’après les archives d’EDF-GDF, Émile Saloy entre dans la Résistance en 1940.

Le 24 novembre 1940, le préfet de Seine-et-Oise signe un arrêté ordonnant l’assignation à résidence sur le territoire de leur commune de domicile de 1097 « individus dangereux pour la Défense nationale et la sécurité publique », selon les termes du décret du 18 novembre 1939 ; parmi ceux-ci, Émile Saloy.

Le 19 février 1941, deux gendarmes de la brigade de gendarmerie d’Argenteuil patrouillant dans le quartier du Val Notre-Dame découvrent « des tracts originaires du parti communiste […] fraîchement apposés sur les poteaux télégraphiques et sur certains immeubles particuliers ». Ils se mettent immédiatement à la recherche des afficheurs qui ne sont pas rejoints ni découverts ; revenus sur place, ils lacèrent une quarantaine d’affichettes. Le capitaine de gendarmerie avertit le commissaire de police d’Argenteuil qui propose l’internement administratif d’Émile Saloy au préfet de Seine-et-Oise. Celui-ci signe une arrêté d’internement le 20 février.

Le jour même, à 6 heures du matin, Émile Saloy est arrêté à son domicile par des policiers du commissariat d’Argenteuil et aussitôt conduit au centre de séjour surveillé (CSS) d’Aincourt (95), créé au début du mois d’octobre 1940 dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt afin d’y enfermer des hommes connus de la police pour avoir été militants communistes avant-guerre.

Conçus à l’origine pour 150 malades, les locaux sont rapidement surpeuplés : en décembre 1940, on compte 524 présents, 600 en janvier 1941, et jusqu’à 667 au début de juin.

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Aincourt. Le sanatorium de la Bucaille. Au premier plan, 
le pavillon qui fut transformé en camp d’internement. 
Carte postale oblitérée en 1958. Coll. Mémoire Vive.

Selon le commissaire spécial dirigeant le camp, Émile Saloy conserve « sur ses camarades un ascendant certain ».

Au cours de son internement, il peut écrire à sa famille.

Le 27 juin 1941, Émile Saloy fait partie d’un groupe de 88 internés communistes de Seine-et-Oise – dont 32 futurs “45000” – remis aux “autorités d’occupation” et conduits à l’Hôtel Matignon, à Paris, – alors siège de la Geheime Feldpolizei – où ils rejoignent des hommes appréhendés le jour même dans les départements de la Seine-et-Oise et de la Seine par la police française en application d’arrêtés d’internement administratifs [2]. Tous sont ensuite menés au Fort de Romainville (sur la commune des Lilas – 93), alors camp allemand, élément du Frontstalag 122. Considérés comme étant en transit, ils ne sont pas enregistrés sur les registres du camp [3].

Trois jours plus tard, les hommes rassemblés sont conduits à la gare du Bourget (Seine-Saint-Denis – 93) et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par laWehrmacht (Polizeihaftlager). Pendant la traversée de la ville, effectuée à pied entre la gare et le camp, la population les regarde passer « sans dire un mot, sans un geste. Tout à coup nous entonnons La Marseillaise et crions «  Des Français vendus par Pétain » [4]. Ils sont parmi les premiers détenus qui inaugurent ce camp créé pour les « ennemis actifs du Reich ».

Dix mois plus tard, le 5 mai, le préfet de Seine-et-Oise transmet au Conseiller supérieur d’administration de guerre [sic] de la Feldkommandantur 758 de Saint-Cloud une liste d’anciens internés d’Aincourt à la libération desquels il oppose un avis défavorable – « renseignements et avis formulés tant par [ses]services de police que par le directeur du centre de séjour surveillé » ; liste accompagnée de « notes » individuelles avec copie traduite en allemand, dont celle concernant Émile Saloy.

Entre fin avril et fin juin 1942, celui-ci est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Les deux wagons à bestiaux 
du Mémorial de Margny-les-Compiègne, 
installés sur une voie de la gare de marchandise 
d’où sont partis les convois de déportation. Cliché M.V.

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Émile Saloy est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 46094 (sa photo d’immatriculation a été retrouvée).

