Auguste Monjauvis en 1954. D. R.

Auguste Monjauvis en 1954. D.R.

Auguste, Eugène, Georges, Monjauvis naît le 2 mars 1903 à Paris 13e arrondissement, fils de Lucien, Alfred, Monjauvis, 26 ans, ajusteur, qui sera chef d’équipe à l’usine Panhard (Paris 13e), et d’Émilie Collet, 20 ans, mécanicienne en chaussure à domicile. Auguste est l’aîné de quatre enfants, la famille comptant aussi Lucien, Henri, né le 2 décembre 1904, Marie, Cunégonde, née le 31 mai 1907 et décédée le 23 avril 1931 (à vérifier…), et Suzanne, Émilie, née le 13 avril 1911, tous à Paris 13e.

Au moment de son arrestation, Auguste Monjauvis vit encore dans l’immeuble (HBM ?) où il est né, au 143, rue Nationale [1], un bâtiment construit par son grand-père, venu du Cantal en 1860.

Le 10 mai 1923, Auguste est incorporé au 106e régiment d’infanterie afin d’accomplir son service militaire (participe-t-il à l’occupation du bassin de la Ruhr ?). Il est rendu à la vie civile en novembre 1924.

C’est le moment où son frère, Lucien, partant à son tour au service militaire, est affecté au 20e bataillon d’ouvriers, en garnison à Toul (Meurthe-et-Moselle). En juin, le 20e conseil de guerre siégeant à Nancy le condamnera à six mois de prison pour avoir refusé le travail en signe de protestation contre le départ de soldats pour le Maroc (guerre du Rif, 1919-1926). Lucien purge sa peine en forteresse à Strasbourg. À son retour, il militera dans le comité de sous-rayon des Jeunesses communistes du 13e comme responsable de l’Amicale des conscrits.

En 1925, Auguste Monjauvis travaille dans un des ateliers de la Compagnie française / pour l’exploitation des procédés / Thomson-Houston (CFTH), alors filiale de General Electric, répartis dans le 15e arrondissement. Il est membre de la cellule du PC de l’entreprise (n° 11) et en rédige le bulletin politique, L’Étincelle.

À une date restant à préciser, il se marie avec Cécile Louise Vinkopp. Mais ils divorceront avant mars 1950, sans avoir eu d’enfant.

En 1928, Auguste Monjauvis travaille comme ouvrier mécanicien-ajusteur à l’usine d’automobiles Delahaye, 10 rue du Banquier (Paris 13e). Il est alors membre de l’Union syndicale des travailleurs de la Métallurgie, secteur voiture-aviation maréchalerie et similaire de la région parisienne, et adhérent de la cellule du PC de son entreprise (n° 178).

Le 31 juillet mai 1928, vers 19 heures, près de la station de métro Campo-Formio, sur le boulevard de l’Hôpital (Paris 13e), Auguste Monjauvis est interpellé par deux gardiens de la paix alors qu’il distribue des tracts communistes (PC et JC) au contenu pacifiste : « Comme il y a 14 ans, la guerre rôde. Travailleur alerte ! Pensez à 1914 ! Tous au grand meeting, mercredi 1er août au cinéma des Bosquets, 62 rue Domrémy… ». Le militant est conduit au commissariat de quartier de la Salpêtrière, puis relâché dans la soirée. Le lendemain, le journal L’Humanité rend compte de l’incident. Le samedi suivant, Auguste Monjauvis est de nouveau arrêté à la sortie du meeting organisé par le Parti communiste au Cirque d’Hiver pour protester contre la guerre et réclamer une amnistie.

Son frère Lucien, également ajusteur-mécanicien, devient un cadre important du syndicat CGTU de la métallurgie de la région parisienne. En mars 1930, il y est élu secrétaire appointé à la propagande. Avant et après, il est arrêté plusieurs fois pour ses interventions devant différentes usines. Aux élections législatives de 1932, il est élu député communiste de la 2e circonscription du 13e arrondissement. Le 31 janvier 1935, Lucien se marie à Paris 13e. En 1936, il abandonne sa circonscription de député à André Marty et ne sera pas élu dans la 1ère circonscription de l’arrondissement où il se présente alors. Mais, en 1937, il est élu conseiller municipal de Paris dans le quartier de la Gare (13e), siège abandonné par Marty.

De 1936 à 1939, Auguste Monjauvis est délégué du personnel de l’atelier outillage central à la Société des Compteurs de Montrouge (Seine / Hauts-de-Seine).

Montrouge. « Les Compteurs ». Carte postale des années 1920. Coll. Mémoire Vive.

Montrouge. « Les Compteurs ». Carte postale des années 1920. Coll. Mémoire Vive.

Auguste Monjauvis (« Monjo ») est l’un des animateurs de la cellule d’entreprise de l’usine Alsthom-Lecourbe.

Il appartient à l’Union sportive ouvrière du 13e arrondissement et à l’Union sportive de Montrouge, toutes deux affiliées à la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT).

En mars 1939, sa sœur Suzanne se marie avec Maurice Lime, ex-cadre du PCF du 13e ayant adhéré en juin 1936 au Parti populaire français de Jacques Doriot, haut dirigeant communiste en rupture qui entraînera son groupe dans la collaboration.

Au cours de la “drôle de guerre”, et en dépit de son âge et de sa spécialité qui auraient pu justifier un poste d’affecté spécial dans son entreprise, Auguste Monjauvis est mobilisé au 8e B.O.A. (bataillon d’ouvriers d’artillerie ?). Son frère Lucien est fait prisonnier de guerre et conduit au Stalag IV-G, à Oschatz, en Saxe du Nord.

Après son retour, dès septembre, Auguste Monjauvis organise au sein des Compteurs de Montrouge des groupes de trois des Comités populaires de la CGT clandestine, sous les ordres de Maurice Lacazette (lequel sera fusillé le 25 août 1943 à Nantes, comme chef de groupe FTP). Monjauvis fait notamment entrer dans l’entreprise des paquets de tracts dont il coordonne la distribution.

