Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Charles Hadjadje naît le 10 août 1913 à Alger (Algérie). La famille compte cinq enfants, dont également sa sœur Lucienne, née le 17 octobre 1915 à Alger.

Au printemps 1930, Charles Hadjadje emménage avec ses parents au 4, rue André-Messager, dans un immeuble de l’Office des habitations à bon marché.

En avril 1932, alors apprenti-confiseur, il est au chômage. Membre du sous-rayon du 18e arrondissement de la Fédération des Jeunesses communistes de France, il assiste le 1er avril à une réunion organisée par son groupement au 48, rue Duhesme à l’intention des conscrits de l’arrondissement (lui-même va avoir vingt ans…). Peu après, il est admis à l’administration des PTT comme releveur cycliste au bureau n° 18, rue de Clignancourt.

Le 21 juin 1932, à 11h45, à hauteur du 48, rue Letort, alors qu’il appose des affiches appelant à une assemblée populaire à l’intention des jeunes ouvriers parisiens et des étudiants pauvres devant se tenir le soir même, il est interpellé avec un autre militant par des gardiens du commissariat de police du quartier de Clignancourt. Ils sont relâchés à 18 heures « après les vérifications d’usage » ; cependant la direction des Renseignements généraux en est avisée ainsi que sa propre hiérarchie administrative…

À une date restant à préciser, Charles Hadjadje se marie avec Julie Frey, née le 8 août 1913 à Saint-Ouen [1] (Seine / Seine-Saint-Denis – 93), comptable. Ils auront un enfant.

Au moment de son arrestation, il est domicilié au 20, rue Mathieu à Saint-Ouen, peut-être chez la mère de son épouse.

De septembre 1939 à juillet 1940, il est mobilisé au 11e régiment de dragons porté.

Après les début de l’Occupation et les lois antisémites du gouvernement de Vichy, Charles Hadjadje est licencié de son emploi administratif en tant que Juif et se retrouve au chômage.

Le 17 ou 18 mars 1941, sa sœur Lucienne, épouse Decaster en instance de divorce et vivant avec « son ami » Pierre Ladève au 13, rue Letort à Paris 18e, est arrêtée pour une affaire de diffusion de propagande clandestine dans le 18e arrondissement, suite à sa mise en cause par Maurice L., arrêté le même jour, auquel elle aurait remis à plusieurs reprises des paquets de tracts (L’Humanité et La Voix de Paris) afin qu’il les diffuse. Interrogée par les Renseignements généraux, Lucienne nie tout, sauf son adhésion au parti légal entre 1936 et septembre 1939. La fouille de son domicile n’a rien donné. Mais, ayant appris que Ladève louait une autre chambre dans le même groupe d’immeubles, les policiers y effectuent une perquisition au cours de laquelle ils découvrent 93 stencils vierges et 162 feuilles de papier. Le lendemain, inculpée d’infraction au décret du 26 septembre 1939, Lucienne Decaster est conduite au dépôt de la préfecture de police en attendant d’être présentée à un juge d‘instruction. Puis, elle est écrouée à la prison pour femmes de la Petite-Roquette (de son côté, Pierre Ladève sera du groupe de militants communistes qui s’évadera de la grande salle du Dépôt au début du mois de juillet suivant).

Le 26 juin 1941, la 12e chambre du tribunal correctionnel de la Seine condamne Lucienne Decaster à six mois d’emprisonnement (décision dont elle fait appel). Le 19 septembre suivant, à l’expiration de sa peine, le préfet de police signe un arrêté ordonnant son internement administratif comme « militante particulièrement active de l’ex-Parti communiste » ayant été condamnée. Elle est conduite à la caserne des Tourelles, boulevard Mortier (Paris 18e).

La caserne des Tourelles, boulevard Mortier, avant guerre. Partagée avec l’armée allemande au début de l’occupation, elle servit surtout à interner les « indésirables étrangers ». Carte postale. Collection Mémoire Vive.

La caserne des Tourelles, boulevard Mortier, avant guerre.
Partagée avec l’armée allemande au début de l’occupation, elle servit surtout à interner les « indésirables étrangers ».
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Le 20 janvier 1942, elle prend part à un mouvement d’indiscipline à l‘intérieur des Tourelles et subit une mesure disciplinaire (?). Peu de temps après, à une date restant à préciser, son frère Charles adresse au directeur du camp un télégramme de protestation « dans lequel il s’élève contre les mesures frappant, non seulement sa sœur internée, mais toutes les détenues politiques, manifestation qui procède bien des méthodes habituelles mises en pratique par les communistes » selon la police qui le soupçonne « fortement » de se livrer à la propagande clandestine.

Le 26 janvier, le préfet de police de Paris signe l’arrêté ordonnant l’internement administratif de Charles Hadjadje en application du décret du 18 novembre 1940. Le jour même, celui-ci est conduit au Dépôt de la préfecture de police, le chef du Dépôt étant prié par une note du directeur des Renseignements généraux de le recevoir et de le garder « jusqu’à nouvel ordre ».

