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Auschwitz-I, le 3 février 1943.
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, Oświęcim, Pologne.
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Anne-Marie Machefaux naît le 14 novembre 1900 à La Rochelle (Charente-Maritime – 17). Son père est marin. Elle a trois frères : Ange, né le 22 juin 1897, péri en mer à 18 ans le 29 octobre 1915, Ambroise, né le 3 octobre 1898, et Jean, né le 15 octobre 1902, lesquels seront métallurgistes ; et trois sœurs : Madeleine, née le 25 mars 1905, Marie (“Mimi”), née le 20 janvier 1907, et Louise (“Louisette”), née le 5 mars 1910.

Le 11 juillet 1928 à la Rochelle, elle se marie avec Marcel Épaud, né le 1er juin 1901 à La Rochelle, chef-mécanicien dans la marine marchande.

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Port de la Pallice-Rochelle, arrivée d’un paquebot.
Carte postale éditée vers 1910. Collection Mémoire-Vive.

Ils ont un fils, Claude, né le 21 janvier 1929.

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Marcel, Claude et Annette Épaud.
Collection Claude Épaud.

Pendant la guerre civile Espagnole, Marcel Épaud travaille dans la compagnie France-Navigation, crée par la CGT pour ravitailler par voie de mer les républicains en lutte contre la rébellion du général Franco.

Avant la guerre avec l’Allemagne nazie, Marcel Épaud et Raymond Rabeaux – mari de Paula – se rencontrent dans le cadre du militantisme syndical. Par ailleurs, Raymond Rabeaux travaille comme soudeur spécialisé à L’Union Française, fabrique d’engrais chimique à Vaugoin La Pallice-Rochelle, où Pierre Mouchet, le mari de “Mimi”, sœur d’Annette, est chef d’équipe. Ils occupent un logement de fonction dans la même maison. Chef d’atelier aux Terres Rares, usine de produits chimiques contiguë, Ambroise Machefaux habite lui aussi un logement de fonction. Voisines, les trois familles nouent de fortes relations d’amitié, s’invitant les unes chez les autres, organisant ensemble des sorties en tandem ou à la baignade.

En juillet 1940, Jean, frère d’Annette, est fait prisonnier de guerre et conduit dans un Stalag en Allemagne.

À partir de la fin 1941, sous l’occupation, Annette Épaud tient en gérance un café à l’enseigne de L’Ancre coloniale ou du Marsouin, à l’angle de la rue des Voiliers et de l’avenue des Cordeliers à La Rochelle.

Annette loge beaucoup de clandestins et son café sert de lieu de liaison pour les responsables interrégionaux, comme Yves Tasset, cadre militaire de la résistance communiste. En outre, elle a une responsabilité locale pour les tracts et les journaux clandestins.

Parmi son réseau de relations, Noémie Durand, qui lit à Annette et son fils la lettre d’adieux de Louis, son mari, lui aussi ex-officier-mécanicien de la marine marchande, fusillé comme otage au camp militaire de Souge le 24 octobre 1941.

En mai 1942, dès que Ferdinand Vincent [1], militant communiste et ancien brigadiste, entre dans la clandestinité, il est mis en contact avec Annette Épaud et vient dans son café. Selon Félicienne, fille de Lucio et Margot Vallina, c’est précisément en venant dans le café d’Annette que celui-ci trouve le contact avec les résistants communistes de La Rochelle.

Début juillet, son fils Claude part en vacances chez la sœur de Margot Vallina, à Cognac-Saint-Jacques. Annette va lui rendre visite au milieu du mois et son fils la raccompagne vers la gare de Cognac, jusqu’au pont de Saint-Jacques. C’est la dernière fois qu’ils se voient.

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Cognac, le pont de Saint-Jacques
Carte postale colorisée (sans date). Collection Mémoire Vive.