De janvier à mars 1941, Auguste Monjauvis trouve du travail à l’usine Ragonot, à Malakoff (Seine / Hauts-de-Seine), où il poursuit son activité de propagande. En juin suivant, après être passé par une entreprise du 11e arrondissement, il entre à la Société Industrielle des Téléphones (SIT), 20 rue des Entrepreneurs (Paris 15e) qui fabrique alors « des appareils de transmission téléphonique destinés à l’ennemi ». Il participe au sabotage de l’outillage utilisé et à l’organisation de prises de parole devant l’usine. La police française considère Auguste Monjauvis comme un « agent très actif de la propagande clandestine ». En août 1941, son domicile est perquisitionné, sans amener la découverte d’éléments permettant de l’inculper.

Le 17 septembre 1941, à 5 heures du matin, deux policiers français en civil arrêtent Auguste Monjauvis à son domicile et l’emmènent au dépôt de la préfecture de police (« quai de l’Horloge »). Le jour même, le préfet de police signe l’arrêté ordonnant son internement administratif en application du décret du 18 novembre 1939. Lors de son interrogatoire au quai des Orfèvres, un officier de police confond ses activités avec celles de son frère Lucien. D’abord placé huit jours en isolement au dépôt, Auguste Monjauvis retrouve ensuite, dans la grande salle de la Conciergerie, André Tollet et plusieurs camarades venus de diverses prisons.

Le 9 octobre 1941, Auguste Monjauvis est dans le groupe des quarante communistes qui sont menottés, transportés en car à la gare d’Austerlitz pour être conduits au “centre de séjour surveillé” (CSS) de Rouillé, au sud-ouest de Poitiers (Vienne) ; départ à 8 h 25, arrivée à Rouillé à 18 h 56.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue. Au fond - de l’autre côté de la voie ferrée -, le village. Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Le camp de Rouillé, “centre de séjour surveillé”, vu du haut d’un mirador. Date inconnue.
Au fond – de l’autre côté de la voie ferrée -, le village.
Musée de la Résistance nationale (Champigny-sur-Marne), Fonds Amicale Voves-Rouillé-Châteaubriant. Droits réservés.

Dans ce camp, il s’inscrit aux cours d’algèbre et de maths dispensés par des internés. En décembre 1941, il apprend le décès de son père. Début janvier, par un jour de grand froid, sa mère et sa femme viennent lui apporter un peu de nourriture.

Le 9 février 1942, Auguste Monjauvis est parmi les 52 « communistes » – dont André Tollet, futur évadé – (36 seront déportés avec lui) remis aux autorités d’occupation à la demande de celles-ci et conduits par des Feldgendarmes à la gare de Poitiers. Enfermés dans deux wagons à bestiaux, ils sont transférés – via Paris – au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise), gardé par la Werhmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager). Auguste Monjauvis est assigné au “camp des Juifs”, mais Georges Cogniot et le comité clandestin de résistance du camp interviennent pour qu’il puisse rejoindre ses camarades.

Entre fin avril et fin juin 1942, Auguste Monjauvis est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne, sur la commune de Margny, et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Tergnier, Laon, Reims… Châlons-sur-Marne : le train se dirige vers l’Allemagne. Ayant passé la nouvelle frontière, il s’arrête à Metz vers 17 heures, y stationne plusieurs heures, puis repart à la nuit tombée : Francfort-sur-le-Main (Frankfurt am Main), Iéna, Halle, Leipzig, Dresde, Gorlitz, Breslau… puis la Pologne occupée. Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Auguste Monjauvis est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45887 (ce matricule sera tatoué sur son bras gauche quelques mois plus tard).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés pour la plupart dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, au cours duquel ils déclarent leur profession, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Auguste Monjauvis est dans la moitié des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».  « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »  Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ». « Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive. Photo : Stanislas Mucha.

Il est d’abord assigné au Block 16A, avec d’autres “45000”.

À la mi-juillet, son épouse a dû recevoir la carte-formulaire rédigée en allemand et envoyée aux familles par l’administration militaire du Frontstalag 122 pour les informer que leur parent détenu « a été transféré dans un autre camp pour travailler. Le lieu de destination ne nous est pas connu, de sorte que vous devez attendre des nouvelles ultérieures… ».

Plus tard (date à vérifier), Auguste Monjauvis est assigné au Block 2 et affecté aux Kommandos Schlosserei et DAW.

Après le transfert du “camp” des femmes d’Auschwitz vers Birkenau, les Blocks qu’elles quittent sont redistribués après désinfection des locaux et des détenus. Les ouvriers du Bâtiment de toutes nationalités sont rassemblés au Block 8A, mais les Français sont refoulés au grenier par le chef de Block. Ils y restent une huitaine de jours avant d’être assignés au Block 15A, de nouveau dans un grenier où il leur faudra passer l’hiver sans chauffage (avec des nuits à – 15 °C).

Auguste Monjauvis se lie plus particulièrement avec Raymond Montégut, connu avant-guerre dans le mouvement syndical parisien. Bientôt René Petitjean se joint à eux.

Le 4 juillet 1943, comme les autres “politiques” français (essentiellement des “45000” rescapés), Auguste Monjauvis devrait avoir reçu l’autorisation d’écrire (en allemand) à sa famille et d’annoncer qu’il peut recevoir des colis. Pourtant, le 14 janvier 1943, Cécile Monjauvis, son épouse, écrit directement à la Croix-Rouge allemande (Deutsche Rote Kreuz – DRK) : « … je suis très inquiète sur le sort de mon mari, prisonnier civil. J’ai été avertie par les autorités allemandes qu’il avait quitté le Frontstalag 122 à Compiègne depuis le 6 juillet 1942 pour une destination inconnue. Depuis cette date, je n’ai reçu aucune nouvelle. Je vous serais bien reconnaissante si vous pouviez me donner quelques renseignements à son sujet ». Le 11 février suivant, le chef du service des étrangers de la DRK lui répond (document traduit) : « Comme suite à votre demande […], nous avons le regret de vous informer que des recherches sur les personnes internées dans le territoire occupé sont impossibles, les autorités allemandes compétentes pour ces cas ne communiquant aucune information ».