Charles Hadjadje fait partie de la quarantaine de militants communistes devant être transférés le 10 février suivant au “centre de séjour surveillé” (CSS) d’Aincourt (Seine-et-Oise / Val-d’Oise), créé dans les bâtiments réquisitionnés d’un sanatorium isolé en forêt. Mais, le 7 février, le préfet de Seine-et-Oise répond par un télégramme : «  Eu égard à évacuation imminente Aincourt et décision principe antérieurement prise, ai honneur vous rendre compte complète impossibilité transfert quarante nouveaux internés provenance Paris. ». Néanmoins, le groupe intègre le camp, puisque…

Le 26 avril, Charles Hadjadje est parmi les 77 détenus transférés au camp français (CSS) de Voves (Eure-et-Loir). Enregistré sous le matricule n° 231 et inscrit comme « indigène » (sic !), il ne reste que quinze jours dans ce camp.

Le 10 mai 1942, il fait partie des 81 internés remis aux “autorités d’occupation” à la demande de celles-ci et transférés au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager).

La caserne de Royallieu en 1957 ; au deuxième plan, les six grands bâtiments alignés du quartier C. L’enceinte et les miradors du camp ont disparu (les deux hangars en bas à gauche n’existaient pas).

La caserne de Royallieu en 1957 ; au deuxième plan, les six grands bâtiments alignés du quartier C.
L’enceinte et les miradors du camp ont disparu (les deux hangars en bas à gauche n’existaient pas).

Le 26 mars, les Renseignements généraux se sont opposés à la libération de sa sœur Lucienne et, le 11 mai, la section spéciale de la Cour d’appel de Paris porte sa peine à deux ans de prison. Elle est reconduite à la prison pour femmes de la Petite-Roquette, transférée quatre jours plus tard à l’établissement pénitentiaire de Fresnes, puis, le 19 mai, à la Maison d’arrêt pour femmes de Rennes (Ille-et-Vilaine).

Entre fin avril et fin juin 1942, Charles Hadjadje est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet, Charles Hadjadje est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 46282 (aucune photo de détenu de ce convoi n’a été retrouvée après le matricule 46172). Selon les listes reconstituées, il est considéré comme Juif.

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – la moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir. Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a été affecté Charles Hadjadje.

Il meurt à Auschwitz le 27 juillet 1942, d’après les registres du camp ; trois semaines après l’arrivée du convoi.

Le 31 janvier 1944, Lucienne Decaster est déportée depuis Compiègne dans un convoi de 959 femmes à destination du KL Ravensbrück, où elle reçoit le numéro d’immatriculation 27105 ; elle est libérée le 5 mai 1945 à Holleischen, un Kommando du camp de concentration de Flossenbürg, et rapatriée le 25 mai.

Le 17 avril 1948 à Paris 18e, elle se marie en secondes noces avec Émile Verger, né le 4 mars 1913 à Paris 13e ; ils auront une fille, Josiane, née le 30 octobre 1948.

La mention “Mort en déportation” est apposée sur l’acte de décès de son frère Charles Hadadje (J.O. du 4-01-1994).

Et, à Saint-Ouen, son nom est inscrit sur la stèle érigée en « Hommage aux résistants, femmes, hommes, déportés à Auschwitz-Birkenau ».

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Le monument dédié aux dix-sept “45000” de Saint-Ouen
et à Marie-Jeanne Bauer, “31000”, inauguré le 24 avril 2005
dans le square des 45000 et des 31000.
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Le Mémorial de la Shoah, au 17 rue Geoffroy-l’Asnier à Paris 4e.
À gauche, panneau du Mur des noms pour les déportés
de l’année 1942 avec les « noms modifiés et identifiés
depuis l’achèvement du mur
 » (janvier 2005).
De nombreux otages juifs du convoi du 6 juillet 1942
y ont été ajoutés ensuite… Photo Mémoire Vive.
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Inscrit sur le Mur des noms…

Notes :

[1] Saint-Ouen : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne”, dont la “ceinture rouge” des municipalités dirigées par des maires communistes (transfert administratif effectif en janvier 1968).

 

Sources :

- Son nom (orthographié « HADJADIE Karl ») et son matricule (avec une erreur : « 46280 ») figurent sur la Liste officielle n°3 des décédés des camps de concentration d’après les archives de Pologne, éditée le 26 septembre 1946 par le ministère des anciens combattants et victimes de guerre, page 60.
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 386 et 407.
- Archives de Paris : archives du tribunal correctionnel de la Seine, rôle du greffe du 5 juin au 22 septembre 1941 (D1u6-5857).
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris), Service de la mémoire et des affaires culturelles, le Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis) : cartons “Occupation allemande”, liste des internés communistes, 1939-1941 (BA 2397), (BA 2374) ; dossier individuel du cabinet du préfet (1 W 1017-50983) ; dossier individuel des Renseignements généraux (77 W 1665-78481).
- Archives départementales des Yvelines (AD 78), Montigny-le-Bretonneux : centre de séjour surveillé d’Aincourt (1W76, 300w46).
- Comité du souvenir du camp de Voves : liste établie à partir des registres du camp conservés aux Archives départementales d’Eure-et-Loir.
- Concernant sa sœur, Lucienne Decaster, site internet de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD).
- Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 6-08-2018)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942