Dans la même période, Annette héberge Ferdinand Vincent, a qui ont été confié des responsabilités dans la lutte armée. Celui-ci est en fuite après un échange de coups de feu qui lui a permis d’échapper à une arrestation lors d’un rendez-vous de clandestins devant gare de Jonzac (17) le 8 juillet, alors qu’un autre résistant est pris. Vincent est brièvement passé chez les Vallina, à Cognac (Charente – 16), avant de venir se réfugier chez Annette Épaud. Il se laisse pousser la moustache pour éviter d’être reconnu et prend même l’identité du mari d’Annette qui l’a quitté depuis quelques mois (sans travail et craignant d’être recherché). Vincent est bientôt rejoint chez elle par Lucien Dufès, un jeune communiste engagé dans l’action armée [2].

Le 27 juillet 1942, une note émanant des renseignements généraux indique : « M. Poinsot part ce soir à 23 heures pour les Charentes avec les autorités allemandes et six inspecteurs avec chiens. Ils se proposent d’effectuer une action simultanée à La Rochelle, Saintes, Cognac et d’autres localités, en vue d’arrêter des groupes terroristes. » Policiers français et agents de la Gestapo sont notamment sur les traces du triangle de direction de la résistance communiste en Charente : Jean Barrière, René Michel et Yves Tasset [3].

Le lendemain 28 juillet, à 5 heures du matin, des policiers effectuent une perquisition dans le café d’Anne Épaud en espérant y arrêter Yves Tasset. Celui-ci ne s’y trouve pas, mais ils tombent sur Ferdinand Vincent et Lucien Dufès, lequel est abattu par les Allemands en essayant de s’enfuir.

Simultanément, d’autres policiers assistés de Feldgendarmes se rendent chez les Vallina et emmènent toute la famille. Ils ont été bien renseignés, puisque les trois responsables interrégionaux ont tenu une réunion chez eux la veille, en compagnie d’Albert et Élisabeth Dupeyron, de Bègles (Gironde – 33).

Exactement au même instant, une escouade de soldats allemands encercle la ferme des Guillon, Les Violettes, sur la commune de Sainte-Sévère (16), où elle trouve également les Dupeyron qui s’y sont rendus après la réunion de la veille pour y chercher des armes.

Enfin, un dernier groupe investit la ferme des Pateau, sur la commune de Saint-André-de-Cognac (Charente – 16).

Arrêtée elle aussi, Annette Épaud reste un jour à la prison militaire de Lafond, à La Rochelle. Le 29 juillet, elle est transférée au fort du Hâ, prison de Bordeaux (Gironde – 33). Arrêtées en même temps qu’elle, ses sœurs Marie et Louisette sont gardées une dizaine de jours à la Maison d’arrêt de la Rochelle. Le jour-même, son fils Claude revient de chez la sœur de Margot Vallina à Cognac Saint-Jacques. Arrivant au café, il trouve les volets clôts. Quand il frappe du côté appartement, il entend son chien Fifi hurler à la mort dans la cave. Après qu’une voisine lui ait dit de partir, il se rend dans leur maison, au 17 rue des Voiliers.

À une date restant à préciser, son frère Ambroise Machefaux est interné au camp français de Mérignac, dans la banlieue ouest de Bordeaux.

Le 8 août, Marcel Épaud, son mari, est arrêté à Bordeaux, interrogé à la caserne Boudet et interné au camp de Mérignac (jusqu’au 22 août 1944, libération de Bordeaux).

À partir de ce moment, le fils de Marcel et Annette est pris en charge par ses oncles et tantes maternels qui l’accueillent chez eux tour à tour chaque trimestre.

Le 16 octobre 1942, Annette Épaud est parmi les 70 hommes et femmes – dont Ferdinand Vincent et 33 futures “31000” (les “Bordelaises” et les Charentaises) – transférés depuis le Fort du Hâ et la caserne Boudet de Bordeaux au camp allemand du Fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas [4] (Seine-Saint-Denis – 93), premier élément d’infrastructure du Frontstalag 122.

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L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122),
surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN),
Champigny-sur-Marne (94).

Annette Épaud y est enregistrée sous le matricule n° 948.

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Annette Épaud au Fort de Romainville.
Haftlager 122.
Collection numérique Mémoire Vive.
Droits réservés.

Pendant trois semaines, les nouveaux arrivants sont isolés, sans droit d’écrire, puis ils rejoignent les autres internés. Le 7 novembre, Ferdinand Vincent est extrait du groupe et ses co-détenus commencent à s’interroger sur lui.

