JPEG - 51.4 ko
Auschwitz-I, le 8 juillet 1942.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau,
Oswiecim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Auguste, Marius, Cabartier naît le 9 octobre 1894 à Rachecourt-sur-Marne (Haute-Marne – 52), fils d’Alexandre Cabartier et de Laure Varin.

Pendant un temps, Auguste Cabartier travaille comme ouvrier d’usine.

De la classe 1914, il est inscrit au bureau de recrutement de Neufchâteau (Vosges) ; dans un premier temps, son incorporation pour le service militaire est ajournée pour « faiblesse ».

Le 17 décembre 1914, il est mobilisé comme chasseur de 2e classe au 2e bataillon de Chasseurs, arrivant au corps deux jours plus tard. Il part « aux armées » (sur le front) le 2 juin 1915. Cantonné au village d’Ambrines, au nord d’Arras (Pas-de-Calais), le 2e BCP est alors composé de 18 officiers, 1332 hommes et 5 cavaliers.

À partir du 25 septembre suivant, le bataillon est engagé dans l’offensive de Champagne, menée par les IIe et IVe armées. Le 30 septembre, le 2e BCP et le 156e régiment d’infanterie sont lancés à l’assaut de l’ouvrage de la Défaite, un réseau de deux tranchées reliées par plusieurs boyaux, aménagé par l’armée allemande à l’extrémité nord-ouest d’un plateau connu sous le nom de Main de Massiges, au sud des villages de Ripont [1] et Rouvroy (situés de l’autre côté de la ligne de front). Précédées par une intense préparation d’artillerie l’après-midi et la nuit précédente, trois vagues d’assaut successives sont lancées à partir de 4h45, sans aucun signal, baïonnette au canon. Après une première avancée débordant les lignes de l’adversaire, sous le feu de ses mitrailleuses, celui-ci engage une contre-attaque efficace et les poilus rescapés se réfugient en soirée dans leurs tranchées de départ. Au soir de la bataille, 631 hommes de troupe sont comptabilisés hors de combat :  « Au total, le bataillon ne comptait plus que 250 à 300 fusils environ », les unités étant « privées des 2/3 de leurs officiers et de presque tous les chefs de section ». Auguste Cabartier est porté disparu, « présumé grièvement blessé ».

Le 20 septembre 1916, le maire de son domicile signale qu’il est en fait tombé aux mains de l’ennemi, écrivant à sa famille depuis un Stalag de Ratisbonne, en Bavière (baraque VII, compagnie 2). Auguste Cabartier est rapatrié le 24 décembre 1918. Il est affecté au 10e bataillon de chasseurs à pied le 27 janvier 1919. Le 9 septembre suivant, il est envoyé en congé illimité de démobilisation et se retire à Rachecourt, titulaire d’un certificat de bonne conduite. En 1932, la commission de réforme de Troyes lui accordera un taux d’invalidité de moins de 10 % pour une cicatrice en haut de la cuisse droite (séquelle d’une blessure de guerre ?).

Le 11 février 1924 à Rachecourt-sur-Marne, Auguste Cabartier se marie avec Marthe Augustine Lefranc.

Celle-ci est veuve de Jean Baptiste Maurice, né le 11 mars 1884 à Toul (Meurthe-et-Moselle – 54), mort sur le front, à Hoéville (54) le 25 août 1914.

JPEG - 325.3 ko
Tirailleurs en 1914, portant l’uniforme du début de la guerre ;
Carte postale. Collection Mémoire Vive.

Ils s’étaient mariés le 22 mai 1909, à Thonnance-lès-Joinville (52), et avaient eu quatre fils : Germain, né en 1909, Raymond, né en 1911, Serge, né en 1913, et Maurice, né en 1915, après le départ de son père. Tous quatre ont été adoptés par la Nation. En 1919, Marthe met au monde un autre garçon, Marcel, qui prend son nom d’épouse.

Ensemble, Auguste et Marthe Cabartier auront encore trois autres garçons : Gilbert, né en 1921 (avant leur mariage), Daniel, né en 1926 et enfin Christian, né en 1929.

La famille s’élargit également par le mariage de la sœur d’Auguste, Jeanne Cabartier, avec le frère de Marthe, Charles Lefranc.

Au moment de l’arrestation d’Auguste, sa famille est domiciliée à Rachecourt-sur-Marne, 19 km au sud-est de Saint-Dizier ; habitant dans la plus grande maison des « Petites cours ».

Auguste Cabartier est lamineur à la forge de Rachecourt [2], comme son neveu, Louis Muel.

JPEG - 92.1 ko
Rachecourt, l’usine et le barrage sur la Marne. Carte postale
non datée (vers 1910 ?). Collection Mémoire Vive.

