Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz lors de l’évacuation du camp en janvier 1945. Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz
lors de l’évacuation du camp en janvier 1945.
Le portrait d’immatriculation de ce détenu a disparu.

Armand Saglier naît le 4 juillet 1901 à Is-sur-Tille (Côte-d’Or – 21), fils d’Alexis Saglier, 26 ans, manouvrier, et de Marie Malnoury, son épouse, 23 ans, sans profession. Il a trois sœurs, Juliette, née en 1899, Germaine, née en 1906, Berthe, née en 1911, et deux frères, Roger, né en 1903, et André, né en 1918 (plus tard quartier-maître), tous à Is-sur-Tille.

À une date restant à préciser, Armand Saglier épouse Anna Dieudonné, née en 1906 à Longwy (Meurthe-et-Moselle). Ils ont six enfants, dont quatre nés à Is-sur-Tille : Roger, né en 1925, Yvette, née en 1928, Marcel, né en 1929, Serge, né en 1931. En 1931, la famille habite cour de la coopérative à Is-sur-Tille. Armand Saglier est alors cultivateur chez Grapin (?).

En 1936, la famille est domiciliée au 129, rue de la Gare à Marcilly-sur-Tille, commune voisine (21) et au moment de son arrestation, au 12 rue des Messageries (toujours à Marcilly-sur-Tille). Les six enfants, trois garçons et trois filles, sont alors âgés de dix-sept, quatorze, douze, onze, six ans et de seize mois. Il y a plusieurs familles Saglier dans le village, dont celle de Roger – dans la même rue – employé des chemins de fer de l’Est (cadre SNCF) ; probablement un de ses frères (à vérifier…). Armand Saglier est alors manouvrier chez Ducros (?) ; à la veille de son arrestation, il est électricien sur des chantiers, selon sa famille.

C’est un militant du Parti communiste. Il est secrétaire de la cellule regroupant les militants communistes d’Is-sur-Tille et de Marcilly-sur-Tille. Il se présente plusieurs fois aux élections du Conseil d’Arrondissement et du Conseil Général, mais sans succès.

À la mobilisation générale, il est affecté spécial à l’usine de Montbard en Côte-d’Or (probablement une usine sidérurgique). En mars 1940, un employé de cette usine est interrogé par un commissaire de police spéciale sur le comportement de trois autres employés, dont un dénommé Saglier, dans le cadre d’une enquête sur une éventuelle activité communiste. Il en ressort que ces trois employés sont suspects de poursuivre leur activité militante ; ils ne seront pas interrogés pour ne pas éveiller leurs soupçons.

Sous l’occupation, les hommes de la famille sont actifs dans la Résistance, lui, ses frères Roger et André, le frère (?) de son épouse (M. Faitout ?), ayant notamment des armes en dépôt.

Le 14 juillet 1941, Armand Saglier est arrêté par la gendarmerie allemande à Marcilly-sur-Tille pour propagande communiste suite à une dénonciation, puis aussitôt interné au camp allemand de Royallieu à Compiègne (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag 122 – Polizeihaftlager) ; il y est enregistré sous le matricule 1562.

En mars 1942, Marie Saglier, son épouse, qui reste seule et sans ressources avec ses six enfants, écrit à Monsieur de Brinon [1], Ambassadeur de France, secrétaire d’État auprès du chef du gouvernement, délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés, pour demander sa libération.

Le même mois, Fernand Saglier (lien familial ? frère, oncle, cousin ? le prénom ne correspond pas au prénom de son père), cultivateur à Marcilly-sur-Tille, écrit également au préfet de Côte d’Or, précisant que l’intéressé « lui rendrait les plus grands services lors des prochains travaux de culture ». Le maire de la commune transmet cette demande au préfet avec « avis nettement favorable ». Le 20 mars, le préfet demande une enquête au service des renseignements généraux (RG). Daté du 13 juin, le rapport de l’inspecteur de police, mentionne l’activité de militant d’Armand Saglier avant les hostilités ; il lui est toutefois favorable dans son ensemble : il est considéré comme un « bon époux et un bon père », « il a détruit par le feu tout de ce qui traitait du communisme » avant de rejoindre son poste à l’usine de Montbard. Ce rapport ne fait pas état des soupçons qui pesaient sur lui en 1940 quant à une éventuelle activité militante à l’usine. L’inspecteur propose sa libération avec régime de liberté surveillée.