En janvier, Jean Sabail, le mari de Léonie (31745), dessinateur à la SNCF, qui a également été conduit au Fort de Romainville, dessine un portrait de Claude, fils d’Annette, à partir d’une photographie qu’on lui a transmise. Elle conservera ce portrait à Birkenau [5].

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Claude Épaud, par Jean Sabail. Dessin passé clandestinement
par les KL Birkenau, Ravensbrück et Mauthausen.
Collection Claude Épaud. Droits réservés.

Le 8 janvier 1943, Annette parvient à faire sortir clandestinement une lettre adressée à sa sœur Mimi. Elle lui signale que les “Charentaises » ignorent ce que sont devenus leurs hommes, arrêtés avec elles, donnant l’exemple de Paula Rabeaux qui se demande avec inquiétude où est son mari Raymond. Les deux amies dorment l’une à côté de l’autre.

Malgré les colis reçus et partagés, Annette indique que 80% de ses compagnes sont anémiées et qu’elle-même a perdu environ 15 kilos depuis son arrivée.

Le 22 janvier 1943, Annette Épaud fait partie des cent premières femmes otages transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquant « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 21.1 »). Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). À ce jour, aucun témoignage de rescapée du premier transfert n’a été publié concernant les deux nuits et la journée passées à Royallieu, et le récit éponyme de Charlotte Delbo ne commence qu’au jour de la déportation… Mais Betty Jégouzo confirme ce départ en deux convois séparés, partis un jour après l’autre du Fort de Romainville. Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le lendemain matin, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille.

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Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies. Annette adresse un message à son beau-frère, Albert Moreau, mari de Louisette, lui demandant d’avertir également les familles de Paula Rabeaux et de Noémie Durand de leur déportation : « sommes déportées Allemagne ou Pologne (…) Notre cœur reste en France avec vous. Je vous confie mon petit Claude ». Le message est transmis le 26 janvier par une personne qui l’a trouvé près des voies entre Laon et Reims le jour du passage du convoi et qui préfère rester anonyme pendant la durée de la guerre.

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Verso du message jeté du train par A. Épaud (contraste modifié).
“Notre cœur reste en France avec vous, je vous confie
mon petit Claude” (signé) Annette, Paula
Collection Claude Épaud. Droits réservés.

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

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Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II)
par lequel sont passés les “31000”
(accès depuis la rampe de la gare de marchandises
et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).
© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Annette Épaud y est enregistrée sous le matricule 31724. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, elles sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart des “31000” sont amenées à pied, par rangs de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie : vues de trois-quart, de face et de profil (la photo d’immatriculation d’Annette Épaud a été retrouvée ; elle n’a pas été identifiée par des rescapées à l’été 1947 [6]).

Le 12 février, les “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où sont enfermées leurs compagnes prises à la “course” du 10 février (une sélection punitive).

Prise à donner de l’eau à une femme qui suppliait à la fenêtre du Block 25, Annette Épaud y est jetée elle-même.

Le 20 février 1943, elle monte avec son amie Noémie Durand sur un camion chargé de cadavres et de moribondes à destination d’une des chambres à gaz de Birkenau. Elles chantent La Marseillaise. Étant rassemblées devant leur Block pour l’appel du soir, leurs camarades “31000” les voient partir. Annette crie : « Danielle, je te confie mon fils. » Celui-ci a alors quatorze ans.

La famille de Marcel Épaud sera également éprouvée. Trois cousins ex-syndicalistes paient lourdement leurs actions pendant la guerre : René Fauré, arreté en 1940, meurt au cours de son internement, Jean Levant (cousin germain) est déporté, Pierre Levant (frère du premier) est fusillé à Bell-Bielle près d’Angers le 27 octobre 1943.

Après sa libération du camp de Mérignac en août 1944, Marcel Épaud s’engage pour la durée de la guerre, avec les FTP de Dordogne ; il participe au siège de la poche de La Rochelle jusqu’à la libération de celle-ci. Il est démobilisé le 15 juillet 1945 et homologué au grade d’adjudant-chef.

Déclarée morte pour la France, Annette Épaud est homologuée dans la Résistance intérieure française (RIF) au grade de sous-lieutenant.