CroixRougeNazieAu cours de l’été suivant, Cécile Monjauvis s’adresse alors au Comité international de la Croix-Rouge à Genève pour renouveler sa demande d’information. Le 17 août, le Comité international transmet cette nouvelle demande à la Croix-Rouge allemande.

À la mi-août 1943, Auguste Monjauvis est parmi les “politiques” français rassemblés (entre 120 et 140) au premier étage du Block 11, la prison du camp, pour une “quarantaine”. Exemptés de travail et d’appel extérieur, les “45000” sont témoins indirects des exécutions massives de résistants, d’otages polonais et tchèques et de détenus du camp au fond de la cour fermée séparant les Blocks 10 et 11. Quand les colis arrivent, il participe à un groupe de partage avec Raymond Montégut, René Petitjean, Georges Brumm et Henri Mathiaud, rejoints plus tard par Roger Bataille.

Auschwitz-I. Le premier étage du Block 11, avec ses fenêtres partiellement obstruées. Carte postale. Coll. Mémoire Vive.

Auschwitz-I. Le premier étage du Block 11, avec ses fenêtres partiellement obstruées. Carte postale. Coll. Mémoire Vive.

Le 23 octobre 1943, suite à une nouvelle sollicitation du Comité international de Genève, la Croix-Rouge allemande à Berlin écrit au siège central de la Gestapo (Reichssicherheitshauptamt) pour lui demander des informations sur le sort d’Auguste Monjauvis. Le 7 janvier 1944, la police politique répondra à la Croix-Rouge, par un formulaire imprimé sur lequel il suffit de rayer la mention inutile : « b) pour les raisons de police d’État, aucun renseignement ne peut être donné sur son lieu de séjour ni sur son état de santé » ; bien que la réponse elle-même figure dans les archives de la DAVCC, aucun document n’indique qu’elle a été effectivement transmise à la demandeuse.

Le 12 décembre 1943, à la suite de la visite d’inspection du nouveau commandant du camp, le SS-Obersturmbannführer Arthur Liebehenschel – qui découvre leur présence – et après quatre mois de ce régime qui leur a permis de retrouver quelques forces, ils sont pour la plupart renvoyés dans leurs Blocks et Kommandos d’origine. Pendant un temps, Auguste Monjauvis est assigné au Block 18 A (d’où il écrit finalement à son épouse ?).

Le 3 août 1944, Auguste Monjauvis est parmi les trois-quarts des “45000” présents à Auschwitz qui sont de nouveau placés en “quarantaine”, au Block 10, en préalable à un transfert.

Le 29 août 1944, il est parmi les trente “45000” intégrés [2] dans un convoi disciplinaire de 807 détenus (incluant de nombreux prominenten polonais) transférés au KL [3] Sachsenhausen, dans la ville d’Oranienbourg, au Nord-Ouest de Berlin. À leur arrivée, et jusqu’au 25 septembre, les trente sont affectés au Block 66.

Auguste Monjauvis est ensuite transféré à Gartenfeld, « un petit camp proche des usines Siemens », où il retrouve René Petitjean et René Maquenhen, et où il travaille de nuit jusqu’au bombardement de mars 1945.

Entre temps, le 4 octobre 1944, en France, suite à la Libération, Madame Monjauvis remplit un formulaire de demande de renseignement sur un déporté.

Au printemps 1945, le camp de Gartenfeld est évacué dans une marche forcée, au cours de laquelle Auguste Monjauvis perd de vue ses deux camarades. Celle-ci s’interrompt le 4 mai 1945 lorsque les SS fuient devant l’avance soviétique, laissant les survivants dans un petit bois au bord de la route.

Auguste Monjauvis est rapatrié en France le 23 ou le 24 mai, via Lille (carte de rapatrié n° 1666.380), et conduit au centre d’accueil aménagé dans la gare d’Orsay réquisitionnée, quai Anatole France (Paris 7e), désigné sous le nom « centre Paris-Orsay » et plutôt affecté au retour des prisonniers de guerre et des requis du Service du travail obligatoire (STO).

La gare d’Orsay, en bord de Seine. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

La gare d’Orsay, en bord de Seine. Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Entre temps, son frère, Lucien Monjauvis, prisonnier de guerre, est revenu en France en 1943 sous une fausse identité. Il a rejoint la Résistance, devenant membre du comité directeur du Front national de la zone sud avec Georges Marrane et Yves Farge. Arrivé à Saint-Étienne le 21 août 1944, il est un des deux résistants communistes nommés préfets par Charles de Gaulle, président du gouvernement provisoire de la République française [6], de la Loire du 3 septembre suivant au 17 septembre 1947, puis de la Savoie jusqu’au 1er décembre suivant. Il reprendra ensuite ses activités syndicales. Entre autres écrits, il est l’auteur d’une biographie de Jean-Pierre Timbaud (Éditions Sociales, 1971). Il décèdera le 15 décembre 1986 à Paris 5e.

Après son retour, Auguste Monjauvis, qui est revenu habiter au 143, rue Nationale (Paris 13e), informe quelques familles du sort de ses camarades disparus en déportation : Aloïse Arblade, Louis Girard…

Il reprend très vite ses activités politiques et syndicales.

Un long parcours vers la reconnaissance du statut de résistant (38 ans…)

Le 3 février 1947, le secrétaire de la section du 15e arrondissement du Parti communiste établit une attestation certifiant qu’Auguste Monjauvis a bien appartenu à son organisation jusqu’au 17 septembre 1941, date de son arrestation « pour fait de résistance contre l’occupant ». Le 24 décembre suivant, le secrétaire administratif de la fédération de la Seine, certifie à son tour qu’Auguste Monjauvis « faisait partie de la Résistance dans les rangs du Parti communiste français ». Ces deux attestations seront peu d’utilité pour la reconnaissance d’un statut de résistant, car le PCF en tant que tel ne sera pas considéré comme une organisation de résistance (voir ci-dessous le document du 26 décembre 1957).

