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Auschwitz, le 8 juillet 1942. 
Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 
Oswiecim, Pologne. 
Collection Mémoire Vive. Droits réservés.

Adrien, Henri, Gustave, Fontaine naît le 21 novembre 1901 dans le hameau de Calvaille sur la commune de Cany-Barville (Seine-Maritime [1] – 76), au domicile de son grand-père, Frédéric Fontaine, 52 ans, tisserand. Il est l’enfant naturel de Victorine Fontaine, veuve Delaune, demeurant à Rouen. Celle-ci l’élève jusqu’à sa majorité.

Le 3 avril 1926 à Bihorel, Adrien Fontaine se marie avec Alice Lomier [?]. Ils auront un enfant âgé de cinq ans en 1941.

Au moment de l’arrestation du chef de famille, celle-ci est domicilié au 25, rue Boieldieu à Grand-Quevilly (76), au sud-ouest de l’agglomération de Rouen, dans la boucle de la Seine.

Ouvrier métallurgiste, Adrien Fontaine est mécanicien ou soudeur électrique.

Il est membre du Parti communiste et de la CGT avant 1939.

Sous l’occupation, il est sans emploi.

Le 23 septembre 1940, un inspecteur principal du commissariat de police spéciale transmet au commissaire central de Rouen les notices de militants communistes signalés par le commissaire de Grand-Quevilly : Adrien Fontaine, Maurice Guillot, ainsi que les frères André et Émile Fontaine [2]. André Fontaine y est désigné comme : « Créature à Cocagne [3] ».

Le 2 octobre suivant, à 13 h 15, Maxime L., 60 ans, retraité de la gendarmerie habitant rue Mathilde-Julio, se présente à la brigade de Petit-Quevilly pour remettre un exemplaire petit format du journalL’Humanité n° 17, daté du 2 octobre 1940, expliquant qu’une demi-heure plus tôt il a aperçu un inconnuen train de glisser ce papier dans sa boîte aux lettres. L’individu, de petite taille, allait nu-tête, vêtu d’un veston de cuir marron assez long et d’un pantalon également marron, mais plus clair. Portant une musette, il se déplaçait avec une bicyclette. L’adjudant de gendarmerie signale dans son rapport que d’autres tracts ont récemment été distribués dans le quartier par un individu correspondant à ce signalement et s’appliquant de façon formelle à l’ouvrier Fontaine. Surveillé, celui-ci n’est pas pris en flagrant délit. Cependant, ce rapport déclenche le lendemain l’établissement d’une commission rogatoire par un juge d’instruction de Rouen « à l’effet de rechercher au domicile du nommé Fontaine Adrien des tracts, brochures et documents communistes ». Mise en exécution par le commandant de la section de gendarmerie à 14 h 15, les recherches effectuées ne donnent aucun résultat. Adrien Fontaine est interrogé au moment où il rentre chez lui à 19 h 45. Il ne manifeste « aucune mauvaise humeur » au moment où il est fouillé (sans résultat). Il déclare, entre autres, que, la veille, il est « aller pointer au chômage comme d’habitude à la mairie », puis est revenu chez lui vers 12 h ou 12 h 30, après avoir été se promener sur lesquais pour se rendre compte « si le démantèlement des bacs à pétrole incendiés commençait afin de [se]faire embaucher ». Ensuite, les gendarmes conduisent Adrien Fontaine jusque chez Maxime L. pour uneconfrontation, mais celui-ci déclare ne pas reconnaître son visage. Il semble que le témoin se rétracte, car un bref rapport précédent fait état d’un échange verbal entre les deux hommes au moment de la remise du journal (à faire circuler après l’avoir lu…). L’ouvrier chômeur est laissé libre.

Le 4 août 1941, répondant à une note du préfet de Seine-Inférieure datée du 22 juillet, le commissaire principal de police spéciale de Rouen transmet à celui-ci une liste nominative de 159 militants et militantes communistes de son secteur dont il préconise de prononcer l’internement administratif dans uncamp de séjour surveillé, tous anciens dirigeants ou militants convaincus ayant fait une propagande active et soupçonnés de poursuivre leur activité clandestinement et « par tous les moyens ». Parmi eux, Adrien Fontaine…

Le 22 octobre 1941, celui-ci est arrêté à son domicile par la police française, sur ordre de l’autorité allemande en raison de « son appartenance au PC », lors de la grande rafle qui eut lieu à Rouen et dans sa banlieue [4].

Son épouse Alice a clairement conscience de sa condition d’otage : c’est le mot qu’elle utilise dès le 26 octobre dans une demande de libération adressée au maréchal Pétain, dans laquelle elle précise que l’arrestation de son mari la laisse sans ressource « avec sa vieille mère et un enfant malade dont les poumons sont menacés, ce qui nécessite de grands soins ». Elle ajoute : « malgré mes démarches je ne trouve pas de travail, et voici l’hiver devant nous ».