À titre posthume, elle reçoit la médaille de la Résistance, la Croix de guerre et la Légion d’honneur.

Son nom est inscrit sur le monument de La Rochelle dédié aux héros de la Résistance et situé allée du Mail.

Yad Vashem la distingue comme “Juste parmi les nations”, considérant qu’elle a apporté de l’eau à une détenue juive du Block 25. En juillet 1998, une plaque commémorative rendant hommage à Lucien Dufès et Annette Épaud – et intégrant cette dernière reconnaissance – est inaugurée sur |’immeuble où se trouvait le café, en présence de son arrière-petite-fille, Cécilia Épaud (née le 07/03/1978).

Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 109-110.
- René Terrisse, À la botte de l’Occupant. Itinéraires de cinq collaborateurs, Bordeaux, éditions Aubéron, 1998, chap. II, pp. 81-127 (surtout p. 89).
- Liste des photos d’Auschwitz « de camarades non rentrées », Après Auschwitz, bulletin de l’Amicale, n°17 septembre-octobre 1947, page 3.
- Claude Épaud, son fils : messages (pièces jointes) et conversation téléphonique (05-2010).
- Thomas Fontaine, Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France (1940-1944), avec le Conseil général de Seine-Saint-Denis, éditions Tallandier, 2005, pages 40, 41 et 43.
- Death Books from Auschwitz, Remnants, Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, K.G.Saur, 1995 ; relevé des registres (incomplets) d’actes de décès du camp d’Auschwitz dans lesquels a été inscrit, du 27 juillet 1941 au 31 décembre 1943, la mort de 68 864 détenus pour la plupart immatriculés dans le camp (sans indication du numéro attribué), tome 2, page 268 (9068/1943).
- Site Les plaques commémoratives, sources de mémoire (aujourd’hui désactivé – nov. 2013).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 2-06-2010)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Selon Charlotte Delbo, Annette Épaud d’un côté, les Vallina et le groupe auquel ils appartiennent de l’autre ont tous été dénoncés par Ferdinand Vincent. Ce militant, ancien brigadiste, se sentant menacé, plonge dans la clandestinité en mai 1942 pour participer aussitôt à la résistance armée. Pendant une dizaine de jours, il est hébergé par Margot et Lucien Vallina. Les deux hommes se trouvent peut-être des affinités comme anciens combattants d’Espagne. Dans cette période, René Michel (alias André), responsable interrégional politique de l’organisation clandestine conduit Vincent chez Marc Blateau, électricien à Matha, pour aller réceptionner en soirée un parachutage d’armes qui n’a finalement pas lieu. Une autre fois, avec Albert Dupeyron (alias Bébert), il s’agit de cambrioler un ferme ; opération qui échoue encore. Fin juin, chargé de réorganiser les FTP du secteur de Jonzac, Ferdinand Vincent (alias Georges) entre en contact avec Roger Peltan, membre du réseau Kléber et chef des groupes FTP de la région, duquel il obtient les coordonnées de certains militants. Début juillet, Vincent, Michel et Dupeyron effectuent un sabotage de voie ferrée près de Saintes.

Le 8 juillet 1942, plusieurs clandestins ont rendez-vous à la gare de Jonzac pour aller déménager des armes, dont Albert Dupeyron. Mais l’un d’eux – responsable national des FTP pour le sud de la France – a été arrêté la veille. Le commissaire Pierre Poinsot, avec quelques inspecteurs et des gestapistes guettent les résistants devant la gare. Un des participants, Gérard Blot, est maîtrisé par Poinsot lui-même (il sera conduit au Fort du Hâ, torturé puis fusillé comme otage). Pour se dégager et s’enfuir, Ferdinand Vincent n’hésite pas à tirer sur un allemand en civil qui se trouve être Dhose, chef de la Gestapo de Bordeaux participant à l’opération. Certains ont considéré qu’il s’agissait là d’une mise en scène pour déjouer les soupçons et permettre à Vincent de mener un travail d’infiltration. Mais celui-ci est réellement arrêté chez Anne Épaud, de manière inopinée, le 28 juillet, c’est-à-dire en même temps que certains membres du réseau de caches d’armes, dont les Vallina. L’historien Guy Hontarrède suggère que Vincent pourrait alors travailler pour la Gestapo à l’insu de la police française. Et quelques résistants (Gisèle Chauvin) ont acquis la conviction que Ferdinand Vincent arrive à La Rochelle après avoir déjà infiltré d’autres réseaux communistes ailleurs en France…