Le 17 février 1948, le bureau des fichiers et de l’état-civil déportés du ministère des Anciens combattants et Victimes de guerre (ACVG) délivre à Auguste Monjauvis un certificat de déportation (ou d’internement), modèle A, au titre de « déporté politique de Compiègne ».

Le 15 juin suivant, le bureau FFCI du secrétariat aux Forces armées guerre délivre à Auguste Monjauvis un certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française (RIF) pour son appartenance à l’organisation de Résistance Front national et des services accomplis de septembre 1940 au 25 mai 1945, en lui attribuant le grade fictif de sergent en vue de la liquidation de ses droits.

Le 13 mars 1950, Marcel Mugnier, liquidateur du Front national de lutte pour la libération, l’indépendance et la renaissance de la France (mouvement homologué par décision ministérielle ; J.O. du 22 juillet 1948), appellation généralement contractée en « Front National » [4], délivre à Auguste Monjauvis une attestation certifiant que celui-ci a fait partie de la Résistance « dès septembre 1940 » jusqu’à son arrestation « des suites de son travail de Résistant ».

Cinq jours plus tard, le 18 mars, Auguste Monjauvis remplit un formulaire à en-tête du ministère des anciens Combattants et victimes de guerre pour demander l’attribution du titre de “Déporté résistant”. Dans la rubrique V, « Renseignements relatifs aux motifs de l’exécution de l’internement ou de la déportation », à l’alinéa : « Circonstances », il complète : « Organisation du travail de propagande anti-hitlérien ». Au chapitre VI, « Renseignements relatifs aux motifs de l’exécution de l’internement ou de la déportation », il précise : « Organisation du travail de propagande anti-nazi dans les usines, sabotage de la production de guerre allemande, distribution de tracts au titre de la Résistance Intérieure Française… ».

Le 9 octobre suivant, une note des renseignements généraux indique à tort : « Transféré à Compiègne (Oise) par les autorités allemandes, M. Monjauvis n’a pas été déporté en Allemagne et a regagné son domicile après sa libération ». Par ailleurs, les services de recherche ne trouvent aucune mention de son nom dans les documents d’Auschwitz et de Sachsenhausen-Orianenburg ayant échappé à la destruction (fonds reconnus « très incomplets »). Dans sa séance du 16 novembre 1950, la commission départementale des déportés et internés résistants (DIR) formule un avis défavorable à la demande de statut de déporté résistant. Le 17 décembre, elle est suivie par la commission nationale qui explicite : « Il ressort des documents versés au dossier que l’intéressé a été arrêté et déporté pour des faits à caractère politique et non résistant ».

Le 17 février 1953, le ministère des ACVG prend une décision de rejet pour le motif : « L’intéressé ne remplit pas les conditions exigées par les dispositions combinées des articles 1 et 3 du décret du 25 mars 1949 (codifiés sous les numéros R.286 et R.287 du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre) ». Un post-scriptum du formulaire de réponse indique que le demandeur débouté peut demander le statut de déporté politique.

Le 1er mars 1953, Lucien Coone, militant du 13e déporté au KL Buchenwald, rédige une attestation par laquelle il certifie sur l’honneur avoir constaté l’activité dans la Résistance d’Auguste Monjauvis, de fin 1940 au début 1941, « en qualité de diffuseur de littérature ayant pour objet la lutte contre l’occupant nazi ». Le 4 mars, Jean-Marie Dupasquier, de Montrouge, grièvement blessé en participant aux combats pour la libération de Paris (amputé de la jambe gauche), déclare avoir participé avec Auguste Monjauvis à des distributions de tracts et à des transports d’armes de la fin de l’année 1940 jusqu’à son arrestation en septembre 1941. Le 23 mars, Auguste Monjauvis écrit au ministre des ACVG pour protester contre le rejet « inique » de sa demande du statut de déporté résistant, alors qu’il subit les séquelles de sa déportation, en y joignant ces deux nouvelles attestations. Par le même courrier, il présente une démarche de recours gracieux. Mais, le 29 juin suivant, le bureau des fichiers et de l’état-civil déportés du ministère confirme la décision de rejet : « Les faits annexés à votre lettre du 23 mars se trouvant infirmés par les renseignements de l’administration… ».

En novembre 1953, Auguste Monjauvis se résout provisoirement à remplir un nouveau formulaire afin de demander l’attribution du titre de “Déporté politique”. Dans la rubrique V, « renseignements relatifs aux motifs de l’exécution de l’internement ou de la déportation », il proteste : « Je maintiens que j’ai fait de la résistance et que j’ai été arrêté pour cela ». Il n’ajoute aucune attestation supplémentaire à cette demande.

Le 22 février 1954, Marcel Mugnier, secrétaire et liquidateur du Front national, délivre à Auguste Monjauvis une nouvelle attestation, plus détaillée que la précédente, indiquant que celui-ci a transporté des armes individuelles pour les groupes de l’O.S. [5], relatant pour la première fois un récit selon lequel « il fut l’objet d’une filature le 16 septembre métro “Grenelle” où il assurait une liaison avec son chef Paul Louis » (voir ci-dessous).

Le 30 mars – après l’expiration du délai de recours contentieux -, Lucien Monjauvis dépose un recours devant le Tribunal administratif de Paris contre le refus de lui attribuer le titre de déporté résistant.

Parallèlement, le processus d’attribution du titre de déporté politique s’est poursuivi, avec une réunion de la commission départementale qui se tient le 20 juillet. Le 29 octobre suivant, le ministère des ACVG rend une décision positive et lui envoie le 2 novembre la carte n° 1101.13270.

