Anna Maria Borsch, jeune fille (17 ans ?). © Collection Wanda Kurz.

Anna Maria Borsch, jeune fille (17 ans ?).
© Collection Wanda Kurz.

Anna Maria Borsch naît le 13 novembre 1900, à Schwalbach am Taunus, en Hesse, dans une famille de cinq enfants. Elle est élevée à Francfort, où son père est entrepreneur de maçonnerie.

Elle a vingt ans quand elle rencontre Salomon Ostrowka, né le 7 septembre 1898 à Varsovie (Pologne), fils d’un maroquinier. Leur famille a quitté la Pologne (annexée par la Russie) après la révolution de 1905, pour fuir l’antisémitisme. Anna Maria aime Salomon d’un amour qui durera toute la vie. Ses parents, de bons Allemands, s’opposent au mariage : le jeune homme est juif et “réfugié russe”.

Anna Maria brave tout. La loi allemande ne lui permet pas de l’épouser, parce qu’il doit prouver qu’il n’est pas déjà marié dans son pays ; or, obtenir des papiers de Russie en 1920 est impossible. Bien que Salomon Ostrowka soit en Allemagne depuis son enfance, rien à faire : la loi est la loi. Anna Maria se convertit au judaïsme et ils se marient religieusement : c’est au moins cela. La famille d’Anna Maria envoie sa malédiction.

Anna Maria et Salomon s’installent à Berlin. Couturière, elle se met à la maroquinerie pour travailler avec son mari.

En 1923, Hitler tente son coup d’État. Les premières cohortes nazies menacent les juifs.

Les Ostrowka décident d’aller vers la liberté : ils partent pour la France en 1924, avec leur premier-né, Alfred (Alfredo à la naissance ?), qui a deux ans. Toujours considéré comme réfugié russe, Salomon Ostrowka obtient un passeport Nansen, sa femme aussi. Elle ne fera plus jamais état de sa nationalité d’origine.

Le 31 mars 1925, ils se marient civilement à la mairie du 11e arrondissement ; Anna Maria francise son prénom, devenant Anne-Marie. La même année, ils ont leur deuxième enfant, Éléonore, née le 9 avril 1925 à Paris 12e. Ils montent un petit atelier de maroquinerie rue Oberkampf (Paris 11e). Ils sont heureux.

En 1939, quand la guerre éclate, Salomon Ostrowka s’engage dans l’armée française. Les trois frères d’Anne-Marie sont dans la Wehrmacht.

Sous l’Occupation, le gouvernement de Vichy proclame les lois “raciales”. Salomon Ostrowka se déclare juif, sa femme – de crainte qu’on les sépare quelque jour – également. Ils comprennent bientôt leur faute. Le 20 mai 1941, l’occupant ferme leur boutique ; ils n’ont plus de revenus. Anne-Marie a peur pour son mari, elle le presse de s’abriter en zone sud. Le père et le fils partent à la fin de l’automne 1941, avec une somme de 8000 francs ; de quoi voir venir quelques mois pour deux hommes en fuite.

Le 21 décembre 1941, Léon Bach, inspecteur de police du poste de Chasseneuil-sur-Bonnieure (Charente – 16), opère un contrôle de routine à l’Hôtel de la Gare (?) à Varaignes (en Dordogne, à 32 km plus au Sud) – cette bourgade de zone libre située juste après la ligne de démarcation est un lieu de passage pour les personnes fuyant la zone occupée par Angoulême (16). Le policier constate que Salomon Ostrowka et son fils n’ont pas leurs papiers d’étrangers en règle.

Alfred est alors envoyé au camp du 664e GPTE, Groupement Palestinien de Travailleurs Étrangers, à Mauriac (Cantal) ; “Palestinien” signifie “Juif”.

Le 2 janvier 1942, Salomon est conduit au camp de Gurs (Basses-Pyrénées / Pyrénées-Atlantiques) escorté par deux gendarmes de la brigade de Marthon (16) ; depuis le 3 décembre 1941, le sous-préfet de Confolens (16) a décidé de faire interner à Gurs les étrangers juifs qui traversent la ligne de démarcation clandestinement.

Salomon Ostrowka est détenu dix semaines à Gurs, dans des conditions très dures. Il demande à être incorporé lui-aussi au 644e GPTE, mais ne retrouvera pas son fils : le 1er mars 1942, il est affecté au 308e GPTE du château de Tombebouc, sur la commune d’Allez-et-Cazeneuve (Lot-et-Garonne).

Très vite, il est « détaché » auprès du 150e R.I. à Marmande, Lot-et-Garonne (à vérifier…) ; assigné à résidence au 47, rue Abel-Bohy.

Lors des rafles contre les Juifs étrangers d’août 1942, Salomon Ostrowka n’est pas inquiété pour plusieurs raisons : il est entré en France avant 1936, sa femme est catholique (“aryenne”), un de ses enfants est né en France.

De son côté, dès qu’elle apprend l’arrestation de son mari, Anne-Marie Ostrowka ne songe qu’à le rejoindre : elle trouvera sûrement le moyen de le faire évader. Elle pense que se déplacer sera plus facile si elle rétablit la vérité ; elle fait valoir, preuves à l’appui, qu’elle n’est pas de “race” juive et obtient une carte d’identité normale, c’est-à-dire non marquée du tampon “Juif”. Et elle part avec sa fille Éléonore, dix-sept ans (employée de bureau).

