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Élisabeth, Marcelle, Marthe, Le Port nait le 9 avril 1919 à Lorient (Morbihan), fille de Marcel Le Port, 24 ans, achevant alors sa mobilisation comme “affecté spécial” au titre d’ouvrier (ajusteur) aux Établissements maritimes du port de Lorient, et de Marie-Thérèse Gloton, son épouse, 24 ans, domiciliés au 85, rue de Merville.

Plus tard, ses parents s’installent à Saint-Symphorien (Indre-et-Loire – 37), commune limitrophe au nord de Tours, devenue en 1964 un quartier du chef-lieu. Son père est devenu cheminot, ajusteur à la Compagnie du Paris-Orléans. Son frère Jack Louis Paul y naît le 9 juin 1925. En 1936, ils habitent avenue de la Salle.

Après pu suivre des études secondaires, Élisabeth devient institutrice, affectée à l’école de Saint-Christophe-sur-le-Nais (37) – jouxtant l’hôtel de ville (?) -, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Tours.

Elle est communiste, un engagement qui effraie ses parents.

Arrêtée sur dénonciation

En 1942, elle est une responsable assez élevée au Front national [1]. Elle imprime et distribue le journal clandestin du PCF, La Lanterne.

Elle est arrêtée par la Gestapo pendant qu’elle fait sa classe, sur dénonciation d’une de ses élèves. « Les médecins avaient recommandé la campagne à une jeune fille de seize ans nommée Nicole que ses parents ont envoyée en Touraine. En retard dans ses études, cette Nicole avait demandé à Élisabeth de lui donner des leçons particulières. Élisabeth l’installait dans son propre bureau, et l’y laissait faire des devoirs. Élisabeth aurait dû être plus prudente et ne pas garder dans ses tiroirs des stencils qu’elle tapait pour tirer des tracts ; Nicole l’a dénoncée. Après l’arrestation d’Élisabeth, Nicole est partie travailler en Allemagne comme volontaire et elle s’est fait rapatriée en 1945 sous le nom d’Élisabeth Le Port. »

Lors des interrogatoires, Élisabeth est violemment frappée, comme elle en témoignera plus tard auprès d’une de ses compagnes : « Si tu savais comme ils m’ont battue, à Tours, à la prison, pour que je dénonce les autres. Ils promettaient de me libérer si je parlais. Je ne regrette rien… ».

Le 6 novembre, Élisabeth est transférée parmi les dix-huit “Tourangelles” au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas [2] (Seine / Seine-Saint-Denis), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122. Elle y est enregistrée sous le matricule n° 1176.

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122), surplombée par un mirador. © Musée de la résistance nationale (MRN), Champigny-sur-Marne (94).

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne ; leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » (transférée à Compiègne le 22.1). Le lendemain, Élisabeth Le Port est dans le deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Mais Betty Jégouzo confirme ce départ en deux convois séparés, partis un jour après l’autre du Fort de Romainville. Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies. Le message jeté par Élisabeth Le Port est parvenu à son destinataire.

TransportAquarelle

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir.

Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…). © Gilbert Lazaroo, février 2005.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Élisabeth Le Port y est peut-être enregistrée sous le matricule 31786, selon la correspondance établie avec le registre d’écrou de Romainville. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie : vues de trois-quart, de face et de profil (la photo d’immatriculation d’Élisabeth Le Port n’a pas été retrouvée).

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943, le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant
l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943,
le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Selon Maël Gallou, un membre de sa famille (qui ?) réussi à l’apercevoir à Auschwitz une dernière fois.