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Rouen. La caserne Hatry dans les années 1920. 
Collection Mémoire Vive. Droits réservés

Incarcéré à la caserne Hatry de Rouen, Adrien Fontaine est transféré le 1er novembre 1941 au camp allemand de Royallieu à Compiègne [5] (Oise – 60), administré et gardé par la Wehrmacht (Frontstalag122 – Polizeihaftlager).

Entre fin avril et fin juin 1942, il est sélectionné avec plus d’un millier d’otages désignés comme communistes et une cinquantaine d’otages désignés comme juifs dont la déportation a été décidée en représailles des actions armées de la résistance communiste contre l’armée allemande (en application d’un ordre de Hitler).

Le 6 juillet 1942 à l’aube, les détenus sont conduits à pied sous escorte allemande à la gare de Compiègne et entassés dans des wagons de marchandises. Le train part une fois les portes verrouillées, à 9 h 30.

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Les deux wagons à bestiaux 
du Mémorial de Margny-les-Compiègne, 
installés sur une voie de la gare de marchandise 
d’où sont partis les convois de déportation. Cliché M.V.

Tergnier, Laon, Reims… Châlons-sur-Marne : le train se dirige vers l’Allemagne. Ayant passé la nouvelle frontière, il s’arrête à Metz vers 17 heures, y stationne plusieurs heures, puis repart à la nuit tombée : Francfort-sur-le-Main (Frankfurt am Main), Iéna, Halle, Leipzig, Dresde, Gorlitz, Breslau… puis la Pologne occupée. Le voyage dure deux jours et demi. N’étant pas ravitaillés en eau, les déportés souffrent principalement de la soif.

Le 8 juillet 1942, Adrien Fontaine est enregistré au camp souche d’Auschwitz (Auschwitz-I) sous le numéro 45546. Ce matricule sera tatoué sur son bras gauche quelques mois plus tard. Après l’enregistrement, les 1170 arrivants sont entassés dans deux pièces nues du Block 13 où ils passent la nuit.

Le lendemain, vers 7 heures, tous sont conduits à pied au camp annexe de Birkenau où ils sont répartisdans les Blocks 19 et 20. Le 10 juillet, après l’appel général et un bref interrogatoire, au cours duquel ils déclarent leur profession, ils sont envoyés aux travail dans différents Kommandos.

Le 13 juillet – après cinq jours passés par l’ensemble des “45000” à Birkenau – Adrien Fontaine est dans la moitié des membres du convoi qui est ramenée au camp principal (Auschwitz-I) après l’appel du soir.

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Portail de l’entrée principale d’Auschwitz-I , le « camp souche ». 
« Arbeit macht frei » : « Le travail rend libre » 
Carte postale. Collection mémoire Vive.

En juillet 1943, la plupart des détenus “politiques” français d’Auschwitz, essentiellement des “45000”, reçoivent l’autorisation d’écrire – en allemand et sous la censure – à leur famille et d’annoncer qu’ils peuvent recevoir des colis.

À la mi-août 1943, Adrien Fontaine est parmi les “politiques” français rassemblés (entre 120 et 140) au premier étage du Block 11 – la prison du camp – pour une “quarantaine”. Exemptés de travail et d’appel extérieur, les “45000” sont témoins indirects des exécutions massives de résistants, d’otages polonais et tchèques et de détenus du camp au fond de la cour fermée séparant les Blocks 10 et 11.

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Auschwitz-I. Le premier étage du Block 11, avec ses fenêtres 
partiellement obstruées. Carte postale. Coll. Mémoire Vive.

Le 12 décembre 1943, à la suite de la visite d’inspection du nouveau commandant du camp, le SS-Obersturmbannführer Arthur Liebehenschel, – qui découvre leur présence – et après quatre mois de ce régime qui leur a permis de retrouver quelques forces, ils sont pour la plupart renvoyés dans leurs Blockset Kommandos d’origine.

Le 3 août 1944, Adrien Fontaine est parmi les trois-quarts des “45000” présents à Auschwitz qui sont de nouveau placés en “quarantaine” en préalable à un transfert.

Le 7 septembre 1944 , il est dans le petit groupe de trente “45000” transféré – dans un wagon de voyageurs ! – au KL [6] Gross-Rosen, dans la région de Wroclaw, où il reçoit le matricule 40996.

En février 1945, lors de l’évacuation de ce camp, il est parmi les dix-huit “45000” dirigés vers Hersbrück,Kommando du KL Flossenburg (matricule 84598).

Le 8 avril, avec les mêmes camarades, il se trouve dans une colonne de détenus évacués à marche forcée et qui arrive au KL Dachau le 24 avril. Le 29 avril 1945, le camp est libéré par l’avancée des l’armée américaine. Adrien Fontaine est rapatrié le 7 juin.

