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Photographiée à Auschwitz-I, le 3 février 1943,
selon les trois vues anthropométriques de la police allemande.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Trois destins et une famille décimée

Charlotte DOUILLOT, née Merlin – 31762

sa fille Rolande VANDAELE – 31761

et sa sœur, Henriette L’HUILLIER – 31688

Charlotte et Henriette Merlin sont nées toutes les deux dans le 20e arrondissement, rue Ramponneau : Charlotte, le 27 janvier 1898, Henriette le 30 septembre 1903. De bonne heure, toutes deux ont dû gagner leur vie, leur mère étant seule pour élever cinq enfants.

Le 5 septembre 1931 à Bondy (Hauts-de-Seine), Charlotte épouse Henri, Gustave, Douillot, né le 27 mai 1901 à Paris 11e, mécanicien-outilleur, qui possède un atelier à Bondy. Elle travaille avec lui comme découpeuse en mécanique. Les Douillot habitent cette commune, avec Rolande, née le 18 avril 1918 d’un premier mariage de Charlotte.

Henriette épouse Alphonse L’Huillier, le couple habite Paris.

Le 12 mai 1935, Henri Douillot est élu conseiller municipal communiste de Bondy, sur une liste de coalition socialiste et communiste.

Mobilisé en septembre 1939, il rentre comme affecté spécial en décembre.Le 29 février 1940, le conseil de préfecture le déchoit de son mandat électif.

La Résistance dès 1940

En février 1940, Henri Douillot est convoqué à la police pour signer une renonciation au parti communiste. Il refuse.

Il est arrêté, interné à Saint-Benoît-sur-Loire, puis à la citadelle de Sisteron d’où il s’évade en mars 1941 avec Frédéric (Frédo) Sérazin, avec lequel il s’est lié d’amitié.

Henri Douillot entre à l’O.S. [1] en septembre. Affecté à la commission des cadres, il instruit les nouvelles recrues. En janvier 1942, il est nommé commissaire politique des régions 146, 147 et 148. En avril, sur décision de Raymond Losserand, il est rétrogradé et affecté à la gestion des stocks d’armes et de munitions, ce qui le met en contact régulier avec France Bloch-Sérazin, son supérieur direct étant Mary Besseyre.

Vivant dans la clandestinité, Henri Douillot, dit » Dumas » ou « L’Irlandais », habite une chambre rue de la Fontaine au Roi, dans le 11e arrondissement, où il entrepose des armes et des explosifs.

Le 20 avril 1942, rue Erlanger, près du métro Molitor, il abat un soldat allemand pour lui récupérer son arme.

Les arrestations

Le 10 mai, Henri Douillot est arrêté dans sa “planque” par les brigades spéciales qui sont sur sa piste depuis quelques jours.

Dans la journée, sa femme Charlotte et sa fille Rolande qui viennent lui apporter du ravitaillement et du linge, sont également arrêtées par les policiers postés sur les lieux.

À la préfecture de police, les Douillot retrouvent les L’Huillier – Henriette, son mari Alphonse, leur fils Roger – arrêtés quelques heures plus tôt, suite aux filatures autour de Henri Douillot.

Charlotte Douillot et Rolande, Henriette L’Huillier et son fils, sont emprisonnés au dépôt.

Le 11 août 1942, Alphonse L’Huillier est fusillé comme otage – sans jugement – au Mont-Valérien.

Après son exécution, la police relâche son fils, Roger, “en raison de son âge” (dix-sept ans), mais non sa femme. Celle-ci est conduite en cellule à la Santé du 24 août.

Le 29 septembre, elle est transférée au Fort de Romainville.

Le 30 septembre 1942, le tribunal militaire allemand de Paris condamne à mort Mary Besseyre, Gaston Carré, Henri Douillot, Raymond Losserand et France Bloch-Sérazin. Le 21 octobre, les hommes sont exécutés au stand de tir d’Issy-les-Moulineaux.

Le 27 octobre 1942, Charlotte Douillot et sa fille Rolande sont conduites au Fort de Romainville. Elles y retrouvent Henriette L’Huillier.

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »). Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris).

Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille.

Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

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En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Charlotte Douillot y est enregistrée sous le matricule 31762. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie de la police allemande : vues de trois-quart coiffée d’un couvre-chef (foulard), de face et de profil.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” [2] du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Charlotte Douillot est morte de la dysenterie, au Revier [3] du camp de femmes de Birkenau, le 11 mars 1943.