Entre fin avril et fin juin 1942, Armand Saglier est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 22 juin, le préfet intervient auprès du Kommandeur de la Sichereitpolizei (SD – Kommando Dijon).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Les 14 déportés de Côte d’Or se regroupent dans le même wagon. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

transportaquarelle
Tergnier, Laon, Reims… Châlons-sur-Marne : le train se dirige vers l’Allemagne. Ayant passé la nouvelle frontière, il s’arrête à Metz vers 17 heures, y stationne plusieurs heures, puis repart à la nuit tombée : Francfort-sur-le-Main (Frankfurt am Main), Iéna, Halle, Leipzig, Dresde, Gorlitz, Breslau… puis la Pologne occupée. Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet, Armand Saglier est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 46085 (ce matricule sera tatoué sur son avant-bras gauche quelques mois plus tard).

Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit. Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartis dans les Blocks 19 et 20.

Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, au cours duquel ils déclarent leur profession, ils sont envoyés au travail dans différents Kommandos.

Ce même jour, en France, le Kommandeur de la Sichereitpolizei adresse sa réponse au préfet de Région : sa libération est refusée car il « s’agit d’un ex-meneur communiste et qu’il est à craindre qu’il reprenne son activité après une libération éventuelle ».

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Armand Saglier est dans la moitié des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir.

Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ».
« Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre »
Carte postale. Collection mémoire Vive.

Le 24 juillet, le préfet transmet la réponse du Kommandeur de la Sicherneitpolizei à Monsieur l’Ambassadeur (de Brinon).

Le 22 octobre, dans un courrier à caractère urgent, le préfet délégué de la Côte-d’Or demande au Commissaire central de Dijon que celui-ci lui fasse faire connaître si l’intéressé a été libéré et, dans la négative, de lui préciser quelles sont les personnes à charge, leur situation matérielle et son avis sur l’opportunité de leur attribuer une aide financière.

À une date restant à préciser, une allocation journalière de 29,50 francs est accordée à Marie Saglier.

En janvier 1943, à Auschwitz, Armand Saglier est affecté à la serrurerie (Haftlings-Schloserei), probablement assigné au Block 15A. Du 12 au 14 janvier, avec André Bardel (45198), il est dans une équipe de six détenus désignés pour travailler sur des fers à béton.

En juillet, la plupart des détenus “politiques” français d’Auschwitz (essentiellement des “45000”) reçoivent l’autorisation d’écrire – en allemand et sous la censure – à leur famille et d’annoncer qu’ils peuvent recevoir des colis (à vérifier le concernant…).

À la mi-août, Armand Saglier est parmi les “politiques” français rassemblés (entre 120 et 140) au premier étage du Block 11, la prison du camp, pour une “quarantaine”.

Auschwitz-I. Le premier étage du Block 11, avec ses fenêtres partiellement obstruées. Carte postale. Coll. Mémoire Vive.

Auschwitz-I. Le premier étage du Block 11, avec ses fenêtres partiellement obstruées.
Carte postale. Coll. Mémoire Vive.

Armand Saglier y est désigné comme chef de chambre, selon Gustave Rémy, un détenu français arrivé au camp en mai 1943. Exemptés de travail et d’appel extérieur, les “45000” sont témoins indirects des exécutions massives de résistants, d’otages polonais et tchèques et de détenus du camp au fond de la cour fermée séparant les Blocks 10 et 11.

Le 12 décembre, à la suite de la visite d’inspection du nouveau commandant du camp, le SS-Obersturmbannführer Arthur Liebehenschel – qui découvre leur présence -, et après quatre mois de ce régime qui leur a permis de retrouver quelques forces, ils sont pour la plupart renvoyés dans leurs Blocks et Kommandos d’origine.