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Auschwitz-I, le 8 juillet 1942. 
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 
Oświęcim, Pologne. 
Coll. Mémoire Vive. Droits réservés.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – la moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir. Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a été affecté Émile Saloy.

Atteint du typhus, il meurt à Auschwitz le 21 août 1942, d’après les registres du camp.

Le 14 mai 1947, le Conseil municipal d’Argenteuil donne son nom d’Émile Saloy à l’ancienne rue du Tronc. Son nom est également inscrit sur le Monument aux morts d’Argenteuil, dans le cimetière communal, rue de Calais, et sur une plaque rendant hommage aux morts de la centrale électrique pendant la guerre 1939-1945, apposée à l’intérieur de l’usine.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur son acte de décès (J.O. du 18-04-1998).

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 357, 390 et 420. 
- Cl. Cardon-Hamet, notice réalisée pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” du nord des Hauts-de-Seine (2005), citant : enquête menée par Marguerite Cardon-Krivopissko, ancienne conseillère générale du Val-d’Oise – Témoignage de sa fille, Claude Boistard (12/1990) – Extrait d’acte de naissance, extrait d’acte de décès – Courrier de M. Charton, chef de la subdivision des archives d’EDF-GDF (2/ 1991). 
- Nadia Ténine-Michel, notice dans le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron, tome 41, p. 94, citant : Arch. Dép. Seine-et-Oise, 2 M 30/68, 1 W 71, 73, 221 – Lettre ouverte aux ouvriers communistes, BDIC, Q pièce 4007 – Bulletin municipal d’Argenteuil, 1944. 
- Sachso, Amicale d’Orianenburg-Sachsenhausen, Au cœur du système concentrationnaire nazi, Collection Terre Humaine, Minuit/Plon, réédition Pocket, mai 2005, page 36 (sur le transfert depuis Aincourt des 88 de Seine-et-Oise, fin juin 1941). 
- Gérard Bouaziz, La France torturée, collection L’enfer nazi, édité par la FNDIRP, avril 1979, page 262 (sur les arrestations du 27 juin 1941). 
- Claude Boistard, sa fille, réponse au questionnaire de Mémoire Vive (11-2007). 
- Archives départementales des Yvelines (78), Montigny-le-Bretonneux, centre de séjour surveillé d’Aincourt ; cotes 1W69 (bureau politique du cabinet du préfet de Seine-et-Oise), 1W71, 1W80 (relations avec les autorités allemandes), 1W152 (dossier personnel) ; et recherches parallèles de Claude Delesque. 
- Liste des 88 internés d’Aincourt (domiciliés dans l’ancien département de Seine-et-Oise) remis les 27 juin 1941 à la disposition des autorités d’occupation, et liste Internés de Seine-et-Oise à la suite d’une mesure prise par le préfet de ce département, ayant quitté le centre d’Aincourt, copies de documents des AD 78 communiquées par Fernand Devaux (03 et 11-2007). 
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 3, page 1061 (23287/1942). 
- Musée de la Résistance nationale (MRN) Champigny-sur-Marne (94), carton “Association nationale de des familles de fusillés et massacrés”, fichier des victimes. 
- Site Mémorial GenWeb, 95-Argenteuil, relevé de Joël Godin (2005).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 4-11-2012)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Versailles et Argenteuil : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, ces communes font partie du département de la Seine-et-Oise (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[2] Les 88 internés de Seine-et-Oise. Le 26 juin 1941, la Feldkommandantur 758 de Saint-Cloud transmet au préfet du département de Seine-et-Oise – « police d’État » -, cinq listes pour que celui-ci fasse procéder dès le lendemain à l’arrestation de ressortissants soviétiques ou de nationalité russe ancienne ou actuelle, dont 90 juifs, et de républicains espagnols en exil, soit 154 personnes. La sixième catégorie de personnes à arrêter doit être constituée de «  Différents communistes actifs que vous désignerez  » (aucune liste n’étant fournie). Tous doivent être remis à la Geheime Feldpolizei, à l’Hôtel Matignon, à Paris.