Les archives témoignent que, dès les premiers interrogatoires des 31 juillet et 1er août – le deuxième étant directement conduit par le commissaire Poinsot – Ferdinand Vincent livre des noms, des rendez-vous et les adresses des dépôts d’armes : il est directement responsable de l’arrestation d’Alice Cailbaut, de René et Hélène Antoine, de Marc et Claudine Blateau. Et, bien sûr, il “charge” ceux qui ont été pris en même temps que lui : les Vallina, les Dupeyron et les Guillon.

[2] Lucien Dufès est né le 14 février 1921 à Béziers (Hérault – 34). Travaillant aux Chantiers navals de la Gironde à Bordeaux, il adhère au Parti communiste. Le 16 mai 1940, pendant la drôle de guerre et après l’interdiction du PCF, il est arrêté avec son père, tous deux étant accusés d’avoir participé à une distribution de tracts communistes. Le 7 août suivant, le tribunal devant lequel ils sont déférés prononce un non lieu en leur faveur. Le 22 novembre, Lucien Dufès est de nouveau arrêté, dans le cadre d’une vague de perquisitions et d’arrestations organisée par la brigade anticommuniste du commissaire Poinsot. Lucien Dufès s’évade du lieu de détention où il a été conduit (l’hôtel des émigrants ou le camp de Mérignac ?). Devenu clandestin illégal, il est intégré au triangle de direction des deux Charentes avec Gérard Blot et Yves Tasset. Chargé des liaisons avec La Rochelle, il se planquait fréquemment chez Annette Épaud, jusqu’au moment où il fut abattu.

[3] Jean Barrière est arrêté le 8 novembre 1942 par des inspecteurs français, sur dénonciation, alors qu’’il se rend un dimanche en fin de matinée à la gare de Saint-Michel (Charente) pour y retirer un paquet de tracts. Le 14 novembre, Yves Tasset est arrêté à la gare d’Angoulême après une fusillade suivie d’une chasse à l’homme ; c’est un cheminot qui finalement le maîtrise et le remet entre les mains des inspecteurs. À l’aube du 19 novembre, René Michel échappe d’abord au piège tendu alors qu’il revient dans sa planque, chez André et Angèle Brun, charcutiers à Champniers. Blessé d’une balle dans la cuisse par les Allemands, traqué, il est finalement appréhendé deux jours plus tard par des policiers français chez les époux Cadier à Courcôme. Condamnés à mort par le tribunal militaire de la Feldkommandantur d’Angoulème, René Michel et Jean Barrière sont fusillés le 5 mai 1943 dans la forêt de la Braconne avec quatre autres résistants. Torturé à Bordeaux, puis transféré au Fort de Romainville le 16 septembre, Yves Tasset est déporté le 16 août 1943 vers les KL Mauthausen puis Buchenwald. Il rentrera de déportation et témoignera contre Poinsot et Vincent dès le 23 août 1945.

[4] Les Lilas : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[5] Le portrait de Claude Épaud par Jean Sabail, qu’Annette avait gardé, a été conservé et caché pendant tout le reste de sa déportation – malgré les risques – par Félicienne Bierge (31734, rescapée et remariée sous le nom de Labruyère). À son retour, elle l’a remis à Marcel Épaud, le mari de d’Annette. Jean Sabail a été fusillé au Mont-Valérien le 2 octobre 1943, parmi 50 otages, dont René Damous, Gustave Normand, Attilio Pica (?) et Roland Richon, époux de “Bordelaises”.

[6] La photo d’immatriculation d’Annette Épaud à Auschwitz a été reconnue en 1993 par son fils Claude. Elle lui a été présentée par Marie-Claude Vaillant-Couturier lors de la cérémonie du 50e anniversaire du départ du Fort de Romainville.