Le 10 février 1955, Louis Ferrand, de Paris 13e, ancien chef de détachement FTP, rédige une attestation sur l’honneur selon laquelle Lucien Monjauvis a participé sous ses ordres « à de nombreuses actions contre l’ennemi » : fin 1940, tentative de destruction de la permanence du PNP (ou plutôt du RNP, Rassemblement national populaire, de Marcel Déat ?), place d’Italie ; en février et mars 1941, fait partie d’un groupe de protection pour les prises de parole aux usines Citroën (Paris 15e), Panhard et La Précision mécanique (Paris 13e) ; en mai suivant, tentative d’incendie du garage allemand de la Porte d’Italie ; en juillet, membre d’un groupe de protection pour la pose d’un grand drapeau tricolore devant la Cité universitaire (Paris 13e), occupée par les Allemands ; distribution de tracts anti-allemands de façon permanente.

Le recours devant le Tribunal administratif suit son cours. Le 16 juin 1955, le ministère des ACVG adresse une demande de renseignements au préfet de police. Le 27 décembre, celui-ci transmet le rapport d’enquête effectué par ses services. Ensuite, par quatre fois – les 26 décembre 1956, 12 mars, 15 juillet et 27 novembre 1957 -, le bureau des déportés et statuts divers – recours – du ministère des ACVG sollicite du préfet de police la copie intégrale de l’arrêté préfectoral d’internement pris le 17 septembre 1941 à |’encontre d’Auguste Monjauvis, espérant peut-être y trouver une explication circonstanciée des motifs de son arrestation. Mais le document ne contient d’autre justification que « vu le décret du 18 novembre 1939… ».

Le 26 décembre 1957, le chef du bureau des déportés et des statuts, écrivant au nom du ministre des ACVG, explicite en termes juridiques la décision de rejet au président du tribunal administratif de Paris. « Au dossier de l’intéressé figure un certificat d’appartenance à la RIF, mouvement Front National, prenant en compte ses services dans ledit mouvement de septembre 1940 au 25 mai 1945 (pièce n° 8). Il y a lieu de remarquer que, par décision n° 11.747 SEFAT/CAB-MIN du 18 mai 1956, le ministre de la Défense nationale a fixé le début d’activité du mouvement précité au 1er mai 1941. Il en résulte que le certificat d’appartenance de Monsieur Monjauvis est entaché d’erreur pour la période allant de septembre 1940 au 1er mai 1941. […] Ainsi que l’a souligné la Commission nationale des déportés et internés résistants […] à l’origine de la déportation se trouvent des faits à caractère politique et non résistant. […] [L’attestation de Monsieur Mugnier] n’est pas circonstanciée, ainsi que l’exige l’article R.321 du Code des pensions militaires, car elle ne spécifie pas quel est l’acte précis qui a motivé la déportation, de telle sorte qu’il n’est pas possible de discerner s’il s’agit d’un des actes qualifiés de résistance à l’ennemi défini à l’article R.267. […] En outre, il ressort des renseignements obtenus conformément aux directives de l’article R.321 que Monsieur Monjauvis a été arrêté en vertu du décret du 26 septembre 1939 et interné en application du décret du 18 novembre 1939 pour s’être livré activement à la propagande en faveur du parti communiste clandestin (pièces n° 13 et 14). Des témoignages sous dossier le confirment (pièces n°10, 11 et 16). Le parti communiste n’ayant pas été reconnu par l’autorité militaire compétente, en l’occurrence le ministre de la Défense nationale, comme un réseau, une formation ou un mouvement des FFC, des FFI ou de la RIF, l’appartenance à ce parti ou la propagande faite en sa faveur ne peut ouvrir droit à l’attribution du titre de déporté ou d’interné résistant. […] …actuellement, un complément d’information est en cours aux fins d’obtenir de nouveaux renseignements. Je demande, en conséquence, au Tribunal administratif de bien vouloir sursoir à statuer sur cette affaire jusqu’à ce que je sois en mesure de fournir un mémoire additif. »

Le 4 février 1958, le chef du bureau des déportés et des statuts transmet son mémoire complémentaire au président du tribunal administratif de Paris en concluant qu’il plaise à cette juridiction de rejeter la requête qui lui est soumise. Le 11 juin suivant, Auguste Monjauvis dépose au tribunal administratif un mémoire en réplique dans lequel il demande à être relevé de la forclusion, car son état de santé l’a empêché de prendre en temps utile les décisions voulues. Le 22 mai 1959, le chef du bureau des déportés et des statuts demande de nouveau au président du tribunal administratif de rejeter la requête, considérant qu’aucun élément nouveau d’appréciation n’a été fourni et qu’« aucune disposition réglementaire ou législative n’a prorogé le délai du recours contentieux pour maladie » (réf. Conseil d’État n° 42.859 dame veuve Bouravoy 15 juillet 1958 ?). Le 30 mars 1960, le tribunal administratif de Paris, reprenant l’argumentation du ministère en considérant qu’« aucune disposition législative ou réglementaire ne permet au Tribunal de relever le requérant, notamment pour des motifs tirés de son état de santé, de la forclusion qu’il a encouru […] Décide, Article 1er : La requête du sieur Monjauvis est rejetée. »

Le 13 mars 1965, Lucien Monjauvis, alors domicilié au 13, rue du Champ-de-l’Alouette (Paris 13e), écrit au directeur des statuts et des services médicaux pour présenter un recours additionnel contre la décision de refus du 13 février 1953, en joignant à son courrier ce qu’il considère comme de nouveaux éléments : l’attestation délivrée par Mugnier, liquidateur du Front national, et une carte de combattant volontaire de la Résistance que lui a délivré l’ONAC de la Seine le 13 juin 1960.