À son retour de déportation, il est devenu sourd.

Le 13 mai 1945, au scrutin de ballotage des élections municipales à Grand-Quevilly, il est présenté en seconde position sur la liste d’Unité républicaine, patriotique et antifasciste, juste derrière Louis Jouvin. Celui-ci est élu maire et Adrien Fontaine, conseiller municipal.

Il est homologué comme “Déporté politique” en 1953.

Adrien Fontaine décède le 4 février 1986.

Sources :

- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz, Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éditions Autrement, collection mémoires, Paris 2005, pages 358, 375 et 404. 
- Cl. Cardon-Hamet, notice pour l’exposition de Mémoire Vive sur les “45000” et “31000” de Haute-Normandie (2000), citant : Témoignages Louis Eudier (45523) et de Lucien Ducastel (45491) – Bureau des archives des victimes des conflits contemporains (BAVCC), ministère de la Défense, Caen – Listes de transfert conservées par Johan Beckmann (45218) – Document du centre de recherche de la Croix-Rouge d’Arolsen. 
- Catherine Voranger, petite-fille de Louis Jouvin (“45697”), message (09-2012). 
- Archives départementales de Seine-Maritime (AD 76), site internet, archives en ligne, registre d’état civil de Cany-Barville, année 1901, cote 4E 06546, acte n° 84 (vue 46/52). 
- Archives départementales de Seine-Maritime, Rouen, site de l’Hôtel du Département, cabinet du préfet 1940-1946, enquêtes des commissariats de police, arrondissement du Havre (cote 51 W 400) ; individus arrêtés par les autorités de Vichy ou par les autorités d’occupation, dossiers individuels de Dh à F (cote 51 W 415), recherches conduites avec Catherine Voranger, petite-fille de Louis jouvin (“45697”).

MÉMOIRE VIVE

(dernière mise à jour, le 3-05-2014)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

En hommage à Roger Arnould (1914-1994), Résistant, rescapé de Buchenwald, documentaliste de la FNDIRP qui a initié les recherches sur le convoi du 6 juillet 1942.

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] André Fontaine, né le 22 décembre 1907, et Émile Fontaine, né le 22 décembre 1909, tous deux à Bougtheroulde (Eure), fils d’Émile Fontaine et de Delphine Bouvier (existe-t-il un lien de parenté ?)

[3] Jules Cocagne, né le 2 mars 1892 à Villers-des-Bois (Jura), brigadier des douanes, ancien secrétaire de cellule, ex-Conseiller général de Grand-Couronne, « collaborateur immédiat » de Julien Vallée.

[4] Le “brûlot de Rouen” et la rafle d’octobre 1941 : L’arrestation massive de plusieurs dizaines (*) de militants politiques et syndicaux – ou soupçonnés tels – a suivi de peu le déraillement d’un train de matériel militaire allemand sur la ligne Rouen-Le Havre, dans le tunnel de Pavilly, à 1500 m de la gare de Malaunay, le 19 octobre 1941 ; ce sabotage étant l’un des objectifs visés par le “brûlot” de Rouen (groupe mobile de la résistance communiste).

Néanmoins, les fiches d’otages des “45000” appréhendés dans cette période mentionnent que ces arrestations mettaient en application un ordre du Commandant de la région militaire “A”, daté du 14 octobre 1941. Ainsi, entre le 17 et le 25 octobre, il y eut le même type de rafles de “communistes” dans sept autres départements de la zone occupée. Il est probable que ces arrestations aient été ordonnées pour assurer la saisie de communistes destinés à être placés sur les listes d’otages de cette région militaire. En effet, tous les hommes appréhendés furent remis aux allemands qui les transférèrent à Compiègne entre le 19 et le 30 octobre 1941.

Quarante-quatre des otages arrêtés ces jours-là dans le secteur de Rouen furent déportés dans le convoi du 6 juillet 1942. Beaucoup furent fusillés au titre de représailles dans les semaines qui suivirent.

(*) Cent cinquante selon la brochure 30 ans de luttes, éditée en 1964 par la fédération du Parti Communiste de Seine-Maritime.

[5] Sous contrôle militaire allemand, le camp de Royallieu a d’abord été un camp de prisonniers de guerre (Frontstalag 122), puis, après l’invasion de l’URSS, un « camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs ». À partir de septembre 1941, on y prélève – comme dans les autres camps et prisons de zone occupée – des otages à fusiller. A partir du 12 décembre 1941, un secteur du sous-camp “C” est réservé aux Juifs destinés à être déportés à titre de représailles. Le camp des Juifs est supprimé le 6 juillet 1942, après le départ de la plupart de ses internés dans le convoi transportant les otages communistes vers Auschwitz. Les derniers détenus juifs sont transféré au camp de Drancy (Seine-Saint-Denis – 93)

[6] KL  : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.