En mai-juin 1940, lors de l’offensive allemande, Jeanne et Charles Lefranc partent les premiers avec leurs enfants, pour se réfugier dans l’Isère. De son côté, Marthe à le projet de rejoindre son frère aîné Camille Auguste, habitant Thonnance-lès-Joinville.

Mais, quand l’armée d’invasion parvient à Rachecourt, elle ne laisse pas le choix aux habitants du village. La plupart embarque pour une destination inconnue dans un train escorté par des soldats allemands. Ils voyagent dans des wagons de marchandises fermés.

Sont réunis Auguste, Marthe et leurs trois garçons, un des premiers fils de Marthe, Maurice Maurice, avec son épouse, Marie, et ses deux filles, Mauricette, 6 ans, installée dans une poussette, et Liliane, 11 mois, couchée dans un landau. Marthe se retrouve assise dos à la route. Ne supportant pas les transports, elle tombe rapidement malade. Dès ce moment, elle déclare à ses proches qu’elle ne reverra jamais Rachecourt.

En pleine campagne, en Haute-Saône, le train est mitraillé par un avion italien, qui ignore la composition de l’escorte.

Les allemands ripostent. Marthe reçoit une balle dans le dos qui la traverse pour se loger dans son flanc droit. Christian, son plus jeune fils, est alors couché à ses pieds, sa belle-fille Marie à ses cotés, avec ses deux filles. D’autres civils sont touchés, dont un homme âgé et un jeune garçon.

Le chauffeur immobilise le train sous un tunnel pour éviter les tirs qui ont aussi endommagé la locomotive. Ensuite, à plusieurs reprises, il tente d’en sortir (la fumée de la machine à vapeur restée sous-pression devenant très incommodante, voire asphyxiante), mais il en est empêché par les Allemands.

Finalement, les soldats en faction à côté du train demandent à tout le monde d’en descendre. Marie prend sa fille Mauricette par la main, Gilbert la petite Liliane dans ses bras. Auguste prend Christian (11 ans) qui a très peur et pleure en réclamant sa mère. Lorsqu’il voit Christian pleurer, un soldat allemand lui parle en lui demandant ce qu’il a, puis lui donne une barre de chocolat.

Tous sautent dans le fossé, puis partent se réfugier dans le village le plus proche, Vitrey-sur-Mance, situé quelques kilomètres plus loin. Le maire de la commune héberge la famille de Marie dans une demeure habitée par des religieuses, lesquelles se sont enfuies quelques jours auparavant, craignant l’arrivée des Allemands. La maison contient encore des provisions alimentaires. Des jambons et des saucissons suspendus au plafond font saliver la petite Mauricette, gagnée par la faim. Mais sa mère lui dit : « On n’y touche pas. Qu’est-ce qu’elle diront, les sœurs, si elles se rendent compte que l’on a mangé une partie de leurs provisions ? Que nous ne sommes pas des gens bien élevés ! » Ils attendent donc que les autorités compétentes leurs distribuent quelques vivres.

Pendant ce temps, Auguste s’est aperçu de l’absence de son épouse. Il attend la nuit pour retourner jusqu’au train, où il la découvre agonisante. Les Allemands avaient enfermé les blessés dans les wagons, sans soins, ni eau, ni nourriture. Marthe lui remet alors la couverture contenant leurs papiers importants et le peu d’argent qu’ils avaient pu emmener. Elle a juste le temps de lui murmurer « Tu expliqueras aux enfants » avant de succomber dans ses bras ; comme si elle l’avait attendu pour rendre son dernier souffle (l’état civil a noté 21 heures pour son décès).

Le 3 juillet 1940, Serge, fils de Marthe, disparaît sur le cuirassier Bretagne lors de la bataille de Mers-el-Kébir en baie d’Oran (Algérie) [3].

Le 22 juin 1942, Auguste Cabartier est arrêté, avec L. Muel, parmi une soixantaine de militants communistes et syndicalistes interpellés en quelques jours dans la Haute-Marne [4] (dont 15 futurs “45000”). D’abord détenu à la prison de Chaumont, il est transféré le 27 juin au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 -Polizeihaftlager).

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont à pied conduits sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30. Auguste Cabartier parvient à transmettre un message à ses enfants dans lequel il leur demande de prendre soin de leur plus jeune frère, Christian (mais son tuteur sera son oncle Charles Lefranc).

Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

JPEG - 145.8 ko
Les deux wagons à bestiaux
du Mémorial de Margny-les-Compiègne,
installés sur une voie de la gare de marchandise
d’où sont partis les convois de déportation. Cliché M.V.