Le 4 octobre 1966, Louis Chaput, secrétaire de la section locale de la FNDIRP du 13e arrondissement, écrit au « président de la commission des statuts des déportés, internés et familles » du ministère des ACVG pour solliciter une entrevue afin d’examiner les cas en litige de deux déportés, dont celui de Lucien Monjauvis. Le 21 octobre suivant, le bureau du contentieux de la direction des statuts et des services médicaux du ministère répond en reprenant les arguments précédemment énoncés pour justifier le maintien du rejet initial : l’attestation délivrée par le liquidateur du Front national n’est pas suffisamment circonstanciée pour déterminer si l’arrestation d’Auguste Monjauvis résulte d’un des actes qualifiés de résistance à l’ennemi. D’autre part, les attestations de Dupasquier et de Coone – datant de mars 1953 – n’établissent pas la relation de cause à effet entre un des actes qualifiés de résistance à l’ennemi et la déportation. « … il n’est pas possible, en raison du caractère impératif des textes portants statut des déportés et internés résistants d’accorder le titre de déporté résistant à MM. Monjauvis et G. »

Le 27 janvier 1967, une délégation de la FNDIRP rencontre le directeur des statuts et des services médicaux du ministère pour lui remettre une liste de 22 dossiers de demande de réexamens pour l’attribution de la carte de déporté ou interné résistant, parmi lesquels Auguste Monjauvis, et aussi René Maquehen et Paulette Prunières (liste peut-être déjà été déposée le 2 avril 1965). Quatre jours plus tard, ces documents sont transmis en interne au chef du bureau du contentieux, lequel répond le 21 avril que pour quinze requérants, dont Auguste Monjauvis et René Maquehen, l’examen des dossiers et documents produits à l’appui des recours ne permettent pas de les soumettre à nouveau à la commission DIR.

Le 14 septembre 1967, Louis Chaput, secrétaire de la FNDIRP du 13e, écrit au directeur des statuts et des services médicaux du ministère afin de soutenir une nouvelle fois les demandes d’Auguste Monjauvis et Jean G. Le 15 novembre, le courrier de réponse réaffirme que leur dossier ne sera pas soumis à la commission DIR faute de nouveaux éléments d’information : « Je ne puis que vous confirmer les termes de ma lettre du 21 octobre 1966 et vous exprimer mes regrets de ne pouvoir seconder le bienveillant intérêt que vous portez à vos deux camarades ». Le 26 décembre suivant, après avoir été sollicité par Auguste Monjauvis, stupéfait à la lecture de cette lettre, le secrétaire de l’Association des déportés et internés résistants et patriotes de la région parisienne, rue Leroux, écrit au directeur des statuts et des services médicaux du ministère des ACVG afin de soutenir la demande de réexamen de son dossier. Le 6 mars 1968, le directeur répond en justifiant le maintien du rejet initial : le certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française au titre du Front national et l’attestation délivrée le 22 février 1954 par Marcel Mugnier ne sont pas suffisamment circonstanciés pour déterminer si l’arrestation d’Auguste Monjauvis résulte d’un des actes qualifiés de résistance à l’ennemi. D’autre part, l’attestation de Lucien Coone n’établit pas la relation de cause à effet entre les actes qualifiés de résistance à l’ennemi et la déportation. La carte de combattant volontaire de la Résistance n’établit pas non plus, à elle seule, ce lien de causalité (arrêt Pronnier du 21 novembre 1962 par le Conseil d’État).

Le 1er novembre 1968, Eugène Vitiello, autre militant clandestin, atteste avoir remarqué une présence policière à un rendez-vous fixé entre le 15 et le 20 septembre 1941 à la station de métro Grenelle. Ayant échappé, fois-ci, à l’arrestation en évitant d’être filé, son chef lui organisa un rendez-vous de repêchage avec le camarade manqué au rendez-vous précédent. « Au cours de ce repêchage, j’appris par ce camarade que lui-même et sa liaison de la Société industrielle des téléphones avaient été pris en filature, qu’il avait la conviction d’y avoir échappé, mais que sa liaison avait été arrêtée le lendemain à son domicile. Ce n’est que plus tard que j’appris que l’un des intéressés, que je connaissais sous le pseudonyme de Jean Louis, se nommait Langouet [3] et l’autre Auguste Monjauvis ». Quatre jours plus tard, le 5 novembre, Maurice Olivier, alors domicilié à Chartres, signe une attestation témoignant : « [En] septembre 1941, la liaison entre les résistants de l’entreprise et ceux de l’arrondissement était assurée par Langouet François, alias Paul Louis. Toujours à cette époque, Langouet, avec qui j’étais en contact, me fit part d’une filature dont il avait été l’objet alors qu’il était en contact avec sa liaison de l’entreprise SIT. S’en étant aperçu et ayant échappé à cette filature, il ne fut pas arrêté ce jour-là. Mais sa liaison, dont j’ai appris le nom un peu plus tard, Monjauvis Auguste, ne dut sa liberté (provisoirement) qu’en ne réapparaissant pas à l’entreprise. J’appris peu de temps après que Langouet avait été arrêté… ». Le 12 novembre, Auguste Monjauvis écrit de nouveau au directeur : « de votre lettre du 6 mars 1968, il résulte que mon dossier de Résistant a de l’insuffisance dans les attestations. Une nouvelle fois je m’adresse à vous, car j’ai obtenu de nouveaux éléments recueillis au prix de longues et difficiles recherches pour réexaminer mon dossier et m’accorder ce que je considère, et continuerai de considérer, comme mon droit le plus légitime : ma carte de Déporté Résistant. […] … le caractère clandestin, l’ignorance de l’identité réelle des plus proches compagnons, l’imprécision des dates, des lieux et de beaucoup d’autres éléments dont l’absence d’annotation rendait, et rend bien plus encore avec le recul du temps, presque impossible la reconstitution rigoureuse de péripétie de cette période. Celui qui, comme moi, n’a comme témoins oculaires que des morts et des identités qui ne sont que des pseudonymes, se heurte à d’énormes difficultés. Faute de témoignages parfaits, ma demande et mes requêtes n’ont eu jusqu’ici que des réponses négatives. Je sais que je le dois à mon appartenance politique qui aurait pu certes à elle seule être la cause unique de mon arrestation… […] Au nombre des témoignages et preuves que j’ai réussis à rassembler en employant toutes les forces qui me reste, vous trouverez deux attestations confirmant mes dires… », à savoir celles d’Eugène Vitiello et de Maurice Olivier. Le 25 février 1969, Auguste Monjauvis envoie (renvoie ?) au directeur des statuts et des services médicaux les photocopies d’un document ayant accompagné la délivrance de sa carte CVR et de son certificat d’appartenance à la RIF. Trois jours plus tard, le 28 février, la réponse relève une faiblesse des deux attestations dans la chronologie des faits. En effet, « il ressort du rapprochement d’usage des dossiers que M. Langouet était déjà interné depuis le 18 juillet 1941. En tout état de cause, les attestataires mentionnent qu’ils n’ont appris les faits qu’ultérieurement. Ces attestations ne peuvent être retenues, compte tenu des dispositions réglementaires relatives aux moyens de preuve et je vous exprime mes regrets. »