À une date restant à préciser, le Conseil municipal de Bondy donne le nom d’Henri Douillot à une rue de la commune.

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998).
- Jean-Marc Berlière, Franck Liaigre, Le sang des communistes, Les Bataillons de la jeunesse dans la lutte armée, Automne 1941, collection Nouvelles études contemporaines, Fayard, février 2004, page 241, note p. 368.
- Site de l’association Mémoire et création numérique, animée par François Tanniou, Alexis Sevaille et Sophie Raoult, Les plaques commémoratives, sources de mémoire (aujourd’hui désactivé – nov. 2013).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 26-05-2012)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] O.S. : organisation spéciale du Parti communiste clandestin créée à partir de septembre 1940, à l’origine pour protéger les militant(e)s prenant la parole en public, les distributeurs de tracts et les colleurs d’affiches, elle est devenue le premier cadre de la résistance armée.

[2] La « course » par Charlotte Delbo : Après l’appel du matin, qui avait duré comme tous les jours de 4 heures à 8 heures, les SS ont fait sortir en colonnes toutes les détenues, dix mille femmes, déjà transies par l’immobilité de l’appel. Il faisait -18. Un thermomètre, à l’entrée du camp, permettait de lire la température, au passage. Rangées en carrés, dans un champ situé de l’autre côté de la route, face à l’entrée du camp, les femmes sont restées debout immobiles jusqu’à la tombée du jour, sans recevoir ni boisson ni nourriture. Les SS, postés derrière des mitrailleuses, gardaient les bords du champ. Le commandant, Hoess, est venu à cheval faire le tour des carrés, vérifier leur alignement et, dès qu’il a surgi, tous les SS ont hurlé des ordres, incompréhensibles. Des femmes tombaient dans la neige et mouraient. Les autres, qui tapaient des pieds, se frottaient réciproquement le dos, battaient des bras pour ne pas geler, regardaient passer les camions chargés de cadavres et de vivantes qui sortaient du camp, où l’on vidait le Block 25, pour porter leur chargement au crématoire.

 

Vers 5 heures du soir, coup de sifflet. Ordre de rentrer. Les rangs se sont reformés sur cinq. «  En arrivant à la porte, il faudra courir.  » L’ordre se transmettait des premiers rangs. Oui, II fallait courir. De chaque côté de la Lagerstrasse, en haie serrée, se tenaient tous les SS mâles et femelles, toutes les kapos, toutes les polizeis, tout ce qui portait brassard de grade. Armés de bâtons, de lanières, de cannes, de ceinturons, ils battaient toutes les femmes au passage. Il fallait courir jusqu’au bout du camp. Engourdies par le froid, titubantes de fatigue, il fallait courir sous les coups. Celles qui ne couraient pas assez vite, qui trébuchaient, qui tombaient, étaient tirées hors du rang, saisies au col par la poignée recourbée d’une canne, jetées de côté. Quand la course a été finie, c’est-à-dire quand toutes les détenues sont entrées dans les Blocks, celles qui avaient été tirées de côté ont été emmenées au Block 25. Quatorze des nôtres ont été prises ce jour-là.

 

Au Block 25, on ne donnait presque rien à boire, presque rien à manger. On y mourait en quelques jours. Celles qui n’étaient pas mortes quand le “Kommando du ciel” (les prisonniers qui travaillaient au crématoire) venait vider le Block 25, partaient à la chambre à gaz dans les camions, avec les cadavres à verser au crématoire. La course – c’est ainsi que nous avons appelé cette journée – a eu lieu le 10 février 1943, deux semaines exactement après notre arrivée à Birkenau. On a dit que c’était pour nous faire expier Stalingrad. (Le convoi du 24 janvier, pp. 37-38)

[3] Revier , selon Charlotte Delbo : « abréviation de Krakenrevier, quartier des malades dans une enceinte militaire. Nous ne traduisons pas ce mot que les Français prononçaient révir, car ce n’est ni hôpital, ni ambulance, ni infirmerie. C’est un lieu infect où les malades pourrissaient sur trois étages. ». In Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 24. Le terme officiel est pourtant “hôpital” ; en allemand Häftlingskrakenbau (HKB), hôpital des détenus ou Krakenbau (KB). Dans Si c’est un Homme, Primo Lévi utilise l’abréviation “KB”.