Le 8 juillet, Auguste Cabartier est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45321 (sa photo d’immatriculation a été retrouvée et identifiée par comparaison avec un portrait “civil”).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit. Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – la moitié des membres du convoi est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir. Aucun document ni témoignage ne permet actuellement de préciser dans lequel des deux sous-camps du complexe concentrationnaire a été affecté Auguste Cabartier.

On ignore la date exacte de sa mort à Auschwitz (de dysenterie selon certains témoignages) ; probablement avant la mi-mars 1943.

L’état civil français a fixé la date de son décès au mois de juillet 1942.

Son nom est inscrit sur le monument au morts de Rachecourt-sur-Marne.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 73, 367 et 397.
- Catherine Lefranc, sa petit-nièce (par Charles et Jeanne Lefranc), qui possède – entre autres pièces d’état civil – une copie de l’acte de décès de Marthe Cabartier (messages 04 et 05-2011) et qui a recueilli le récit de sa mort.
- Wikipedia, pour le cuirassier Bretagne.
- Mémoire des hommes, site internet du ministère de la Défense, Journal des marches et opérations du 2e bataillon de Chasseurs à pied, 26 N 815/9.
- Club Mémoires 52, Déportés et internés de Haute-Marne, Bettancourt-la-Ferrée, avril 2005, p. 11.
- Archives départementales de la Côte-d’Or, Dijon, cote 1630 W, article 252.
- Archives départementales des Vosges (AD88), site internet, archives en ligne, registres du recrutement militaire, bureau de Neufchâteau, classe 1914, feuillets matricules 301-400 (1R1687 – 116523), n° 345 (vues 107-108/237) ; signalé par Catherine Lefranc
- Death Books from Auschwitz, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrite, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué).
- Raymond Jacquot, site internet Mémorial GenWeb, 2004.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 6-03-2016)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes) qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Ripont : situé dans le nord-est du département de la Marne, entre Reims et Verdun, le long de la route reliant Cernay-en-Dormois à Sommepy via Tahure, comptant 84 habitants en 1911, le village de Ripont est totalement anéanti au cours de la Première Guerre mondiale ; ses ruines ne seront jamais été relevées. Le 1er octobre 1920, le village reçoit la Croix de guerre 1914-1918. Lors de la création du camp militaire de Suippes en 1950, la commune est officiellement supprimée et son territoire rattaché à la commune voisine de Rouvroy, qui prend alors le nom de Rouvroy-Ripont, afin de perpétuer la mémoire du village disparu. Ce sort a été partagé par six autres communes de la Marne. (source Wikipedia)

[2] La forge de Rachecourt est détruite en 1961

[3] La Bretagne : le cuirassier est détruit par la Royal Navy dès le début de l’engagement – atteint par une salve britannique, il prend feu, explose, chavire et coule en quelques minutes – entraînant la mort de près de 1000 marins, soit plus des 3/4 des marins tués à Mers-el-Kébir.

[4] L’ “Aktion Theoderich : L’attaque de l’Union soviétique, le 22 juin 1941, se fait au nom de la lutte contre le “judéo-bolchevisme”. Dès mai 1941, une directive du Haut-commandement de la Wehrmacht pour la “conduite des troupes” sur le front de l’Est définit le bolchevisme comme « l’ennemi mortel de la nation national-socialiste allemande. C’est contre cette idéologie destructrice et contre ses adeptes que l’Allemagne engage la guerre. Ce combat exige des mesures énergiques et impitoyables contre les agitateurs bolcheviks, les francs-tireurs, les saboteurs et les Juifs, et l’élimination allemande de toute résistance active ou passive. » Hitler est résolu à écraser par la terreur – à l’Ouest comme à l’Est – toute opposition qui viendrait entraver son effort de guerre. Le jour même de l’attaque contre l’Union soviétique, des mesures préventives sont prises dans les pays occupés contre les militants communistes – perquisitions à leur domicile et arrestations – et des ordres sont donnés pour punir avec la plus extrême sévérité toute manifestation d’hostilité à la puissance occupante. En France, dans la zone occupée, au cours d’une opération désignée sous le nom de code d’Aktion Theoderich, plus de mille communistes sont arrêtés par les forces allemandes et la police française. D’abord placés dans des lieux d’incarcération contrôlés par le régime de Vichy, ils sont envoyés, à partir du 27 juin 1941, au camp allemand de Royallieu à Compiègne, créé à cette occasion pour la détention des « ennemis actifs du Reich » sous l’administration de la Wehrmacht. Au total, 1300 hommes y seront internés à la suite de cette action. 131 d’entre eux, arrêtés entre le 21 et le 30 juin, font partie de ceux qui seront déportés dans le convoi du 6 juillet 1942.