Le 22 avril 1969, Jean Albert, du service technique de la FNDIRP, écrit à la direction des statuts et des services médicaux en indiquant que « … Monsieur Maujauvis est en mesure de fournir présentement une nouvelle attestation émanant de Monsieur Jean Roger, secrétaire de notre fédération nationale ; en effet, celui-ci, qui était un responsable syndical dans la région parisienne, a eu à connaître l’activité résistante de Monsieur Monjauvis durant l’occupation, du fait de son action, entre autres, dans les usines des 13e, 14e et 15e arrondissement en particulier ; le rencontrant par hasard au dispensaire de notre fédération, il l’identifia et se souvint de son activité résistante durant l’occupation et des conditions ayant amené son arrestation ; en somme, il se trouvait être un de ses responsables directs, il fut arrêté après lui et est aujourd’hui en possession de la qualité de déporté résistant. L’objet de la présente est donc de vous demander si la production de cette nouvelle attestation serait susceptible d’être prise en considération pour un réexamen du dossier de Monsieur Monjauvis ». Le 2 février 1970, Jean Roger, du 15e arrondissement, rédige une attestation contresignée de Jean Chaumeil, liquidateur du Front national, certifiant qu’il a connu dans la Résistance Auguste Monjauvis, dit “Monjo”, avec lequel il à participé à diverses actions, témoignant que le 17 septembre 1941, à 7 heures du matin, ils avaient un rendez-vous à la station de métro Grenelle (devenue Bir-Hakeim), où Auguste Monjauvis devait lui remettre des épreuves destinées à l’impression de tracts du Front national en vue de leur distribution dans l’entreprise où il travaillait. « Ne l’ayant pas vu au rendez-vous, j’appris plusieurs jours après par un nommé “Paul Louis” [son agent de liaison] – que je n’ai jamais connu sous sa véritable identité – que “Monjo” avait été arrêté le matin même de notre rendez-vous à son domicile ». Le 17 décembre 1970, Jean-Marie Dupasquier signe une nouvelle attestation, déclarant : « … je ne pensais pas que l’attestation demandée par Monsieur Monjauvis Auguste en mars 1953 sur son activité de résistance devait servir à l’obtention de sa carte de déporté, mais à celle de CVR. C’est la raison pour laquelle je n’ai mentionné que ses actes de résistance et ne parlais pas des conséquences de son arrestation. J’indique qu’à la suite de son arrestation, il ne fut pas au rendez-vous fixé pour assurer la distribution du matériel édité par le FN à l’usine SIT dans le 15e arrondissement et que ce travail fut interrompu jusqu’à ce que la Résistance puisse reconstituer son réseau. Nous avons appris par la suite qu’il avait été arrêté, interné et déporté ». Le 16 janvier 1971, Jean Chaumeil contresigne l’attestation du Front national établie le 22 février 1954. Le 20 janvier 1971, Auguste Monjauvis écrit au directeur des services interdépartementaux de la région parisienne, au ministère des ACVG, en demandant que soit reconsidérée la décision prise à son égard, considérant que ces nouvelles attestations fournissent de nouvelles preuves explicitant le lien de cause à effet entre son activité de résistance et sa déportation. Le 29 novembre 1971, le secrétaire général de la FNDIRP soumet à nouveau le cas d’Auguste Monjauvis à l’attention du ministère des ACVG. Le 28 janvier 1972, le fonctionnaire du ministère répond au secrétaire général de la FNDIRP en relevant une nouvelle fois la contradiction chronologique contenue dans les attestations, lesquelles « tendent à prouver que l’intéressé a été arrêté au mois de septembre 1941, à la suite d’une filature effectuée par la police à partir d’un lieu de rendez-vous avec un résistant connu sous le nom de “Paul Louis” que les attentatoires identifient comme étant M. François Langouet. Mais il ressort du rapprochement d’usage des dossiers que M. Langouet, arrêté à son domicile le 18 juillet 1941, détenu à la Santé, à Fresnes, puis à Caen, a été fusillé le 15 décembre 1941 ; il ne pouvait donc pas assurer une liaison avec l’intéressé en septembre 1941. Ce ne serait qu’au cas où M. Monjauvis pourrait fournir des renseignements permettant d’identifier la personne avec laquelle il avait rendez-vous le 16 septembre 1941 qu’il pourrait être procédé à une nouvelle étude de ses droits au titre de déporté résistant. […] Son sort n’a pas été lié à celui de M. Langouet, puisque seul ce dernier a été traduit devant la section spéciale de la cour d’appel de Paris qui l’a condamné le 24 septembre 1941 aux travaux forcés à perpétuité. »

Le 7 octobre 1982, Serge Lefranc, alors maire de Saclas, ancien responsable du Front National dans la clandestinité pour cinq arrondissements de Paris dont le 15e, certifie avoir eu sous ses ordres le patriote nommé Paul Louis – son pseudonyme – auquel il a confié de nombreuses missions contre l’occupant et dont il savait qu’il était en liaison avec Auguste Monjauvis.