Le 27 février 1944, Armand Saglier et Jean Thomas, un cheminot de Boulogne-Billancourt, sont transféré au KL [2] de Sachsenhausen dans un petit groupe de onze détenus. Ils sont affectés aux Kommandos extérieurs de Lieberose puis de Falkenhagen.

Au printemps 1945, ils sont libérés par les troupes américaines.

L’hôtel Lutetia, à Paris 6e. Siège de l’Abwehr (service de renseignements de l’état-major allemand) sous l’occupation. Centre d’accueil des déportés au printemps-été 1945. Carte postale, années 1940-1950. Collection Mémoire Vive.

L’hôtel Lutetia, à Paris 6e. Siège de l’Abwehr (service de renseignements de l’état-major allemand) sous l’occupation.
Centre d’accueil des déportés au printemps-été 1945. Carte postale, années 1940-1950. Collection Mémoire Vive.

À son retour, son frère Roger retrouve Armand Saglier à l’Hôtel Lutétia à Paris – où il ne le reconnaît pas immédiatement – et le prend en charge. Très malade, celui-ci fera au moins un séjour en sanatorium.

Ensuite, ayant déclaré qu’il ne voulait plus avoir d’engagement politique, Armand Saglier part s’installer en région parisienne – où il achète une maison – avec sa famille. Il s’occupe (?) à fabriquer des caddies et des sous-verres. La famille s’agrandit d’un garçon et d’une fille.

Armand Saglier décède le 28 janvier 1953, à Mézières-sur-Seine (Seine-et-Oise – 78), heurté par une voiture de l’armée américaine en traversant une route nationale, selon sa nièce. Il a 51 ans.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 244 et 248, 290, 348, 350, 359, 363 et 419.
- Archives départementales de Côte-d’Or, site internet, recensement de 1906, 1926 (p. 22) et 1931 (p.38) à Is sur-Tille, de 1936 à Marcilly-sur-Tille ; fonds : cotes 6J61 à 62 « fiches individuelles des déportés de Côte-d’Or », don de Pierre Gounand, historien, cote 6J57 à 59 (chronologie), cote 1630W article 244.
- Message d’Arlette Braguy, sa nièce (08-2008).
- Témoignage de ses brus, Mesdames Yvonne Saglier et Saglier Marcel.
- Gustave Rémy, ouvrier aux établissements Kiener à Éloyes (Vosges), en zone interdite, envoyé à Terniz (Autriche) en novembre 1942 au titre du STO, arrêté par la Gestapo après avoir envoyé à son frère prisonnier de guerre une lettre exprimant son dégoût de travailler pour le Reich, enregistré à Auschwitz à la fin mai 1943 (matricule “123000”), passé par la “quarantaine” du Block 11 ; récit dactylographié envoyé à Renée Joly en septembre 1992.
- État civil de la mairie d’Is-sur-Tille.
- Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne, Bureau d’information sur les anciens prisonniers (Biuro Informacji o Byłych Więźniach) ; relevé dans les archives (01-2009) ; Arbeitskarte.

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 31-01-2015)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP) qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] De Brinon : ancien journaliste et “ultra” de la collaboration, Fernand de Brinon était Délégué général du gouvernement de Vichy auprès des autorités militaires allemandes d’occupation. Quand des requêtes étaient formulées par les familles des détenus auprès de l’administration française, la Délégation générale les transmettait à la Commission d’armistice (bipartite), après enquête de la police ou de la gendarmerie pour s’assurer des conditions d’arrestation et de l’honorabilité du détenu. Une lettre était ensuite adressée aux familles sous couvert de l’organisme qui en avait fait la demande : elle leur annonçait que l’intervention avait eu lieu et leur faisait part de la réponse fournie par les autorités allemandes.

Ainsi, un très grand nombre de fiches de la Délégation générale portent le nom de “45000” ; surtout après le départ du convoi, le 6 juillet 1942, et l’absence de nouvelles résultant de leur statut “NN”.

La plupart de ces fiches se trouvent dans les dossiers d’état civil des déportés conservés au BAVCC (anciennement archives du secrétariat d’État aux Anciens Combattants).

[2] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.