Le 7 octobre 1942, toutes deux sont arrêtées par la police française ou la Gestapo à Vierzon (Cher), avant d’avoir franchi la ligne de démarcation. Elles sont aussitôt emprisonnées à Orléans (Loiret). La mère, puisqu’elle n’est pas juive, est envoyée au camp allemand du fort de Romainville (Seine / Seine-Saint-Denis), où elle est enregistrée le 13 novembre 1942 sous le matricule n° 1211, en même temps que plusieurs femmes arrêtées près de la ligne de démarcation : Gabrielle Bergin, Yvonne Courtillat, Thérèse Lamboy – “passeuses” -, Adélaïde Hautval, Sophie Licht… Sa fille, comme “demi-juive”, est envoyée au camp français de Beaune-la-Rolande (Loiret), puis, le 19 juin 1943, à celui de Drancy (Seine / Seine-Saint-Denis), camp de transit et de tri avant la déportation génocidaire.

Le 22 janvier 1943, cent premières femmes otages sont transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquent « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1»).

Le lendemain, Anne-Marie Ostrowka fait partie du deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille. Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit.

Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

Le numéro matricule à Auschwitz d’Anne-Marie Ostrowka est peut-être 31801, selon une correspondance établie avec le registre des internés du Fort de Romainville. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail dans les Kommandos, mais pas de corvée.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rang de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie allemande : vues de trois-quart, de face et de profil (la photo d’immatriculation de la détenue 31801 n’a pas été retrouvée et aucune rescapée n’a reconnue Anne-Marie Ostrowka sur un autre cliché).

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943, le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant
l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943,
le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive). Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Le 3 avril 1943, selon l’acte de décès établi par l’administration SS du camp (Sterbebücher), Anna Maria Ostrowka meurt au Kommando du marais. Ses camarades la portent au camp pour l’appel. Ultérieurement et selon leurs souvenirs, les rescapées estimeront que ce décès a eu lieu fin mars ou début avril 1943, « un des premiers jours moins froids ».

En février 1943, deux nouvelles rafles ont lieu contre 73 Juifs étrangers du Lot-et-Garonne ; cette fois, il n’y a plus d’exemptions. Arrêté le 27 février, Salomon Ostrowska est conduit à Gurs, puis à Drancy. Le 6 mars, il est déporté au camp d’extermination de Sobibor par le convoi 51, avec 64 hommes arrêtés avec lui. À l’arrivée sur le quai de la gare de Sobibor, il est vraisemblablement sélectionné pour remonter dans le train qui part vers le camp de Majdanek, une poignée d’hommes échappant ainsi à l’assassinat immédiat. Ultérieurement transféré à Auschwitz, Salomon Ostrowska meurt à Monowitz (Auschwitz III) le 9 juin 1944 ; source à vérifier, car le nom de Salomon Ostrowka ne donne aucun résultat dans les moteurs de recherche des sites du Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau et de Yad Washem

À Drancy, Éléonore, “demi-juive”, est envoyée en travail forcé au magasin de meubles Lévitan, réquisitionné pour emballer et expédier en Allemagne les biens des Juifs (surtout les meubles et les pianos).

Après y avoir passé deux ans, Alfred, leur fils, s’évade du camp de Mauriac. Il va à Nice (Alpes-Maritimes) et s’engage dans la résistance. Pris dans une rafle avec des tracts dans sa poche, il déclare « Je suis Juif » presque par défi, parce que les Allemands méprisent tant les Juifs qu’ils ne les croient pas capables de résister.

Il est déporté de Nice par l’Italie, où des wagons de Juifs italiens sont ajoutés au train (ce trajet ne figure pas dans la liste Klarsfeld des convois, à vérifier…). À Auschwitz, Alfred Ostrowka est envoyé au Kommando de la mine de charbon de Janina (Janinagrube) à Libiąż. Le 27 janvier 1945, il est libéré par l’armée soviétique et rapatrié par Odessa, ville portuaire d’Ukraine, sur la Mer Noire.

En 1946, un employé de la mairie du 11e arrondissement va au 18, avenue Parmentier, à l’appartement des parents que le frère et la sœur ont retrouvé vide. Il demande Mademoiselle Ostrowka : « C’est pour vous annoncer la mort de votre mère ». Sans autre détail.

Source :
- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 218-220.
- Archives de Paris, site internet, archives en ligne : registre des mariages du 11e arrondissement, année 1925 (11M 526), acte n° 768 (vue 6/22).
- Centre de documentation du Mémorial de la Shoah, Paris : copies du fichier du camp de Drancy, dont les originaux sont conservés aux archives nationales (F/9/5719 et F/9/5719).
- Alexandre Doulut et Sandrine Labeau, Les 473 déportés juifs de Lot-et-Garonne, Histoires individuelles et archives, coédition Après L’oubli – Les fils et filles des déportés juifs de France, avec le soutien du Conseil départemental, p. 303.
- Wanda Kurz (née Borsch), message avec photo (01-2019).