Le 10 mars 1983, le secrétaire général de la FNDIRP écrit au secrétaire d’État auprès du ministre de la Défense chargé des Anciens combattants pour appeler son attention sur le cas d’Auguste Monjauvis. Le 2 juillet 1984, il écrit de nouveau pour savoir où en est l’état de cette demande. Le directeur de cabinet du secrétaire d’État répond le 7 août qu’il a recommandé à ses services d’apporter toute diligence à l’étude de cette requête. Le 17 mai 1985, le chef de bureau du cabinet du secrétaire d’État – dont l’attention vient d’être à nouveau appelée sur cette requête – transmet une note au directeur des statuts et de l’information historique pour lui demander de lui faire parvenir le projet de réponse demandé. Le 18 décembre suivant, le secrétariat ’État répond au secrétaire général de la FNDIRP : « … j’ai décidé de soumettre cette affaire à l’avis de la Commission nationale des déportés et internés résistants lors d’une de ses plus proches réunions afin qu’elle décide si les éléments du dossier sont de nature à rapporter son précédent avis, compte tenu de sa position actuelle dans les cas de l’espèce ». Le 14 janvier 1986, un courrier interne du secrétariat d’État fait mention d’un projet de réponse au courrier parlementaire soumis à la signature de Monsieur le Ministre. Le 21 mars 1986, un nouvel examen de la requête d’Auguste Monjauvis per la commission nationale de la DIR donne – enfin ! – un avis favorable à l’attribution du titre de Déporté Résistant. Le rejet est rapporté, « compte tenu du fait que l’intéressé est titulaire d’un certificat d’appartenance à la Résistance Intérieure Française (Mouvement “Front National”) prenant en compte son arrestation, en septembre 1941, époque à laquelle ce mouvement pouvait être considéré comme une organisation de résistance véritablement structurée, et qu’il est maintenant titulaire d’une carte de Combattant Volontaire de la Résistance » ; la carte de CVR date de juin 1960, et la deuxième attestation du Front National de février 1954 ! Le requérant est informé de la décision ministérielle le 24 avril suivant.

Le 6 août 1986, alors qu’il est âgé de 83 ans, Auguste Monjauvis se voit attribuer la carte de Déporté Résistant n° 100137834.

Il décède le 8 juin 1992.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 150 et 153, 372 et 414.
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Paris (2002), citant : Parisien de naissance, souvenirs d’une famille provinciale implantée à Paris depuis le milieu du XIXe siècle, article pour Messages (FNDIRP, déc. 1971) – Questionnaire biographique (13/4/1988) – Témoignages et documents : Sur Rouillé et Compiègne ; Le Block “des punis“ ; La quarantaine (1972) ; Le travail du dimanche ; La Sablière (1988) – Témoignage sur Georges Brumm (“droiture et courage“) – Correspondance avec Raymond Montégut, à propos de l’ouvrage de celui-ci – Arbeit macht Frei – qu’Auguste Monjauvis n’approuve pas entièrement.
- Souvenirs de Lucien Monjauvis, in Les Barbelés de Vichy, Le camp de Rouillé, réserve d’otages, Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé, édité par la Mairie de Saint-Ouen (93), mai 1994, pages 20 et 21.
- Raymond Montégut : Arbeit macht Frei, Éditions du Paroi (imprimeur), juin 1973, Recloses, 77-Ury, 349 pages.
- Mémorial Sachso : p. 252, 502.
- Roger Arnould, Les témoins de la nuit, volume de la tétralogie L’enfer nazi publiée par la FNDIRP, 2e édition avril 1979, page 195.
- Louis Chaput, Auguste et Lucien Monjauvis (entre autres), Le 13e arrondissement de Paris, du Front Populaire à la Libération, les éditeurs français réunis, Paris 1977, page 115.
- Archives de la préfecture de police (Seine / Paris) ; carton “Occupation allemande”, liste des internés communistes, 1939-1941 (BA 2397) ; archives du cabinet du préfet, dossier commun avec son frère Lucien (1w206-59536).
- Archives départementales de la Vienne ; camp de Rouillé (109W75).
- Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), ministère de la Défense, Caen ; dossier de Monjauvis Auguste (21 P 449 832), recherches de Ginette Petiot (message 01-2017).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 18-01-2017)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.
[1] Au 143, rue Nationale, l’immeuble ancien a été détruit pour être remplacé par un neuf.

[2] Les trente d’Auschwitz vers Sachso : (ordre des matricules, noms de G à P) Georges Gourdon(45622), Henri Hannhart (45652), Germain Houard (45667), Louis Jouvin (45697), Jacques Jung(45699), Ben-Ali Lahousine (45715), Marceau Lannoy (45727), Louis Lecoq (45753), Guy Lecrux(45756), Maurice Le Gal (45767), Gabriel Lejard (45772), Charles Lelandais (45774), Pierre Lelogeais(45775), Charles Limousin (45796), Victor Louarn (45805), René Maquenhen (45826), Georges Marin(45834), Jean Henri Marti (45842), Maurice Martin (45845), Henri Mathiaud (45860), Lucien Matté(45863), Emmanuel Michel (45878), Auguste Monjauvis (45887), Louis Mougeot (45907), Daniel Nagliouk (45918), Émile Obel (45933), Maurice Ostorero (45941), Giobbe Pasini (45949), René Petijean(45976) et Germain Pierron (45985).

[3] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.

[4] Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France : mouvement de Résistance constitué en mai 1941 à l’initiative du PCF clandestin (sans aucun lien avec l’organisation politique créée en 1972, dite “FN” et toujours existante).

[5] O.S. : organisation spéciale du Parti communiste clandestin créée à partir de septembre 1940, à l’origine pour protéger les militant(e)s prenant la parole en public, les distributeurs de tracts et les colleurs d’affiches, elle est devenue le premier cadre de la résistance armée.

[6] L’autre préfet communiste nommé à la Libération est Jean Chaintron, à Limoges (Haute-Vienne).