Si aucun autre document n’atteste du contraire, c’est donc bien la préfecture de Seine-et-Oise qui établit, de sa propre autorité, une liste de 88 militants communistes du département à extraire du camp d’Aincourt.

Le 27 juin, le commandant du camp écrit au préfet de Seine-Et-Oise pour lui « rendre compte que 70 internés[du département] ont été dirigés aujourd’hui dans la matinée sur le commissariat central de Versailles et que 18 autres internés ont été dirigés dans le courant de l’après-midi à l’Hôtel Matignon à la disposition des Autorités allemandes d’occupation. Le départ de ces internés s’est déroulé sans incident. » Les listes connues à ce jour ne distinguent pas les deux groupes et réunissent les 88 internés.

Le 29 juin, l’inspecteur de police nationale commandant l’escorte conduisant le contingent de 70 détenus à Versailles, rend compte que le commissaire divisionnaire lui a ordonné de poursuivre son convoyage « jusqu’à l’Hôtel Matignon, à Paris, siège de la Geheime Feldpolizei. En passant à Billancourt, quelques internés du premier car ont montré le poing et des ouvriers qui allaient prendre leur travail ont répondu par le même geste. J’ai immédiatement donné des ordres aux gardiens pour que les internés rentrent leurs bras.

À mon arrivée à Paris, je me suis trouvé en présence d’une quinzaine de cars remplis de prisonniers ayant la même destination que les internés d’Aincourt et j’ai dû prendre la suite.

Le formalités d’immatriculation étant assez longues, j’ai dû attendre mon tour ; l’opération a commencé à 18 heures et s’est terminée à 19h15 ; je n’ai pu faire la remise que de 38 internés sur 88 venus d’Aincourt. En raison de l’heure, le chef de bureau de la Feldpolizei m’a fait savoir qu’il recommencerait l’immatriculation le lendemain matin à 8h15, d’avoir à revenir à cette heure-là. J’ai rassemblé les 50 internés restant dans les deux cars et ai libéré les camionnettes et les gardiens disponibles.

Je me suis aussitôt mis en rapport avec la préfecture de Seine-et-Oise afin de savoir où je devais conduire, pour passer la nuit, les 50 internés. Une heure après, je recevais l’ordre de les conduire au Dépôt, 4 quai de l’Horloge, et de continuer ma mission le lendemain matin. Cette formalité étant remplie, j’ai renvoyé les cars et le personnel à Versailles.

Le 28 juin, à 7 heures, j’ai continué ma mission qui a pris fin à 11 heures. Cette escorte s’est déroulée sans autre incident. »

[3] Arrestations de la fin juin 1941 dans le département de la Seine, témoignage d’Henri Rollin : «  Le 27 juin 1941, vers 6 heures de matin, ma femme et moi nous sommes réveillés par un coup de sonnette. Trois inspecteurs de la police française viennent nous arrêter ; perquisition rapide sans résultat (nous avions la veille au soir distribué les derniers tracts que nous avions). Nous arrivons à l’hôtel Matignon où nous trouvons de nombreux cars et camions, résultat d’une rafle dans toute la région parisienne. Nous sommes remis par la police française aux autorités allemandes. Au moment de ma remise aux Allemands, j’ai aperçu qu’on leur donnait une petite fiche portant mon nom et la mention «  communiste  », soulignée à l’encre rouge. Nous subissons un court interrogatoire d’identité… Attente… Vers la fin de l’après-midi, départ en car. Arrivée au fort Romainville, fouille, identité. Départ de Romainville le 1er juillet, au matin, par train spécial et bondé au Bourget, arrivée l’après-midi à Compiègne. Le lendemain, même cérémonie, refouille et identité, ensuite la vie de camp… »

[4] De l’Hôtel Matignon au Frontstalag 122 : témoignage de Marcel Stiquel (déporté au KL Sachsenhausen le 24 janvier 1943). Son récit fait état de 87 internés (la liste en comporte 88) et d’un départ d’Aincourt étalé sur deux jours : les 27 et 28 juin 1941 (voir note ci-dessus).