En mars 1943, épuisée par la dysenterie, Élisabeth Le Port tient à peine debout : les camarades la portent presque pour aller au travail et la cachent sous les établis des serres où elles travaillent à cette époque. « Élisabeth n’avait pas même la force de s’appuyer aux planches pour faire semblant de rempoter des plantes. Elle ne voulait plus rien manger, que du pain grillé, plus rien boire, que de l’eau chaude. Ses amies jetaient du pain dans le feu qu’allumaient les SS pour se chauffer, réussissaient parfois à approcher du feu une gamelle d’eau. Essaie de tenir, Élisabeth. Essaie aujourd’hui encore. Un matin, au réveil, Élisabeth n’a plus trouvé ses godasses. On les lui avait volées pendant la nuit. Hélêne Fournier a déniché des sabots sur le fumier, les a nettoyés avec de la neige, grattés avec un caillou. Élisabeth a pu se chausser pour l’appel, mais elle n’a pas pu partir au travail. »

Élisabeth finit néanmoins par se présenter au Revier [3] où elle est admise.

Elle y meurt le 14 mars 1943.

En juin suivant, ses parents sont convoqués à la Kommandantur de Tours pour apprendre que leur fille est morte d’une pleurésie. On leur remet en même temps un avis de décès officiel provenant d’Auschwitz.

Les témoignages de sa commune

Une plaque a été apposée dans son ancienne classe à Saint-Christophe-sur-le-Nais.

Le dimanche 27 avril 2008, dernier dimanche avant la journée de la déportation, Saint-Christophe commémore la journée des déportés en rappelant un sombre moment de son histoire. [4]

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La plaque est accompagnée
du portrait de la jeune institutrice…

Notes :

[1] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN” et toujours existante).

[2] Les Lilas : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[3] Revier , selon Charlotte Delbo : « abréviation de Krakenrevier, quartier des malades dans une enceinte militaire. Nous ne traduisons pas ce mot que les Français prononçaient révir, car ce n’est ni hôpital, ni ambulance, ni infirmerie. C’est un lieu infect où les malades pourrissaient sur trois étages. ». In Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 24. Le terme officiel est pourtant “hôpital” ; en allemand Häftlingskrakenbau (HKB), hôpital des détenus ou Krakenbau (KB). Dans Si c’est un Homme, Primo Lévi utilise l’abréviation “KB”.

[4] … Le 18 juin 1942, Mademoiselle Élisabeth LEPORT, institutrice à l’école communale, était arrêtée par la Gestapo. Emprisonnée à Tours puis à Romainville, elle fut déportée à Auschwitz où elle mourut le 24 mars 1943 de la dysenterie. Elle allait avoir 24 ans.

Ce même jour, Maurice Rivière, fut également arrêté, emprisonné à Tours puis à Compiègne, avant d’être déporté à Sachsenhausen. Il fut rapatrié le 11 juin 1945. Ci-dessous, une partie de son témoignage :

« Je fis partie du premier convoi de déportés vers l’Allemagne le 24 janvier 1943. La veille au soir nous sommes montés dans les wagons en gare de Compiègne pour y passer la nuit entassés sans pouvoir bouger, les portes scellées. Les femmes ont été amenées le lendemain matin pour le départ et le grand voyage commença. Le peu de nourriture qui avait été distribuée au départ, a été vite engloutie, moi, comme certains ayant moins de chance, je n’ai rien eu… Cependant, en route, nous avons eu droit à une betterave à vaches… Seulement pour ceux qui comme moi, n’avaient eu aucune nourriture au départ… Ce voyage a été extrêmement pénible… quelques-uns ont voulu s’évader par le plancher de leur wagon… les Allemands s’en sont aperçus. Ils les ont tous abattus… Les premiers morts que je voyais, tués froidement. Il y en aura combien d’autres… Certains ont essayé d’envoyer des messages à leur famille en les lançant sur les quais, faisant confiance au hasard et aux cheminots pour la transmission… Arrivés en Allemagne, nous avons été dirigés vers le camp de Sachsenhausen et les femmes à Auschwitz… Là c’était encore plus terrible, Élisabeth Le Port y est morte. »

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 177-178.
- Maël Gallou, message (17 février 2009).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 23-01-2020)

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